■ Mfflfc 1 HTiJ *M ■<'*•& 1 - Ê V Ifr/fr^u J&h i 1^ K'* A !^ •Jfc / ** ii jS 4 « 9 * >v r, REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES BULLETIN BIMENSUEL DE LA SOCIÉTÉ NATIONALE D'ACCLIMATATION DE FRANCE VERSAILLES, IMPRIMERIE CERF ET FILS, 59, RUE DUPLESSIS. REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES BULLETIN BIMENSUEL L)E La SOCIETE NATIONALE D'ACCLIMATATION DE FRANCE Fondée le 10 février 1854 RECONNUE ÉTABLISSEMENT D'UTILITÉ PUBLIQUE P R DÉCRET DU 26 FÉVRIER 1855 1892 — PREMIER SEMESTRE TRENTE-NEUVIEME ANNEE ■UTANfCAL CIA»-" PARIS AU SIÈGE DE LA SOCIÉTÉ 41, RUE DE LILLE, 4! 1892 U 3/0) MORT M. ARMANI) DE QUATRE LIAGES DE BRÉAU MEMBRE DE L'iNSTITUT (ACADÉMIE DES SCIENCES) MEMBRE DE L'ACADÉMIE DE MÉDECINE MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ NATIONALE D'AGRICULTURE PROFESSEUR AU MUSÉUM D'HISTOIRE NATURELLE VICE-PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ NATIONALE D'ACCLIMATATION DE FRANCE COMMANDEUR DE LA LÉGION D'HONNEUR ETC., ETC. Le monde savant vient de faire une perte qui sera vive- ment ressentie par la Société nationale d'Acclimatation de France. M. de Quatrefages de Bréau, notre plus ancien vice-pré- sident, est décédé, le 13 janvier, à l'âge de quatre-vingt- deux ans. L'illustre savant dont nous déplorons la mort portait à nos travaux le plus vif intérêt. Comme zoologiste, il avait été conduit à s'occuper de la maladie des vers à soie et il a fourni à la pratique les plus utiles enseignements. Comme anthropologiste, il a été amené à étudier, d'une façon appro- fondie, l'histoire des migrations des peuples, c'est-à-dire l'ac- climatation dans ce qu'elle a de plus élevé au point de vue scientifique et philosophique. Le recueil publié par la Société nationale d'Acclimatation a inséré un grand nombre de notes et de mémoires de M. de Ouatrefages ; ces travaux traitent les questions les plus diverses. On y retrouve toujours la marque d'un esprit élevé, du savoir et des vues ingénieuses. ij REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. LISTE DES TRAVAUX PUBLIÉS PAR M. DE QUATREFAGES DANS LE RECUEIL DE LA SOCIÉTÉ D'ACCLIMATATION 1855. Questionnaire sur l'e'levage des Sangsues. — Rapport sur les demandes d'affiliation. 1857. Sur les Yaks et Chèvres d"Angora importés en France. 1859. Acclimatation de quelques espèces d'oiseaux. 1861. De l'amélioration de l'espèce chevaline en France (avec M. Lherbelte). 18G2. Fertilité et culture de l'eau. — Éloge d'Isidore Geoffroy Saint-IIilaire. 18">4. Discours prononcé à l'inauguration de la statue de Daubenton. 18(55. Discours prononce' à l'ouverture de l'Exposition des races canines. 18G6. Discours prononce' au Banquet de la viande de cheval. 1869. Discours prononce' à l'ouverture de la se'ance publique. 1870. Discours prononcé aux obsèques de M. Aug. Duméril. 1871. L'acclimatation des races humaines. 1872. Sur la Pomme de terre Early rose. 1877. Les migrations et l'acclimatation en Polynésie. 1879. Discours prononcé à l'ouverture de la séance publique. 1880. Discours prononcé à l'ouverture de la séance publique. 1881. Discours prononce' aux funérailles de M. Drouyn de Lhuys. 1885. Discours prononce' aux funérailles de M. II. Bouley. 1886. Communication verbale en séance générale. — Allocution prononcée à l'ouverture de la se'ance publique. 1887. Communication orale en séauce ge'nérale. 1890. Allocution prononcée à l'ouverture des Confe'rences. NEW VOItff UA" DISCOURS PRONONCÉ AUX OBSÈQUES DE M. DE QUATREFAGES Par M. A. GEOFFROY SAINT-HILA.IRE PRÉSIDENT DE LA. SOCIÉTÉ NATIONALE D'ACCLIMATATION LE 1G JANVIER 1892 La Société nationale d'Acclimatation veut, à son tour, rendre un dernier hommage à l'homme éminent qui, pendant trente-neuf années, a été un de ses dignitaires les plus respectés, un de ses membres les plus utiles et les plus dévoués. Monsieur de Quatrefages devint membre du Conseil de notre Association dès 1854 , c'est-à-dire au moment même de sa fondation. En 1863, il fut nommé vice-président. A la mort de Drouyn de Lhuys, et à la mort de Bouley, qui avaient présidé notre Société, le premier, pendant dix-sept ans, le second, pendant cinq ans, Monsieur de Quatrefages fut vivement sollicité d'accepter les fonctions de président ; il résista à nos instances : « Je désire rester l'un des vice- » présidents de la Société, disait-il, car je ne saurais accep- » ter un poste que, faute de loisir, je ne remplirais pas » comme il convient. Vous connaissez mon zèle pour la So- » ciôté d'Acclimatation, soyez sûr qu'il ne faillira pas. » Monsieur de Quatrefages n'a pas manqué à cette promesse, car jusqu'à la fin de sa vip, par son assiduité à nos séances, par les communications qu'il y faisait, il a donné des marques de l'intérêt qu'il prenait à nos travaux. Comme zoologiste, notre regretté vice- président avait été conduit à s'occuper des applications des sciences naturelles : comme anthropologiste, et par la force même des choses, il -eut à traiter toutes les questions touchant à l'Acclimatation, -^'histoire de l'homme n'est-elle pas, par certains côtés, l'his- toire de ses migrations, de ses acclimatations en différents "lieux, et aussi l'histoire des animaux et des plantes qui com- plètent, si l'on peut ainsi dire, la vie humaine. 3ST iv REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUEES. Ces quelques mots suffisenl à montrer par quels liens so- lides Monsieur rie Quatrefages appartenait à la Société d'Ac- climatation. Dans les nombreuses communications, dans les notes cl mémoires publiés par le recueil de notre Société, Monsieur de Quatrefages a traité les sujets les plus divers ; il y a, en par- ticulier, développé ses idées sur l'acclimatation en général ; il s'est attaché à l'aire voir que les animaux soumis à la do- mestication, subissant en quelque sorte l'action de l'homme, se modifient plus aisément , quand ils changent de patrie, que les animaux sauvages, dont le type, si je puis ainsi dire, n'a pas encore été ébranlé. Notre illustre vice-président se plaisait à rappeler la re- connaissance que doit l'espèce humaine aux bienfaiteurs inconnus, qui, dans la suite des siècles, ont peu à peu conquis à l'homme les animaux domestiques et les plantes utiles. 11 aimait à parler des introductions récentes et, fort des exemples que donnent ces conquêtes qui viennent augmenter notre patrimoine, il encourageait les efforts et promettait le succès à ceux qui sauraient allier à la persévérance le savoir et la méthode. Enfin, à plusieurs reprises, Monsieur de Quatrefages s'est appesanti sur les résultats divers, les uns heureux, les autres malheureux pour nous , des acclimatations faites depuis trente ans dans les deux hémisphères ; sujet d'inépuisable .méditation pour le penseur, car l'équilibre de la production du sol et de la production animale, dans les diverses ré.uions du globe, se trouve aujourd'hui profondément altéré. Vous dire la part que prenait à nos travaux Monsieur de Quatrefages, rappeler l'importance des sujets qu'il traitait, n'est-ce pas, Messieurs, vous faire mesurer la vivacité, la profondeur des regrets dont j'apporte ici l'expression. Et moi, qui ai reçu tant de marques de la bienveillance de cet homme éminent , vous dirai-je les sentiments que j'éprouve devant cette tombe qui va se fermer? DISCOURS PRONONCÉS AUX OBSÈQUES DE M. DE QUATREFAGES. V DISCOURS DE M. RANVIER MEMBRE DE l'aGADÉMIE Messieurs, Au nom de l'Institut, je viens dire un dernier adieu à M. de Quatrefages. Il faisait partie de l'Académie des sciences depuis quarante ans et cependant, quand il y entra, il était déjà célèbre. Ses travaux sur l'organisation des invertébrés et des vertébrés inférieurs l'avaient fait connaître de tous les naturalistes. M. de Quatrefages avait d'abord étudié la médecine, comme presque tous les grands zoologistes. Il avait même, pendant plusieurs années pratiqué l'art de guérir ; mais il fat bientôt entraîné dans une tout autre direction. Ces myriades d'ani- maux qui vivent dans la mer et que l'on désignait sous les noms de vers et de zoophytes excitèrent sa curiosité ; il voulut les connaître. Ses premières recherches sur la constitution, le dévelop- pement et la reproduction des annélides, qu'il rappelait avec complaisance, non pour se faire valoir, mais parce qu'elles lui avaient laissé une impression profonde, contenaient de belles et fructueuses découvertes. Ses travaux se succèdent alors avec une surprenante rapidité. Quelle belle époque pour la science française ! Des H. Miîne Edwards, des Quatre- fages, des E. Blanchard, voyageant ensemble, avec leur petit bagage de naturaliste, suivant les côtes, fouillant les pro- fondeurs de la mer, autant que le permettait un outillage encore rudimentaire ; rapportant dans leurs petites chambres d'auberge, pour les observer, les dessiner et les disséquer, les animaux qu'ils avaient pu recueillir, vivant modestement, mais continuant l'œuvre grandiose de Cuvier. Ce fut une époque de liberté, de travail et de foi. Cuvier, qui personnifia la zoologie française au xix e siècle, avait pro- jeté une vive lumière sur l'ensemble du règne animal. On conçoit sans peine que des hommes qui, pendant de si nom- breuses années, avaient été guidés par ce flambeau, n'aient jamais voulu admettre qu'il pût être éclipsé par une hypothèse Vi REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. quelles que fussent sa grandeur et sa puissance. Il faut les estimer et les respecter, quand bien même on appartiendrait à une tout autre école : celle dont les origines se trouvent aussi dans la science française et dont les ramifications s'étendent aujourd'hui sur le monde entier. Lorsque M. de Quatrefages fut nommé à la chaire d'anthro- pologie du Muséum d'histoire naturelle, il abandonna la zoo- logie proprement dite pour s'occuper uniquement de l'homme. Dès lors aucune des questions qui touchent à l'anthropologie ne lui demeura étrangère : l'homme préhistorique, les races humaines, leur origine, leur distribution à la surface de la terre l'anatomie du cerveau, les différentes manifestations de l'activité humaine. Ainsi comprise, l'anthropologie acquiert un domaine immense. Pour le parcourir, il faut être infatigable. Aussi, bien qu'il fût secondé par un aide naturaliste éminent auquel l'Institut a accordé sa plus haute récompense, en l'admettant dans son sein, on retrouvait M. de Quatrefages partout où il pouvait recueillir des matériaux pour son grand ensei- gnement, à nos séances qu'il suivait, malgré son grand âge, avec une remarquable assiduité, à l'Académie de médecine, à la Société de géographie dont il était le président, etc. Avec M. de Quatrefages disparaît une des nobles figures de l'Académie des sciences. Nous tous qui l'avons connu, nous en garderons le souvenir. DISCOURS DE M. MILNE EDWARDS MEMBRE DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES AU NOM DU MUSÉUM D'HISTOIRE NATURELLE Messieurs, C'est le cœur douloureusement ému que je viens, au nom du Muséum d'histoire naturelle, rendre ici un dernier hom- mage au savant illustre que la mort nous a pris. M. de Quatrefages a été l'élève et l'ami fidèle de mon père DISCOURS PRONONCÉS AUX OBSÈQUES DE M. DE QUATREFAGES. vij et, aussi loin que mes souvenirs puissent remonter, je le vois venant, chaque jour, parler de ses travaux et de ses espé- rances au maître qui l'aimait et l'appréciait. Dès mon enfance j'ai appris ainsi à vénérer celui que nous pleurons aujour- d'hui ; il fut, au Collège Henri IV, mon premier professeur d'Histoire naturelle, et ses leçons, si claires, si pleines d'attrait, me donnèrent le goût de la science qu'il enseignait. Le sentiment tout personnel que je me permets d'exprimer est donc celui de ma vie entière et mes regrets pour l'homme qui, à son tour, m'honorait de son amitié, viennent se con- fondre avec ceux que m'inspire la perte du travailleur infati- gable dont nous avons tous admiré la noble carrière. issu de cette forte race cévenole qui savait tout sacrifier à ce qu'elle croyait être le vrai et le bien, M. de Quatrefages avait hérité de ses pères une âme droite et loyale, un grand désintéressement et une simplicité de mœurs qui devient chaque jour plus rare. Sa famille, fort ancienne, avait pris parti pour la Réforme et resta toujours très attachée à la religion protestante ; elle vivait, entourée d'une population rustique dont l'organisation avait quelque rapport avec celle des clans écossais, et le grand-père d'Armand de Quatrefages fut le premier qui, dans cette contrée, substitua les mûriers aux châtaigniers et, par là, augmenta beaucoup la richesse de son pays. C'est en pleine montagne, au pied de l'Aigoual, à Berthe- zène, petit village des Cévennes situé dans la vallée où l'Hérault prend sa source, que, le 10 février 1810, Armand de Quatrefages est né. Son éducation fut d'abord confiée à un jeune pasteur protestant, et lorsqu'il entra plus tard au collège de Tournon, il se fit de suite remarquer et aimer de ses maîtres. L'un d'eux, M. Sornin, qui venait d'être nommé professeur d'astronomie à la Faculté des sciences de Stras- bourg, proposa d'y emmener son jeune élève ; celui-ci le suivit avec joie et entra dans la classe de philosophie du collège de cette ville. Mais tout en terminant ses humanités, il pensa que la meilleure marque de reconnaissance qu'il pût donner à son professeur était de s'occuper de mathématiques et, se mettant à l'œuvre avec courage, il se fit recevoir successivement bachelier, licencié et, à dix-neuf ans, doc- teur es sciences mathématiques. Il commençait en même temps ses études médicales, selon le vœu de sa famille. A Viij REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. cette époque, une place de préparateur de chimie et de phy- sique se trouva lihre à la Faculté de médecine, et ses amis l'engagèrent à se présenter. D'abord il hésita, car il n'avait jamais fréquenté le laboratoire et ses concurrents avaient pour eux une longue préparation. Cependant il se rassura et bientôt, à force de travail, il put soutenir un très brillant concours et affirmer aux yeux de tous sa supériorité. Enfin, en 1832, il passait sa thèse de docteur en médecine et allait rejoindre les siens pour se fixer avec eux à Toulouse, où sa sœur venait de se marier. Grâce aux relations de sa famille, M. de Quatrefages y fut bien accueilli et, malgré des difficultés qu'il n'avait pu prévoir, l'ardeur qu'il déployait dans sa nouvelle profession lui en assura le succès. Il fonda à Toulouse le Journal de médecins et de chirurgie, et, malgré sa jeunesse, fut appelé à faire partie du Comité de salubrité. Mais les sciences naturelles le passionnaient et il ne tarda pas à abandonner une carrière déjà lucrative pour accepter le modeste emploi de chargé du cours de zoologie à la Fa- culté des sciences. Là tout était à faire, il n'avait aucune ressource ; pas de collection, pas de préparateur, pas même de garçon de laboratoire et un crédit de 90 francs pour les frais de cours ! Il ne se laissa pas effrayer et il réussit à créer un petit musée, tout en s'occupant activement de ses fonc- tions et en publiant son premier mémoire sur l'embryologie des Anodontes. Son plus grand désir était d'aller à Paris ; il avait con- science de ses forces et il sentait qu'il ne pourrait pas, à Toulouse, atteindre au but qu'il ambitionnait ; mais sa mère, son père surtout s'y opposaient de tout le pouvoir de leur affection. Enfin on céda à ses instances, et M. de Quatrefages vint s'installer près de ce Jardin des Plantes dont il devait être plus tard une des gloires. Il se lia avec Agassiz, Vogt, Straus-Durckheim, avec Milne Edwards qui reconnut vite la valeur exceptionnelle de ce jeune savant et se plaisait à l'aider de ses conseils et de ses encouragements. Depuis cette époque, 1840, où il conquit son troisième doctorat, celui des sciences naturelles, jusqu'à son dernier jour, M. de Quatrefages a travaillé sans relâche, et son nom n'a pas cessé de grandir. En 1852 il était élu par l'Académie des sciences et trois ans plus tard, il prenait possession, au DISCOURS PRONONCES AUX ORSEQUES DE M. DE QUATREFAGES. ÎX Muséum, de la chaire d'anthropologie où son enseignement devint si justement célèbre. Il donna à ce cours une direction toute différente de celle qu'avaient suivie ses prédécesseurs, M. Serres et M. Flourens ; ceux-ci considéraient l'homme plutôt au point de vue du médecin, du physiologiste, de l'a- natomiste, tandis que M. de Quatrefages, prenant pour seuls guides l'expérience et l'observation, appliqua à son ensei- gnement la méthode des naturalistes et fit de ses leçons un admirable résumé de tout ce que l'on savait sur l'histoire naturelle de l'homme. Il a défendu, là, pomme dans ses livres, la théorie de l'unité de l'espèce humaine en s'appuyant sur les raisons les plus hautes. Il était spiritualiste convaincu, et c'est dans toute la sincérité de son esprit qu'il cherchait la vérité. Non seulement il imprima une impulsion nouvelle à la science qu'il professait, mais encore on peut dire qu'il créa la belle collection d'anthropologie que le Muséum possède au- jourd'hui, collection supérieure à toutes celles qui existent en Europe. Il rencontra pourtant de grandes difficultés d'instal- lation, disposant uniquement de mansardes situées au-dessus des galeries d'anatomie comparée. On donnait enfin satisfac- tion, il y a quelques semaines, au désir qu'il avait-si souvent exprimé et la construction de nouvelles galeries d'anthropo- logie était décidée. Il n'aura pas la joie d'y voir, rangés en bon ordre, les trésors qu'il avait amassés pendant sa longue vie, mais, en les admirant, nous nous souviendrons tous de celui à qui nous les devons . Le laboratoire de M. de Quatrefages était devenu le centre de réunion de tous les voyageurs s'occupant d'histoire natu- relle ; ils y trouvaient les meilleurs conseils, la direction la plus sûre et souvent aussi, malgré l'étroitesse de l'espace, l'emplacement nécessaire pour exposer les collections qu'ils avaient faites pendant leurs voyages ; car jamais M. de Qua- trefages ne reculait devant la peine ou devant la perte de temps que pouvait entraîner pour lui le soin des intérêts d'autrui. Je ne puis énumérer tous les travaux qui ont rendu célèbre notre illustre confrère, la liste en serait trop longue. Depuis son premier ouvrage sur les types inférieurs de l'embranche- ment des Annelés jusqu'à sa dernière publication sur les races humaines, il a embrassé un nombre considérable d'études X REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. différentes, portant dans chacune la même méthode sûre et consciencieuse, la même vivacité d'intelligence ; il ne s'était pas cantonné dans une région étroite et toutes les sciences l'intéressaient. « L'esprit de l'homme, disait-il, ne se con- » tente pas de connaître ce qui est, il veut en outre l'expli- » quer et la profondeur, l'immensité des problèmes est pour » lui un attrait de plus. » Aussi a-t-il été mêlé à toutes les grandes discussions scientifiques de son temps ; partout et toujours il y a mis en pratique cette belle pensée qui était sienne : « Que la science doit élargir les intelligences et rap- procher les esprits et les cœurs. » Sa bonne foi parfaite, son aménité, sa déférence pour les opinions qu'il ne partageait pas, tout en le laissant un adversaire redoutable par sa grande science, faisaient de lui un polémiste dont Darwin a pu dire : « qu'il aimait mieux être critiqué par M. de Quatre- » fages que loué par tout autre. » Il se refusait à croire au mal, sa bienveillance était inépui- sable et rayonnait autour de lui ; la limpide sérénité de son àme apportait le calme et l'apaisement et l'on devenait meil- leur en causant avec lui. M. de Quatrefages écrivait avec beaucoup d'élégance et de charme ; ses Souvenirs d'un Naturaliste, où il raconte les longs séjours qu'il faisait au bord de l'Océan et de la Médi- terranée pour y étudier les animaux inférieurs , ont été dans toutes les mains et les beaux travaux qu'il a publiés sur la nature et l'origine de l'homme montrent, dans le meilleur des langages, toute l'élévation et l'ampleur de son esprit. Il parlait aussi fort bien et de tous les côtés on recherchait son concours ; il savait admirablement, lorsqu'il présidait un Congrès, une Assemblée, condenser les idées générales, et ses discours, tout en restant dans le domaine de la science, étaient des modèles de bonne grâce et de courtoisie. La vie de M. de Quatrefages est une vie enviable, toute de travail, de dignité et de simplicité. Certainement il a connu les efforts, les découragements, la lutte, mais il en est sorti vainqueur et, depuis longtemps, il était reconnu pour un Maitrc dans toute l'acception de ce mot qui dit tant de choses. Nous le reverrons souvent, en pensée, dans cette maison où il a vécu de si longues années, heureux d'être au centre de DISCOURS PRONONCÉS AUX OBSÈQUES DE M: DE QUATREFAGES. XX ses occupations les plus chères et aimant à rappeler les sou- venirs de Buffon, de Flourens qui l'avaient habitée autrefois, dans cette maison où l'on était accueilli avec une bonté si aimable et si vraie. Un des plus grands chagrins de M. de Quatrefages, si ce n'est son plus grand, a été en 1870 la perte de l'Alsace. Il l'aimait comme Français, puis pour les laborieuses années de jeunesse qu'il avait passées, et enfin, marié à une Alsacienne, M lle Ubersaal, qui a été pour lui la plus dévouée et la meil- leure des compagnes, il s'y était encore plus attaché. La pensée que l'Université de Strasbourg était germanisée lui était cruelle, il ne pardonna jamais à la Prusse d'avoir dirigé des obus sur les galeries du Muséum d'histoire naturelle, et dans un livre, où respire une généreuse indignation, il dénonce au monde entier ces procédés dignes d'un âge barbare. Il y a quelques jours à peine, M. de Quatrefages me disait qu'il commencerait prochainement son cours, il me parlait des nouvelles publications qu'il voulait entreprendre, de son projet d'aller, cet été, au Congrès de Moscou. « Ma femme, ajoutait-il en souriant, voudrait m'en dissuader, mais je me sens si plein de force encore, que j'irai volontiers jusqu'au Caucase. » Nous devions faire ce voyage ensemble ! Il avait compté sans la Mort si prompte à frapper. M. de Quatrefages, du moins, n'aura pas eu la grande tris- tesse de sentir ses forces décliner pendant de longs mois et ne plus répondre aux exigences de son esprit. C'est un bonheur pour lui d'avoir ainsi passé, de la vie intelligente et active, au repos de la tombe, entouré de tous ceux qu'il chérissait, soutenu jusqu'au dernier moment par un fils qui a toujours été sa joie et la main dans celle de sa femme bien- aimée. Le deuil de sa famille sera partagé par le pays tout entier, car il perd, en M. de Quatrefages, un grand savant et un homme de bien. Xlj REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. DISCOURS DE M. J. BERTRAND SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES AU NOM DU JOURNAL DES SAVANTS Messieurs, Les rédacteurs du Journal des Savants n'ont L pas voulu qu'en présence d'un aussi grand deuil leurs regrets restassent silencieux. Au nom de mes confrères, je viens dire un mot d'adieu, un mot seulement, â celui dont la collaboration était une force pour notre recueil et la présence un charme pour nos réu- nions. M. de Quatrefages, par le choix des sujets, par l'éten- due de la science et l'autorité de sa renommée, par le charme aussi de son style, était, parmi nous, le modèle des rédac- teurs scientifiques. Indépendant et original sur toutes les questions, les savants les plus illustres trouvaient en lui un juge courtois, bienveillant, plein de bonne grâce dans la forme, inflexible sur les principes. M. de Quatrefages laissera parmi nous un vide difficile à combler. Qu'il reçoive, au nom du Journal des Savants, l'expression de notre vive douleur et de notre sincère affection. DISCOURS DE M. LEVASSEUR MEMBRE DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES Messieurs, Après les hommes éminents qui viennent de caractériser, avec l'autorité de leur science et l'émotion de leur douleur, l'œuvre de M. de Quatrefages, je n'ai rien â ajouter pour faire connaître la haute valeur de ses travaux et pour marquer, à l'heure où il entre dans la postérité, la place qu'il y occu- DISCOURS PRONONCÉS AUX OBSÈQUES DE M. DE QUATREFAGES . xiij pera désormais dans l'histoire des sciences. Mais j'ai un de- voir à remplir ; je dois â mon tour déposer, devant ce cercueil, l'hommage du respect et des regrets des deux Sociétés dont il était un des membres les plus illustres et les plus aimés, la Société nationale d'agriculture de France et la Société de géographie, j'ajouterai même l'hommage de la Société de géo- graphie commerciale, dont le président n'a pu assister aujour- d'hui à cette cérémonie funèbre. C'est à M. Louis Passy, secrétaire perpétuel de la Société d'agriculture, qu'il appartenait de parler au nom de la pre- mière. L'ordre du médecin, qui le retient, l'a privé d'exprimer ici _ comme il l'a fait l'an dernier avec une si touchante émotion sur la tombe de M. Becquerel — le sentiment que la Société tout entière a spontanément manifesté mercredi, lorsqu'on apprenant la perte qu'elle venait de faire, elle a levé la séance en signe de deuil. Beaucoup de membres igno- raient môme que M. de Quatrefages fût malade. Quelques semaines auparavant ils l'avaient vu à sa place, le visage pla- cide, le sourire accueillant, le regard attentif, comme ils le voyaient depuis vingt ans, sans que les années eussent altéré la sérénité de sa physionomie non plus que l'affabilité de son caractère. Il y avait, en effet, plus de vingt ans qu'il était membre de la Société. Désigné par ses beaux mémoires sur la maladie des vers à soie et sur la sériculture, il avait été élu en 1870, à une époque où, membre de l'Institut depuis dix-huit ans, il était déjà en pleine jouissance de sa célébrité scientifique. Il était devenu doyen de la section d'histoire naturelle agricole dans laquelle il siégeait en compagnie de trois de ses confrères de l'Académie des sciences, d'un de ses collègues du Muséum et d'un inspecteur général de l'ensei- gnement agricole ; il aurait été président de la Société, si sa modestie ne lui avait fait décliner cette charge. L'honneur aurait été pour nous. Son nom restera néanmoins inscrit dans nos annales, et dans nos mémoires vivra le souvenir de la bonne grâce avec laquelle il intervenait dans nos discus- sions, de la judicieuse opportunité de ses remarques, de la haute portée qu'avaient, sous une forme toujours simple, les conclusions d'un esprit vraiment scientifique, dégagé des pré- jugés d'école, cherchant la vérité par l'observation et dans les limites de l'observation. M. de Quatrefages s'était donné depuis longtemps et plus Xij REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. DISCOURS DE M. J. BERTRAND SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES AU NOM DU JOURNAL DES SAVANTS Messieurs, Les rédacteurs du Journal des Savants n'ont t pas voulu qu'en présence d'un aussi grand deuil leurs regrets restassent silencieux. Au nom de mes confrères, je viens dire un mot d'adieu, un mot seulement, à celui dont la collaboration était une force pour notre recueil et la présence un charme pour nos réu- nions. M. de Quatrefages, par le choix des sujets, par l'éten- due de la science et l'autorité de sa renommée, par le charme aussi de son style, était, parmi nous, le modèle des rédac- teurs scientifiques. Indépendant et original sur toutes les questions, les savants les plus illustres trouvaient en lui un juge courtois, bienveillant, plein de bonne grâce dans la forme, inflexible sur les principes. M. de Quatrefages laissera parmi nous un vide difficile à combler. Qu'il reçoive, au nom du Journal des Savants, l'expression de notre vive douleur et de notre sincère affection. DISCOURS DE M. LEVASSEUR MEMBRE DE L'ACADÉMIE DES SCIEÏS'CES MORALES ET POLITIQUES Messieurs, Après les hommes éminents qui viennent de caractériser, avec l'autorité de leur science et l'émotion de leur douleur, l'œuvre de M. de Quatrefages, je n'ai rien à ajouter pour faire connaître la haute valeur de ses travaux et pour marquer, à l'heure où il entre dans la postérité, la place qu'il y occu- DISCOURS PRONONCÉS AUX OBSÈQUES DE M. DE QUATREFAGES . xiij pera désormais dans l'histoire des sciences. Mais j'ai un de- voir à remplir ; je dois à mon tour déposer, devant ce cercueil, l'hommage du respect et des regrets des deux Sociétés dont il était un des membres les plus illustres et les plus aimés, la Société nationale d'agriculture de France et la Société de géographie, j'ajouterai môme l'hommage de la Société de géo- graphie commerciale, dont le président n'a pu assister aujour- d'hui à cette cérémonie funèbre. C'est à M. Louis Passy, secrétaire perpétuel de la Société d'agriculture, qu'il appartenait de parler au nom de la pre- mière. L'ordre du médecin, qui le retient, l'a privé d'exprimer ici — comme il l'a fait l'an dernier avec une si touchante émotion sur la tombe de M. Becquerel — le sentiment que la Société tout entière a spontanément manifesté mercredi, lorsqu'en apprenant la perte qu'elle venait de faire, elle a levé la séance en signe de deuil. Beaucoup de membres igno- raient même que M. de Quatrefages fût malade. Quelques semaines auparavant ils l'avaient vu à sa place, le visage pla- cide, le sourire accueillant, le regard attentif, comme ils le voyaient depuis vingt ans, sans que les années eussent altéré la sérénité de sa physionomie non plus que l'affabilité de son caractère. Il y avait, en effet, plus de vingt ans qu'il était membre de la Société. Désigné par ses beaux mémoires sur la maladie des vers à soie et sur la sériculture, il avait été élu en 1870, à une époque où, membre de l'Institut depuis dix-huit ans, il était déjà en pleine jouissance de sa célébrité scientifique. Il était devenu doyen de la section d'histoire naturelle agricole dans laquelle il siégeait en compagnie de trois de ses confrères de l'Académie des sciences, d'un de ses collègues du Muséum et d'un inspecteur général de l'ensei- gnement agricole ; il aurait été président de la Société, si sa modestie ne lui avait fait décliner cette charge. L'honneur aurait été pour nous. Son nom restera néanmoins inscrit dans nos annales, et dans nos mémoires vivra le souvenir de la bonne grâce avec laquelle il intervenait dans nos discus- sions, de la judicieuse opportunité de ses remarques, de la haute portée qu'avaient, sous une forme toujours simple, les conclusions d'un esprit vraiment scientifique, dégagé des pré- jugés d'école, cherchant la vérité par l'observation et dans les limites de l'observation. M. de Quatrefages s'était donné depuis longtemps et plus Xiiij REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. complètement à la Société de géographie dont il a dirigé les travaux à maintes reprises : cinq fois vice-président et six fois président de la Commission centrale dont il faisait partie depuis 1856 : quelques années encore et nous allions fêter le cinquantenaire de son entrée en fonctions. Après M. Antoine d'Abbadie, il était de beaucoup le doyen de cette com- mission et, si je ne me trompe, le doyen de la Société. Il en avait été élu quatre fois vice-président ; il en était, depuis 1875, président honoraire et président depuis la fin de l'année 1890. Le 19 décembre, remerciant l'assemblée générale d'une nomination qu'il pensait devoir « à la science de l'anthro- pologie, sœur de la géographie » et un peu, ajoutait-il, « à une sympathie personnelle », il avait profité de la circonstance pour rappeler les services dont la Société était redevable à ses présidents, depuis qu'elle les avait continués plusieurs années dans leurs fonctions, afin de leur laisser le temps d'exécuter le bien dont ils avaient conçu la pensée. « Quand je parcours la liste de mes prédécesseurs, je me sens effrayé », disait-il modestement ; puis en terminant : « Je vous apporte la même bonne volonté qu'eux. Gardez-moi votre sympathie fortifiante et, dans la mesure de mes forces, je ferai mon pos- sible pour me rendre digne d'eux. » Ce qu'il ne disait pas, c'est qu'il avait déjà beaucoup fait. Il avait pourtant conscience de l'importance de l'œuvre scien- tifique qui a rempli la seconde moitié de sa vie et â laquelle son nom restera attaché. Les théories transformistes l'ont préoccupé jusqu'à son dernier jour ; on a trouvé sur sa table le manuscrit presque achevé d'un travail sur Darwin. L'auteur des Souvenirs d'un naturaliste, des Polynésiens et leurs migrations, du Rapport de 1867 sur les progrès de l'an- thropologie, de Y Espèce humaine, des Pygmées, des Hommes fossiles et Hommes sauvages, de Y Introduction à V étude des races humaines, son dernier ouvrage, l'inspirateur des Crania ethnica, non seulement revendiquait hautement les droits de l'Homme dont il proclamait l'unité d'origine et qu'il ne per- mettait pas de confondre avec le reste de la nature, mais en même temps il s'appliquait à mettre en lumière les rapports qui existent entre la Nature et l'Homme, entre le sol et le climat d'une contrée et le caractère de la civilisation de ses habitants et il est à ce titre un des maîtres qui ont contribué DISCOURS PRONONCÉS AUX ORSÈQUES DE M. DE QUATREFAGES. XV à élargir les horizons de la géographie et à l'élever au rang des sciences morales. Il semblait avoir moins conscience de l'influence qu'il exer- çait sur ses collègues ou du moins sa modestie le laissait peu paraître. Cependant, qu'il occupât le fauteuil présidentiel ou qu'il fût dans le rang, sa parole était toujours écoutée et ses conseils souvent prépondérants. Il ne les imposait pas ; il les donnait avec une douce autorité ; son œil clair, son front haut et nu, ses lèvres fines, l'ovale de son visage sobrement encadré dans une barbe blanche respiraient la bonté et inspiraient la confiance; sa parole, simple et familière, avait un accent de sincérité et une sorte d'éloquence paternelle qui péné- traient. Le souvenir des services rendus ajoutait encore à cette autorité. Nous nous rappelions qu'au temps où la Société de géographie était enfermée dans l'étroit local de la rue Chris- tine, il avait le premier conseillé de mettre à l'ordre du jour ces communications de voyageurs qui attirent aujourd'hui la foule à nos séances, que lorsque la question du déplacement du siège social a été agitée, il a été au nombre de ceux qui, sous l'impulsion de l'amiral La Roncière le Noury, ont fait prévaloir la résolution — laquelle n'était pas alors sans quel- que hardiesse— de construire un hôtel ; nous nous rappelions que maintes fois il avait présidé avec son tact habituel nos grandes solennités de la Sorbonne et qu'il avait particulière- ment soutenu de ses encouragements notre vaillante phalange de voyageurs africains ; nous savions que, dans toutes les circonstances graves, il nous avait apporté son précieux concours et qu'associé de cœur à la Société que durant vingt années il avait connue confinée obscurément dans un petit cercle d'érudits, et qu'il se réjouissait de voir largement ouverte au public dans l'éclat de sa prospérité, il était toujours prêt à répondre à son appel. Nous le savons encore, et c'est la raison de nos regrets. Nous avons perdu un conseiller et un maître. Son nom et son œuvre subsisteront dans la science ; mais nous ne l'aurons plus à nos côtés. C'est l'expression de ces regrets que, comme délégué de la Société nationale d'agriculture et comme vice-président de la Société de géographie et de la Société de géographie commer- ciale, je suis venu, au nom de mes collègues et au mien, Xvi REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. déposer sur ce cercueil avec l'hommage de notre reconnais- sance en disant un suprême adieu à notre éminent collègue, notre bon, notre vénéré, notre regretté Armand de Quatre- fages de Bréau. DISCOURS DE M. LE D r C. DARESTE AU NOM DE LA SOCIÉTÉ D'ANTHROPOLOGIE La Société d'Anthropologie m'a désigné pour adresser le dernier adieu à l'un de ses membres les plus anciens ; je puis dire aussi l'un des plus illustres. 11 ne m'appartient pas en ce moment de vous rappeler l'œuvre scientifique de Quatrefages ; de vous parler de ses travaux sur l'histoire naturelle, l'anatomie et l'embryogénie des animaux inférieurs, travaux qui lui avaient acquis une notoriété européenne, et ouvert les portes de l'Académie des sciences lorsqu'il n'avait encore que quarante-deux ans. Je veux seulement vous montrer l'homme tel que je l'ai vu pen- dant cinquante ans, tel que l'ont connu mes collègues de la Société d'Anthropologie. Quatrefages, tout en conservant sa dignité personnelle, savait se faire aimer de ceux qui l'entouraient, par son affa- bilité et l'aménité de ses manières; en même temps, il inspi- rait partout le respect par la droiture et la loyauté de son caractère. C'était un véritable gentilhomme dans toute l'ac- ception de ce mot. Dans une excursion scientifique que nous finies ensemble, en 1843, sur les côtes de la Bretagne, il avait acquis, sans la rechercher, une grande autorité morale sur les marins qui nous accompagnaient, autorité qu'il devait à une bienveillance parfaite, mais toujours exempte de fami- liarité. Ces qualités, jointes â un immense savoir, lui donnaient une grande influence dans toutes les Sociétés dont il faisait partie. Il sut toujours se concilier l'amitié de ses collègues, même de ceux qui ne partageaient pas ses idées. Aussi fut-il fréquemment appelé aux honneurs du bureau et de la prési- DISCOURS PRONONCÉS AUX OBSÈQUES DE M. DE QUATREFAGES. XVÏj dence. Pour nous, membres de la Société d'anthropologie, qui l'avons vu pendant trente- deux ans très assidu à nos séances ; qui l'avons entendu fréquemment prendre part à nos discussions, nous ne pouvons que rendre hommage à la courtoisie parfaite avec laquelle il répondait aux objections de ses adversaires, ainsi qu'à la science profonde avec la- quelle il combattait leurs arguments. Il s'était mis tard à l'étude de l'anthropologie, mais il était devenu rapidement un des maîtres dans cette branche des sciences naturelles, qu'il pouvait éclairer par ses vastes con- naissances zoologiques, connaissances qu'il complétait par une étude incessante de la géographie et de l'histoire. Plusieurs ouvrages de premier ordre furent le fruit de cet immense labeur qu'il poursuivit sans interruption jusqu'à la veille de sa mort. La Société d'Anthropologie, partageant les regrets que la mort de Quatrefages inspire au monde savant tout entier, a tenu à s'associer à cette consécration d'une des gloires de la science française. DISCOURS DE M. LE D r PROSPER DE PIERA SANTA AU NOM DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'HYGIÈNE ET DE LA RÉUNION AMICALE DE LA PRESSE SCIENTIFIQUE Mesdames, Messieurs, Au nom de la Société française d'Hygiène et de la Réunion amicale de la Presse scientifique, je viens donner un dernier adieu au vir probus et bonus que nous avons toujours en- touré d'une vénération filiale, et que notre amour-propre national a sans cesse considéré comme l'une des illustrations les plus pures de la science moderne. C'est à la haute et puissante autorité de J.-B. Dumas, d'Henry Bouley, du général Perrier, de Quatrefages de Bréau, que ces deux œuvres d'initiative individuelle, fondées au lendemain des jours de profonde tristesse, ont dû leur XViij REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. raison d'être et leur succès, en restant toujours fidèles au programme clés chers maîtres : Labeur quotidien ; vulgarisa- tion scientifique ; relèvement de la patrie ! Oh ! qu'elles étaient réconfortantes, ces réunions men- suelles où J.-B. Dumas retraçait les phases d'une vie si bien remplie, les difficultés et les hésitations de l'adolescence, les luttes et les illusions de la jeunesse, les triomphes de l'âge mûr, par le travail et la volonté ! Et comme il remontait l'énergie de nos jeunes confrères, M. de Quatrefages, en feuilletant, à leur intention, les pages de sa brillante carrière : le départ du foyer paternel, le pre- mier voyage en diligence, l'arrivée au collège, ses débuts dans l'enseignement à Strasbourg, ses étapes timides dans la pro- fession médicale à Toulouse, les premières semaines de sé- jour dans la grande capitale, le cœur et l'esprit débordant d'espérances. Sous la présidence de ces maîtres, les nuances politiques, les croyances religieuses , les divergences philosophiques s'harmonisaient dans une seule pensée : le but à atteindre, les exemples à suivre ! Heureux et fier de sa puissance moralisatrice qu'il exer- çait sur ces générations du présent et de l'avenir, M. de Qua- trefages restait le plus fidèle à nos réunions, au double titre d'ancien rédacteur d'un Journal de médecine, du plus ancien collaborateur du Journal des Savants.' « Ces titres, répétait-il souvent, avec une modestie char- mante, me permettent de rester au milieu de vous à la pre- mière place, parce que je suis votre aîné à tous en journa- lisme. » Adieu, cher et vénéré maître, nous garderons toujours intact le précieux souvenir de votre science, de vos vertus, et de votre patriotisme. Au revoir ! I. TRAVAUX ADRESSÉS A LA SOCIÉTÉ (i). RESISTANCE DES ANIMAUX A L'ACTION DE CERTAINS POISONS PROGRAMME DE RECHERCHES A FAIRE POUR EN ÉLUCIDER LES CAUSES PHYSIOLOGIQUES Par M. le D«- E. HECKEL, Professeur à la Faculté des sciences et à l'École de médecine de Marseille. Monsieur le Président, Je lis, avec le plus vif intérêt, dans votre Chronique gé- nérale du 5] octobre 1891, une note intitulée le Calao et la noixjvomique, établissant l'immunité du Buceros rhinocéros contre l'action foudroyante pour l'homme de la strychnine. Je ne crois pas que le fait intéressant, dont vous avez entre- tenu à bon droit les membres de la Société nationale d'ac- clihi(tf(tHon" m de France, soit spécial à cette espèce indienne. Je croirais au contraire volontiers, d'après certains phéno- mènes dont j'ai été témoin, que l'immunité s'étend à une grande catégorie d'oiseaux. J'ai, en tout cas, la certitude absolue que les rapaces sont réfractaires à ce poison. Il y a quelque vingt-cinq ans, en effet, pendant un séjour en Nouvelle-Calédonie, alors que je m'occupais des oiseaux. de cette île pour en faire une collection aussi complète que possible, j'avais capturé vivants quelques-uns des nombreux rapaces diurnes propres à l'Océan pacifique, et je dus son- ger, après les avoir gardés quelque temps en captivité pour observer leurs mœurs, à les faire mourir le plus rapidement possible pour les mettre en peau. Je choisis la strychnine dont l'action sur les mammifères est foudroyante, même à faible dose. Je fus très surpris d'être obligé de donner à un accipitre de petite taille, jusqu'à 1 gramme environ de ce (1) La Société ne prend sous sa responsabilité aucune des opinions émises par les auteurs des articles insérés dans la Revue. 5 Jan\^r :8S2. 4 2 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. poison, pour obtenir le résultat que je cherchais, et me promis dès lors d'étudier un jour les causes de cette inno- cuité relative. Depuis, éloigné de la zoologie par la spécialisation de mon enseignement , j'ai négligé cette première observation et l'avais oubliée même, quand votre note est venue me la rap- peler. Il y aurait, en ce sens, des recherches intéressantes à faire dans l'intérêt de la physiologie en général et de l'action des poisons végétaux en particulier. La médecine en tirerait sûrement profit. Les phénomènes de ce genre ne sont, du reste, pas rares dans l'ensemble de la série animale : on sait, par exemple, que le tabac peut être impunément ingéré à forte dose même, par les Moutons, les Chèvres, et probablement par un grand nombre de ruminants. La morphine, le plus important des alcaloïdes de l'opium, dont la toxicité est connue, a une action très variable avec les animaux auxquels on l'administre. Des Pigeons, des Poules, des Chiens, des Lapins peuvent suppor- ter par la voie gastrique, sans en être sérieusement incom- modés, des doses de morphine capables de tuer un homme. J'ai étudié moi-même de près, en 1874, et communiqué à l'Académie des sciences, des recherches sur l'immunité dont jouissent certains rongeurs (Lapin, Cobaye, etc.) contre le poison de la belladone (atropine) ; mais tous ces laits isolés sont demeurés sans aucun lien .scientifique entre eux et restent â l'état de simple constatation, bien que saisissants par leur nature et formant de véritables paradoxes physio- logiques. Ils devraient être repris soigneusement et élucidés d'une façon définitive, car ils servent de base aux réserves souvent formulées contre l'unité des lois physiologiques, déduites de l'étude de l'action de certaines substances sur les organismes animaux. Vous pourrez faire de cette lettre l'usage qui vous paraîtra bon : c'est une simple constatation de plus que j'ajoute aux faits déjà connus, sans faire aucun jour nouveau sur cette question bien obscure, dont l'étude excitera dans un avenir prochain, j'en ai le ferme espoir, la curiosité de quelque physiologiste de marque. Elle en vaut la peine. En attendant, on pourrait dégrossir le travail en réalisant, grâce aux res- sources du Jardin d'Acclimatation, le programme des re- cherches suivant : RÉSISTANCE DES ANIMAUX A L'ACTION DES POISONS. 3 PROGRAMME DES RECHERCHES CONCERNANT LA RÉSISTANCE DE CERTAINS ANIMAUX A L'ACTION DES POISONS. Les faits jusqu'ici connus portent sur : 1° Les Rongeurs {Lapins, Cobayes, etc.) auxquels on peut impunément donner des feuilles de Belladone comme nour- riture usuelle. J'ai pu élever en 1872 toute une nichée de lapins, en les nourrissant avec des solanées (feuilles), telles que Daturas , Solariums, Jusquiames, Atropa belladona (Belladone). J'ai cru reconnaître à cette époque que le poison [atropine, daturlne, hyosciamine, etc.) était rejeté hors de l'organisme par les urines. Tout cela est à revoir, car, pour toutes ces constatations, on a procédé par la voie gastrique uniquement et ce n'est pas celle qui donne les résultats les moins discutahles. Il faudrait, pour procéder méthodiquement, en ce qui concerne la résistance propre aux rongeurs, organiser les expériences suivantes : faire des solutions de sulfate neutre d'atropine et leur injecter des doses croissantes de ce poison, à l'aide de la seringue de Pravaz, en débutant par gr. 025. De cette façon on détruirait du même coup ou on consa- crerait, par l'observation des résultats, l'hypothèse peu vrai- semblable du reste, qui veut que le poison soit détruit dans l'estomac et dans l'intestin par les liquides de l'appareil gas- tro-intestinal. Il est évident que si le poison agit par cette voie, à doses même faibles, comme cela devrait être, c'est que les sécrétions gastro-intestinales le détruisent quand il est ingéré et non quand il est injecté. Si au contraire la résistance au toxique se manifeste, il faudra voir : A. Jusqu'à quelle dose elle se maintient. Pour cela, il suffira d'augmenter chaque jour la dose de gr. 025 pour un lapin de taille moyenne et adulte, en commençant par gr. 025 du premier coup et de continuer ainsi jusqu'à ce que la mort survienne, ce qui arrivera fatalement à un moment donné. B. Pendant toute la durée de cette expérience, il faudra rechercher dans les urines et les fèces de l'animal la présence du sulfate d'atropine, soit en employant les réactifs connus de cet alcaloïde, soit en utilisant les propriétés mydriatiques de ce produit (action sur la pupille de Chats, Chiens, etc.). Si on ne trouve rien dans les urines, c'est que l'organisme de 4 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. l'animal décompose ce produit organique, même au sein de tissus où on l'injecte. Il y aurait à répéter les mêmes opérations avec les divers alcaloïdes des solanées : sulfate de daturine, sulfate d'hyos- ciamine, nicotine, etc. De même pour les Poules, Chiens, Lapins, Pigeons, réfractaires aux alcaloïdes de l'opium, on pourrait leur injecter des masses progressives de chlorhy- drate de morphine, narcéine, papavérine, codéine, nar- cotinc, en commençant par une forte dose, celle de gr. 06 par exemple, qui suffit à tuer un homme. 2° Les ruminants (Moutons, Chèvres, Béliers, etc.) qui sont connus par leur résistance à l'action du tabac. Il faudrait leur injecter de la nicotine à dose plus forte qu'aux ron- geurs, en raison de leur plus forte taille, et procéder comme il a été indiqué ci- dessus. On commencerait par leur injecter gr. 05, puis gr. 10, puis gr. 15, etc. de nicotine, en aug- mentant chaque jour de 5 centigrammes, jusqu'à ce que la mort vienne. On jugerait ainsi la résistance. 3° Pour les oiseaux, il y aurait à examiner chez les rapaces, d'abord le fait bien connu de leur résistance à la strychnine et à la brucine. On pourrait employer le sulfate de strychnine en solution ou le chlorhydrate en commençant, si l'animal est de poids faible, par gr. 025 et augmentant de gr. 025 chaque jour. L'analyse des matières fécales (urines et fèces .mélangées), plus compliquée que celle des urines, donnerait de bons résultats en cas de résistance au poison. On essaierait en même temps, et d'une façon comparative, l'emploi des mêmes doses, par la voie hypodermique, sur d'autres ani- maux de même espèce et de même poids approché. LES ANIMAUX AUXILIAIRES DE LA SCIENCE Par M. Remy SAINT-LOUP, Maître de conférences à l'Ecole des Hautes Etudes. CHAPITRE I er . Introduction. — Les sciences d'observation. — Un mot de la vivisection. — Le Cheval de Claude Bernard. De tous temps les hommes ont tué les animaux pour se nourrir de leur chair. Les peuples pasteurs, en asservissant un certain nombre des bêtes qui, autrefois, vivaient libres, ont réalisé un premier progrès ; ils ont fondé les industries qui utilisent les produits du troupeau, la force des bêtes de trait ou de charge, les matériaux d'art tirés du règne animal. Ces conquêtes de l'homme sur la nature ne se sont pas faites brusquement ni d'une manière universelle ; certains peuples devenaient peu à peu industrieux, tandis que d'autres en- core sauvages vivaient de chasse et restaient ignorants ou dédaigneux du progrès de la civilisation. Plus tard, à mesure que l'intelligence humaine grandissait, le niveau de perfectionnement s'est encore élevé chez certains peuples les mieux doués ; la tradition du savoir a passé de généra- tion en génération, s'est enrichie peu à peu, et pour édifier ce magnifique ensemble de connaissances qui constituent la science moderne, tous les objets de la nature ont été mis à l'étude. L'étude a permis de classer les choses et les phénomènes, de rapprocher en groupes les notions qui s'accumulaient, et cela suivant les ressemblances que l'esprit pouvait constater entre les objets et entre les faits. Une première distinction s'est imposée. Les êtres inertes et les êtres vivants ont été séparés ; par suite, une division s'établissait dans la science d'une manière correspondante, 6 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUEES. et c'est ainsi que, d'une part, naissaient la géologie, la chi- mie, la physique, d'autre part la zoologie, la botanique et la physiologie. Ces divers groupes de connaissances ne devaient pas rester isolés et se perfectionner seuls chacun dans sa direction. La physique, la chimie et la physiologie sont des chapitres voisins d'une science plus universelle, d'une sorte de Méca- nique Générale dont la partie insoumise au calcul est du domaine de la biologie ; de même la géologie, la zoologie et la botanique se sont prêté, pour le progrès de la biologie, un mutuel appui. L'action des forces physiques est permanente aussi bien sur les êtres vivants que sur les corps inanimés ; l'étude des propriétés de ces forces ne devait donc pas se borner à l'examen des objets minéraux, elle devait s'enrichir de l'examen des phénomènes présentés par l'organisme vi- vant, et c'est pour cette raison surtout que les animaux utilisés pour l'accomplissement des plus grandes découvertes ont été et demeurent les auxiliaires de la science. Déjà néces- saires à l'homme pour sa subsistance, utiles au premier chef pour sa richesse matérielle, ils ont encore été non seulement utiles, mais indispensables, pour l'édification de sa richesse intellectuelle. Pour dégager l'histoire de la constitution et de la forma- tion de notre planète, pour élargir en même temps la connais- sance de l'histoire humaine et la conception des mondes, la géologie avec la zoologie ont fourni des documents d'une importance essentielle. Pour la création et le perfectionnement des sciences médi- cales, des sciences physiologiques, de toutes les sciences biologiques où le savant et le philosophe puisent les plus riches matériaux du progrès pratique et de l'idée, comme aussi pour la découverte des lois physiques et chimiques, il a fallu observer les animaux, les condamner au travail, à la souffrance, à la mort. Il a fallu user les jarrets des bœufs et des chevaux, ouvrir le corps des singes, des lapins, des oi- seaux encore vivants , tuer tous ces animaux ou d'autres pour arracher de leurs entrailles des lambeaux destinés à la cornue des chimistes. Pourquoi, disent les intransigeants des sociétés protec- trices, pourquoi toutes ces cruautés et ces massacres, pour- quoi ces recherches aux dépens d'êtres vivants qui endurent LÈS ANIMAUX AUXILIAIRES DE LA SCIENCE. 7 alors d'horribles souffrances, qui hurlent sous le scalpel, et se tordent de convulsions par l'effet du poison ? Il n'y a ni cruautés, ni massacres, l'étude des lois physio- logiques n'exige pas uniquement la vivisection, et quand elle est indispensable toutes les précautions sont prises par les expérimentateurs pour éviter la douleur. Peu importe la souffrance d'un lapin ou d'une grenouille, auprès d'une exis- tence humaine, et le but de la recherche est toujours, pour le savant, s'il s'appelle Pasteur, de sauver la vie des hommes ; pour le philosophe, s'il s'appelle saint Augustin, de com- prendre Dieu. Et d'ailleurs, les animaux ne sont pas seuls à souffrir des expériences dont ils sont l'objet indispensable, l'expérimen- tateur lui-même s'expose à des dangers que tous les adver- saires de la vivisection n'affronteraient peut-être pas avec un courage égal. Je n'en donne pour exemple que ce récit tiré de l'éloge de Claude Bernard par Renan. « Ces merveilleuses expériences qui frappaient d'admira- tion l'Europe savante, se faisaient dans une sorte de cave humide, malsaine, où notre confrère contracta probablement le germe de la maladie qui l'enleva ; d'autres se faisaient à Al fort ou dans les abattoirs. Ces expériences sur des chevaux furieux, sur des êtres imprégnés de tous les virus, étaient quelquefois effroyables. Le docteur Rayer venait de découvrir que la plus terrible maladie du cheval se transmet à l'homme qui le soigne. Bernard voulut étudier la nature de ce mal hideux. Dans une convulsion suprême le cheval lui déchire le dessus de la main, la couvre de sa bave. « Lavez-vous vite, lui dit Rayer qui était à côté de lui. — Non, ne vous lavez pas, lui dit Magendie, vous hâteriez l'absorption du virus. » R y eut une seconde d'hésitation. « Je me lave, dit Bernard, en mettant la main sous la fontaine, c'est plus propre. » Quelles sont les expériences célèbres qui ont fourni les -enseignements dont l'humanité reçoit le bienfait, comment à divers titres les animaux ont-ils été les auxiliaires de la science, c'est ce que nous essaierons d'exposer brièvement dans un cadre restreint et sans prétentions à un traité d'éru- dition complète. 8 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. CHAPITRE IL Le Singe. — L'anatornie de Galien, opinion de Ve'sale. — Pourquoi les Singes ne parlent pas. — Le Chien. — Premières vivisections. — Baglivi. — Bichat. — Claude Bernard. — Rôle du pancre'as. — La glycogénie. — Action spéciale des nerfs. — Détermination de quelques centres moteurs. — Influence de l'alimentation. L'animal qu'il convient d'examiner d'abord est le Singe. Il doit être inscrit en tête à cause de l'utilisation dont il fut l'objet pour jeter les premiers fondements d'une science qui précède toutes les études médicales, de l'anatornie. Les animaux ont-ils été utilisés pour le développement des connaissances médicales chez les peuples de l'antiquité, c'est plus que probable, mais nous ne possédons pas de données assez précises sur les points spéciaux de l'histoire des Egyp- tiens, des Perses, des Indiens ou des Chinois pour insister, et nous ne trouvons des documents nets qu'en arrivant à l'antiquité grecque. On doit penser cependant que les Egyptiens, d'un carac- tère très observateur, doués de capacités remarquables pour les sciences exactes, ont dû se préoccuper de l'étude des ani- maux pour tirer de cette étude des renseignements géné- raux. Le Singe, en particulier, qui tient une place importante dans l'histoire de la religion égyptienne, ne les a pas intéres- sés seulement par ses grimaces, mais a servi à les instruire. D'une part, il est difficile de supposer que les prêtres égyp- tiens soient parvenus à la connaissance des procédés d'em- baumement qu'ils employaient sans avoir acquis, en dissé- quant des mammifères, un certain nombre de notions cl'ana- tomie. D'autre part, le culte général qu'ils professèrent pour des animaux de toute espèce, entraîna nécessairement l'ob- servation de ces êtres vivants, et fut cause de remarques qui dirigèrent l'évolution de la pensée et par suite l'évolution scientifique. Si la preuve de cette utilisation n'est pas tout d'abord rigoureusement établie, elle devient plus évidente, au temps de Moïse, qui vécut assez en Egypte pour que certains auteurs aient pu le considérer comme un prêtre égyptien dissident. LES ANIMAUX AUXILIAIRES DE LA SCIENCE. 9 Moïse a écrit sur les animaux; comme Salomon, il a traité des êtres vivants depuis le Cèdre qui est sur le Liban jusqu'à l'Hysope qui sort de la muraille ; il a traité de même des oiseaux, des reptiles et des poissons. Moïse légua sa science aux Hébreux ; il dut d'autant mieux être préoccupé des animaux qu'il cherchait davantage à com- battre les errements religieux des Egyptiens. Les Egyptiens, disait-il, sont fous de prétendre représenter la divinité sous la figure des bêtes féroces ou des bêtes domestiques, la di- vinité de pouvant être que tout ce qui nous enserre, la terre et la mer, le ciel, le monde ; ce qu'on a appelé depuis la nature. Laissant de côté ce que la science demanda à l'ensemble des animaux, ce qui est relaté clans Homère et dans Hé- rodote, dans les merveilleux travaux d'Aristote, dans les poèmes de Virgile qui sont, en certains chapitres, de véri- tables documents scientifiques, si nous cherchons seulement à rappeler en quelles occasions le Singe mérite d'être men- tionné, nous arrivons au temps de Galien. Galien, né à Pergame en 130 de notre ère, fut le premier médecin qui mérita le nom d'anatomiste. Sans doute à une époque où l'on accusait de magie les médecins qui obtenaient des cures brillantes, l'étude du corps humain était interdite, Galien dut se contenter du corps des Singes pour enseigner l'anatomie humaine. L'œuvre même du médecin de Pergame en est la preuve, son anatomie humaine est une anatomie simiesque, elle n'en est pas moins une merveille des temps anciens, qui fut appréciée des grandes écoles primitives sans que l'on songeât à se scandaliser de la supercherie. André Vésale qui naquit à Bruxelles en 1514 fut le premier à signaler ce fait ; Daremberg le vérifia plus tard en dissé- quant, au Jardin des Plantes, un grand nombre de Singes et en contrôlant ainsi les descriptions anatomiques fournies par Galien. Cuvier précisa davantage et reconnut que les Singes, aux- quels nous devons d'être instruits dès l'antiquité sur une des sciences indispensables au médecin, étaient de l'espèce des magots. C'est à Rome que Galien les disséquait ; ceux qu'il avait à sa disposition étaient importés d'Afrique. Peut-être le célèbre anatomiste n'était-il pas de mauvaise foi en établissant ainsi l'anatomie humaine. Ses idées sur les races différaient 10 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. sans doute cle celles que nous avons aujourd'hui. Naguère encore, la confusion était permise ; on trouvait en Afrique des Singes rouges que les naturels du pays considéraient comme des hommes, et puisque nous avons entrepris d'ex- cuser Galien, il faut citer l'anecdote. Le général Brue ayant été obligé de mouiller à Tuabo, y trouva de grands Singes rouges. Un vieux nègre affirma à M. Brue que ces Singes n'étaient pas des bêtes, mais un peuple sauvage qui, à force de demeurer sur les arbres, ex- posé â toutes les injures de l'air, était devenu velu comme on le voyait. Il ajouta que ces animaux parlaient fort bien entre eux et entendaient la langue des nègres, et qu'il ne te- nait qu'à eux de parler; mais que, par pure malice, et de crainte d'être obligés de travailler pour les maîtres des vil- lages, ils affectaient de ne parler entre eux qu'une langue qui n'était comprise que d'eux seuls. Quoi qu'il en soit, le Singe, le vrai Singe, est entré maintes fois dans les laboratoires ou les salles de démonstration. Paul Bert l'utilisa souvent dans ses leçons de physiologie expéri- mentale; Ferrier esssaya, sur le cerveau du singe, l'étude des localisations des fonctions nerveuses, mais aucune des découvertes scientifiques classiques n'a été faite â faide de cet animal qui est relativement coûteux, et qui, heureuse- ment encore pour lui, inspire une pitié assez naturelle. Certains des travaux de Pasteur, les essais pour l'opération du trépan, comme aussi des expériences récentes ayant pour objet la recherche des remèdes contre la tuberculose, ont cependant été faites sur des Cynocéphales et des Macaques. Mais nous devons restreindre le nombre des exemples et passer à d'autres mammifères. Les Chiens sont, parmi les mammifères de taille moyenne, ceux qui ont le plus souvent été utilisés pour l'étude des phé- nomènes de l'organisme. Dans les temps modernes, la plupart des expériences accomplies en utilisant les petits animaux à sang froid, ont été répétées sur des animaux dont la tempé- rature est voisine de celle de l'homme afin qu'il fût possible de tirer des conclusions plus immédiates et des instructions applicables â l'hygiène, à la médecine et à la chirurgie. Si les notions d'anatomie transmises par Galien semblent, comme nous l'avons dit, avoir été puisées dans l'étude du LES ANIMAUX AUXILIAIRES DE LA SCIENCE. H Magot, les recherches ont certainement aussi exigé, faute de Singes, le sacrifice des Chiens, et pour l'expérimentation phy- siologique, le fait est hors de doute. Galien fut peut-être le premier à soupçonner que le siège des facultés de mouve- ment et d'intelligence résidait dans le cerveau. Il comprima le cerveau d'un chien, il fit en différentes régions du corps la section de la moelle épinière et des nerfs et comprit que les impressions extérieures sont transmises au cerveau par cer- tains nerfs tandis que d'autres nerfs déterminent le mouve- ment. Ainsi il crut reconnaître des nerfs durs ou moteurs, des nerfs mous ou sensitifs ; l'observation qui n'était pas rigoureusement exacte donnait le germe d'idées fécondes, mais ce ne fut que beaucoup plus tard que la physiologie du système nerveux revint en honneur et s'éclaira par des re- cherches précises. La vivisection est donc bien vieille ; elle fut pratiquée par les Talmudistes dont les œuvres furent connues au qua- trième et au cinquième siècle de notre ère, et l'on ne sait si elle provoqua alors les protestations qui se sont élevées â plusieurs reprises. Au moyen âge, certains praticiens qui avaient imaginé la vivisection humaine, furent contraints, et pour cause, de renoncer à leurs expériences. Ceux qui échappèrent à la potence eurent la ressource d'ouvrir des Chiens, ressource dont profitèrent aussi les amateurs de la simple anatomie. Boniface VIII avait menacé d'anathème quiconque mutilerait ou ferait bouillir des cadavres humains. Quelques audacieux osèrent braver les foudres du Saint-Siège ; mais les études anatomiques médicales ne furent possibles au grand jour qu'au moment où, en 1376, le duc d'Anjou autorisa l'Ecole de Montpellier à disséquer, chaque année, le cadavre d'un cri- minel. Des documents précis sur l'utilisation du Chien sont four- nis par les œuvres de Baglivi qui naquit à Raguse en 1666. Baglivi, qui est surtout célèbre par ses écrits sur la fameuse Tarentule dont la morsure se guérit par la musique et la danse, possède à son actif d'autres titres plus importants. « Le 7 mars 1700, comme il le raconte lui-même, dans le théâtre anatomique rempli d'auditeurs, ayant lié un jeune Chien sur une table, je lui injectai dans la veine jugulaire gauche une certaine quantité d'esprit de vitriol. » Baglivi se 12 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. proposait d'étudier les propriétés du sang ; il précédait ainsi Magendie dans ses recherches sur l'effet des poisons, re- cherches qui furent encore faites aux dépens du Chien. Lorsque Bichat fit ses expériences sur l'action de l'air sur les globules sanguins et sur la vitesse de la marche du sang, c'est encore au Chien qu'il s'adressa. La pauvre bête avait un BSWâ mmm Wlv. Portrait de Baplivi. robinet dans la trachée, un autre dans l'artère carotide, de manière que l'expérimentateur pût à la fois régler l'entrée de l'air dans les poumons et recueillir du sang pour examiner sa couleur vermeille ou foncée. Nous avons parlé de Magen- die; il vint en effet après Bichat et, entre autres travaux célèbres, prépara, par ses expériences de physiologie, en con- statant la présence du sucre dans le sang, les belles décou- vertes de Claude Bernard sur la glycogénie. LES ANIMAUX AUXILIAIRES DE LA SCIENCE. 13 Magendie était modeste ; il croyait seulement glaner dans les champs de la science : il fit mieux. « Chacun, disait-il, se compare dans sa sphère à quelque chose de plus ou moins grandiose, à Archimède, à Michel-Ange, à Newton; Louis XIV se comparait au soleil. Quant à moi, je suis beaucoup plus humble; je me compare à un chiffonnier; avec mon crochet à la main et ma hotte sur le dos, je parcours le domaine de la science et je ramasse ce que je trouve. » Sa comparaison n'était pas flatteuse, il faut le reconnaître ; mais la récolte' de laits scientifiques fut réelle. C'est encore à lui que revient l'honneur d'avoir démontré, par l'expérience précise, par la vivisection, la double fonction des nerfs, le rôle moteur des racines nerveuses antérieures, le rôle sensitif des racines nerveuses postérieures. Il portait par sa méthode, par son mépris des systèmes creux, un coup mortel aux théories du vitalisme, aux explications de ce qui est par l'imagination, de ce qui pourrait être; il éclairait d'un jour nouveau l'histoire des fonctions organiques. Claude Bernard élargit l'œuvre ; il arrive à une époque où la physiologie expérimentale vient de naître, il en fait la plus belle, la plus philosophique des sciences dont l'humanité puisse s'honorer. La plupart du temps, c'est dans le corps du chien qu'il cherche à éclaircir le mystère des fonctions vitales; mais il ne se contente pas d'un seul animal ou d'animaux d'une même espèce ; il veut comparer et contrôler, et ce désir impérieux de l'exactitude est récompensé. Un jour, Claude Bernard ouvre le corps d'un chien et d'un lapin auxquels il avait fait absorber des matières grasses. Il voit que, dans le mésentère du chien, des traînées blanches lactescentes étaient dessinées nettement et dès le voisinage de l'estomac, tandis que, chez le lapin, les mêmes traînées ne pouvaient être observées que beaucoup plus loin de l'estomac. Frappé de cette différence dans la position des canaux qui conduisent à l'organisme le chyle provenant de la digestion, il en chercha la cause et reconnut que l'aspect lactescent n'ap- paraît qu'à partir de la région où le suc pancréatique est versé - dans l'intestin. Le canal du pancréas débouche, en effet, chez le chien, tout près de l'estomac, tandis que, chez le lapin, il débouche à une distance notablement plus éloignée sur le par- cours de l'intestin. Le suc pancréatique avait donc un rôle H REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUEES. essentiel dans les phénomènes de digestion. Claude Bernard fit des expériences pour déterminer ce rôle et montra l'amai- grissement produit par les maladies du pancréas. Le suc pan- créatique rendait les graisses digestibles en les émultionnant, c ' es t-â-dire en les mettant à peu près dans l'état des globules de crème dans le lait. Ce n'est que plus tard, à la suite d'ex- périences dirigées par d'autres vues, par la connaissance plus approfondie du rôle des ferments, que l'on reconnut que dans le pancréas existent trois ferments : l'un digère les matières albuminoïdes ; l'autre, comme le ferment salivaire, transforme l'amidon en sucre; le troisième, qui décompose les graisses. Ce n'est guère que chez le chien que les analyses ont été faites; Claude Bernard avait mâiqué le procédé opératoire pour éta- blir des fistules pancréatiques sur cet animal ; d'autres expé- rimentateurs répétèrent l'opération, non seulement sur une foule de chiens, mais sur des bœufs, des chevaux, des porcs, des lapins et des oiseaux. La découverte principale de Claude Bernard est celle de la glycogénie. Il sait que l'on .trouve du sucre dans le sang; il analyse le sang des veines sus-hépatiques qui conduisent le sang sorti du foie et trouve plus de sucre que dans le sang de la veine-porte qui arrive au foie. Du sucre est donc formé dans cet organe. Il restait â isoler la substance qui forme le sucre; Claude Bernard parvient à obtenir une sorte d'amidon, le glycogène, qui donne naissance au glycose, comme la fécule de pomme de terre. Cette découverte touchait non seulement à la théorie du diabète sucré, mais éclairait les discussions sur la production de la chaleur animale. Le sucre est un combustible qui se brûle clans le poumon ; l'organisme animal l'utilise comme la betterave utilise, en le brûlant pour se nourrir elle-même, le sucre accumulé dans sa racine. Telles étaient les explications fournies ; elles sont exactes d'une ma- nière générale. Claude Bernard ne laissa pas la question physiologique qu'il dégageait sans l'étudier sous d'autres aspects. L'étude de la formation du sucre dans l'organisme le con- duit à chercher si certaines influences activent ou ralen- tissent cette production de glycogène. En 1849, il découvre qu'en blessant un certain point de la moelle allongée on rend un animal diabétique. Tout près du point blessé se trouve l'origine du nerf pneumogastrique, il semble donc que ce LES ANIMAUX AUXILIAIRES DE LA SCIENCE. '15 nerf ait une action immédiate sur l'exagération de la fonc- tion du foie. Le phénomène fut mieux étudié plus tard ; mais l'attention était mise en éveil par le grand physiologiste. Attiré par les problèmes de l'action des nerfs sur l'organisme, il sectionne le grand sympathique, reconnaît des modifications subsé- quentes dans le cours du sang, distingue des nerfs vaso-dila- tateurs c'est-à-dire qui dilatent les vaisseaux, et des vaso- constricteurs qui les resserrent. Bien mieux, il voit que les nerfs dilatateurs peuvent avoir une action paralysante sur les constricteurs et trouve l'explication des rougeurs pro- duites par l'émotion, des pâleurs, de l'action paralysante du froid de ses conséquences qui se traduisent par les conges- tions pulmonaires, les bronchites et tous les troubles de cir- culation. Si l'on s'en tient à cet exposé d'une faible partie des œuvres de Claude Bernard, on comprendra cependant que les résul- tats acquis à la science ont assez d'importance pour expliquer la nécessité de l'utilisation des animaux. Magendie avait fait entrevoir au public trop défiant cette impérieuse nécessité, il avait rappelé que Lavoisier avait utilisé les animaux pour doter l'humanité de leçons profitables. Claude Bernard donna une telle démonstration de l'utilité des procédés expérimen- taux qu'il n'est plus permis qu'aux ignorants d'exprimer au- jourd'hui des protestations. Nous avons vu le Chien, auxiliaire de la science dans quel- ques circonstances principales ; il le fut dans bien d'autres recherches, notamment lorsqu'il fut question de préciser l'étude des fonctions du cerveau, la détermination du rapport des lésions avec l'altération des facultés psychiques ou mo- trices. Les grandes lignes de ce chapitre de la physiologie avaient été tracées par Flourens comme nous le verrons plus loin, mais de nombreux savants s'appliquaient à le complé- ter. Fermer chercha à déterminer si certains points du cer- veau étaient plus particulièrement des centres moteurs pour des mouvements déterminés. Il exécuta ses expériences sur le Chien et parvint à reconnaître en quel point des circon- volutions cérébrales étaient ordonnés les mouvements des muscles de la nuque, en quels autres points étaient ordonnés ceux de la face, de la patte, des yeux. Dans un autre ordre d'idées, il faut citer, pour montrer 16 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUEES. combien furent variés et nombreux les services rendus par- le Chien, les recherches qui ont été faites à des époques plus récentes sur l'influence de l'alimentation sur la nutrition. Des animaux d'espèces différentes pouvaient être employés, mais, pour deux raisons, les Chiens étaient préférables. Il est facile de trouver parmi eux des animaux de taille et de poids différents ; les fourrières fournissent des sujets en nombre suffisant et des échantillons variés de l'espèce; il était utile d'avoir, pour certaines expériences, des animaux peu encombrants, pour d'autres essais les sujets volumineux et Chien disposé pour la vivisection. pesants étaient plus utiles, les erreurs de pesées dans la com- paraison des résultats devant être d'une importance minime. D'autre part, le budget des laboratoires souffre moins de l'ac- quisition des Chiens que de celle des animaux utilisés par la consommation, et cette considération garde, en pratique, son importance. Il fut possible de découvrir ainsi, d'une part, quels sont les tissus de l'organisme qui subissaient les plus grands dom- mages par l'inanition et, d'autre part, quelles sont, parmi les substances alimentaires, eau, sels, matières albuminoïdes, matières hydrocarbonées, diverses, celles qui sont le plus nécessaires â la nutrition. Ce chapitre de la physiologie, aujourd'hui bien éclairci, LES ANIMAUX AUXILIAIRES DE LA SCIENCE. 17 est un de ceux que non seulement les hommes de science, mais encore les personnes qui se livrent à l'élevage, doivent connaître. Il est d'une grande importance en économie agricole. En dehors des expériences faites sur un Carnivore, des études ont été laites sur l'alimentation des herbivores. Les phénomènes généraux de la nutrition sont les mêmes dans les deux groupes ; mais encore devait-on tenir compte des différences de régime habituel, et des chimistes comme Bous- singault n'ont pas dédaigné de déterminer, crez le Cheval, le rapport du poids des substances administrées à l'entrée du tube digestif à celui des substances qui se présentaient aux différentes sorties. Les Boussingault, les Liebig, les Hofman et bien d'autres ont étudié l'origine des albuminoïdes, l'origine des graisses dans l'organisme, et des animaux d'espèces bien diverses ont dû alimenter la cornue ou les tubes à essai. Il ne sera pas inutile d'indiquer ici quelques-unes des conclusions actuel- lement admises. La graisse de l'organisme provient de deux sources; d'abord des graisses de l'alimentation, ensuite des substances albuminoïdes de l'alimentation. Cependant, la graisse formée aux dépens des albuminoïdes est très oxydable et serait dé- truite, au fur et à mesure de sa formation, par des combus- tions internes, sans l'intervention des hydrocarbonés. Les hydrocarbonés s'emparant de l'oxygène à leur profit, em- pêchent alors l'oxydation des graisses nouvellement formées, qui peuvent ainsi s'accumuler dans les tissus. Toutes les causes qui diminuent l'oxydation des graisses, comme par exemple le repos prolongé, le manque d'exercice, favorisent le dépôt de la graisse. On a donc bien raison d'enfermer les volailles à l'engrais. J'ignore si les éleveurs leur font boire du sirop de sucre, mais ils obtiendraient sans doute de bons résultats, et, en outre, la satisfaction d'avoir vérifié une belle théorie. [A suivre.) u Janvier 1892. NOTES SUR LES HYMENOPTERES DE LA TRIBU DES FORMICIENS EXTRAIT DES PRINCIPAUX OUVRAGES SUR CET ORDRE D'INSECTES Fait par les soins du M. Jules FALLOU, Président de la Section entoraolo^ique. Sur environ 110 espèces de Fourmis que renferme la Faune européenne (1) entière, la France avec l'Algérie en compte 68, c'est-à-dire le même nombre que l'Allemagne, y compris l'Autriche, avec la Hongrie et la Lombardie. Le nombre des espèces de cette famille d'insectes diminue vers le nord. La Scandinavie n'en possède que 32, la Laponie seu- lement 20 et l'Angleterre 27; il y en a à peine 10 dans les régions alpines, et aucune ne leur est particulière. Des 68 espèces de la l'aune française, 20 sont propres à la France méridionale et l'Algérie ; certains groupes y prédominent, tandis que d'autres, comme celui de Formica rusa et la pre- mière subdivision du genre Myrmica, appartiennent aux fo- rêts de l'Europe tempérée et boréale ; il résulte de là que la physionomie de la faune formicine s'offre sous un aspect très différent dans le midi et dans le reste de la France. Aux environs de Paris on trouve 31 espèces de Fourmis, dont 19 au moins s'étendent jusque dans les régions méri- dionales, et dont 21 se rencontrent également dans l'Europe boréale. Quelques espèces du nord n'habitent que les parties montagneuses de la France. La Faune algérienne, qui ressemble beaucoup à celle du midi la France, présente quelques espèces particulières, dont une appartenant à un genre étranger à l'Europe, le Typhlo- pona oraniesîs. (1) Synopsis des Formicides de France et d'Alge'rie, par William Nylander (Extrait des Annales des sciences naturelles. 4 e série, tome V). NOTES SUR LES FORMICIENS. fg GÉNÉRALITÉS (1). Les Fourmis appartiennent a la' catégorie des insectes qui vivent en société, et dont les individus se bornent k la cons- truction d'une demeure sans logements spéciaux pour les larves et sans amasser de provisions. Leurs sociétés se composent de mâles et de femelles ailés, et de neutres aptères qui, outre ces caractères tirés des ailes et des organes génitaux, se distinguent ordinairement entre eux par la taille, quoiqu'il y ait à cet égard quelques variations suivant les espèces. Partout les femelles sont beaucoup plus fortes que les deux autres sortes d'individus ; les ouvrières sont d'un quart, d'un tiers, et quelquefois même des deux tiers plus petites ; les mâles tiennent en général le milieu entre les deux. Mais dans la plupart des espèces, on observe, outre les neutres ordinaires qui forment la masse de la population, et qui ne s'occupent que des travaux de L'habitation, d'autres individus, beaucoup plus grands, et pourvus de mandibules plus allongées et plus robustes; ceux- ci sont chargés de défendre l'habitation en cas d'attaque et n'en sortent que pour aller à la rencontre de l'ennemi qui se présente et le combattre. Huber (2) et d'autres observateurs ont confirmé ce fait, pour la plupart de nos Fourmis indigènes. Mais, dans aucune d'entre elles, la différence entre ces deux races n'est aussi prononcée que chez YAttacephalotes, et quelques espèces voisines de l'Amérique, si remarquables par leur tête dispro- portionnée et bilobée postérieurement. Dans cette espèce les neutres de la grande race sont ordinairement une fois aussi grands que ceux de la petite, et il est parmi eux des individus dont la tête seule égale en grosseur le corps entier des autres. M. Lund (3) a décrit de la manière la plus exacte le rôle sin- gulier que jouent ces grands individus pendant les expéditions que fait la communauté. Ils ne se confondent pas avec le gros de l'armée ; placés sur les flancs des colonnes, on les voit marcher en avant, (1) Lacordaire, Instruction à Vcntomoloquc. (2) Huber, Recherches sur les mœurs des Fourmis indigènes. (3) Annales des sciences naturelles, tome XXIII. 20 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. puis revenir sur leurs pas, s'arrêter un instant comme pour- voir défiler la troupe, traverser ses rangs, enfin se porter en hâte partout où leur présence semble nécessaire, lorsque, par exemple, l'armée rencontre quelque obstacle sur sa route. Lacordaire dit qu'il les a vus souvent grimper sur les plantes qui se trouvaient sur le passage de cette dernière, se porter sur le bord d'une feuille et regarder de ce point élevé le passage de leurs troupes. On ne peut mieux comparer ces individus qu'à des officiers. 11 existe au Brésil des sociétés mixtes, semblables à celles dont il vient d'être question parmi une espèce de Myrmica [M.paleata), dont la fourmilière ren- ferme des neutres d'une espèce voisine [M. erytîirothorax). On a aussi fréquemment apporté en Europe la matière coton- neuse que le F. bispinosa de Cayenne emploie pour cons- truire son habitation, et qui n'est autre chose que le duvet qui enveloppe les semences du Bom'bax cciha, qu'il recueille et feutre en quelque sorte après l'avoir haché menu. La plupart des voyageurs, en Amérique, ont parlé des grandes migrations qu'accomplissent certaines espèces, en nombre qui dépasse tout calcul ; et de là est venue l'histoire de ces Fourmis de visites, qui, selon certains observateurs, vont une fois par an de maison en maison et y détruisent tous les animaux nuisibles qu'elles y trouvent. Mais il a été reconnu que ces migrations n'ont nullement pour but dé visiter les maisons ; elles passent très souvent sans y entrer, et si elles le font, ce n'est sans cloute que lorsqu'elles ne trouvent plus de quoi vivre sur leur route ; mais quand elles y pénètrent, ce qui est rare et n'a lieu à aucune époque réglée, il est très vrai qu'elles n'y laissent aucun animal vivant, mais quelques instants après, ceux qui ont pu prendre la fuite reviennent à la maison. Le genre Anomma Shuckard, à tète large avec les man- dibules allongées et recourbées, fournit les espèces de ce genre en Afrique occidentale chaude, Sierra-Leone, cap Palmas, etc., et porte le nom de chasseurs, de Fourmis de visite. Une exposition directe aux rayons du soleil leur est fatale ; mais elles sortent par les jours couverts, le soir et la nuit, en armées formidables. Si, en raison de l'abondance du butin, elles sont surprises par le jour, elles construisent des chemins voûtés, quand elles ne trouvent pas l'abri d'un gazon épais . Lorsqu'un cours d'eau se présente sur leur route, elles NOTES SUR LES FORMICIENS. forment un pont en s'accrochant les unes aux autres, et toute l'armée passe sur ce radeau vivant. Si l'inondation les surprend à la base des collines, dans la saison pluvieuse, elles se forment en masse arrondie, dépo- sant au centre les larves et les nymphes, et flottent ainsi jusqu'à une plage de salut ou en attendant que l'eau baisse. Pour en revenir à nos Fourmis indigènes, la forme et la nature de leurs habitations va- rient presque autant que les es- pèces ; les unes creusent dans la terre des cavités dans lesquelles elles établissent des étages su- perposés, soutenus par des pi- liers irréguliers, et communi- quant entre eux par des passages qui se croisent dans tous les sens : le tout est quelquefois sur- monté d'autres étages, construits avec des bûchettes , des brins d'herbe, de paille et autres ob- jets semblables, et qui finissent par former un dôme arrondi plus ou moins élevé : d'autres pra- l r tiquent dans le bois carié des ; vieux troncs d'arbres des de- > meures analogues ; il en est qui * se contentent de galeries creu- sées dans le Sein de la terre SOUS Fragment d'un nid de Lasius une pierre, etc. Les espaces vides ni 9 er L - Camppnotus ligniperdus Lat. Ç. 22 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. qu'on observe entre chaque étage clans ces demeures souter- raines, sont destinés au séjour des larves (1), que les neutres sont presque sans cesse occupés à transporter d'un étage a l'antre pour les maintenir dans la température qui leur con- vient, mais ce ne sont pas des magasins, comme le croyaient les anciens. Fragment de la parlie supérieure d'un nid de Tetramorium ccespitum L. de fraudeur naturelle. Les Fourmis de nos pays passent en effet l'hiver dans l'en- gourdissement, et pendant la belle saison leur nourriture consiste en insectes,, petites chenilles, débris d'animaux de toutes sortes auxquels elles joignent des substances végétales sucrées ; elles ont surtout un goût tout particulier pour la liqueur miellée que sécrètent les Pucerons, et non contents d'aller la recueillir sur les arbres où ces insectes font leur séjour, elles les emportent eux-mêmes dans leurs demeures, pour les avoir toujours à leur disposition, et les gardent soi- gneusement (2). (1) Vulgairement œufs de Fourmis. (2) Jamais les Fourmis n'allaquent les fruits sains, mais elles profitent des plaies qui leur ont été faites par d'autres animaux ou produites par accident. NOTES SUR LES FÛRMICIENS. 23 Ces fourmilières, dont on admire souvent la grandeur, n'ont eu que d'humbles commencements. L'union des mules et des femelles a lieu au milieu de l'été, en août ; vers cette époque, des milliers d'individus de ces deux sexes quittent l'habitation, surtout à la chute du jour, et s'accouplent dans les airs ; leur réunion paraît comme un nuage qui s'élèverait et s'abaisserait avec lenteur. Les mâles meurent presque im- médiatement après la copulation ; les femelles ne reviennent plus, pour la plupart, à la fourmilière ; les autres y sont ramenées par les neutres, qui en retiennent ainsi autant qu'ils en peuvent saisir ; enfin quelques-unes ne l'ont pas quittée et s'y sont accouplées avec les mâles. Celles-ci ne pondent qu'au printemps suivant, et la fourmilière passe ainsi tout l'hiver ZiiMits niger L. q. sans œufs ni larves. Les femelles qui se sont échappées, s'éta- blissent seules, ou en compagnie de plusieurs autres, dans quelque cavité du sol, et y pondent leurs œufs, qui n'éclo- sent qu'au retour de la belle saison. Jusque-là et tant que les neutres ne sont pas sortis de ces œufs, elles remplissent les fonctions d'ouvrières, creusant les premières galeries de l'ha- bitation, soignant et nourrissant les jeunes larves. Celles-ci, si elles sont des ouvrières, aussitôt après leur dernière trans- formation, aident leur mère, et ne lui laissent bientôt rien à faire. Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'aussitôt après avoir été fécondées, ces femelles se débarrassent elles-mêmes de leu: s ailes en les tordant à l'aide de leurs pattes, jusqu'à ce qu'elles tombent. Comme elles pondent un immense nombre d'œufs, la société s'accroît avec d'autant plus de ra- pidité, que les métamorphoses s'accomplissent très rapide- ment dans cette famille ; il ne s'écoule guère que vingt et u REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. Laslus niger L. Ç. quelques jours entre la ponte de l'œuf, pendant la belle sai- son, et l'apparition de l'insecte parlait. La fourmilière, ainsi établie dès les premiers beaux jours du printemps, est encore médiocrement élevée au milieu de l'été, époque où les femelles la quittent en majeure partie pour aller en fonder de nouvelles ; mais elle s'accroît chaque année , et finit par acquérir , avec le temps, des dimensions considérables, les Fourmis n'abandonnant le lieu où elles se sont établies que lorsqu'elles y ont été trop souvent tourmentées, ou que quel- ques accidents l'ont rendu inhabitable. Trois occupations principales absor- bent tous les moments des neutres, qui composent la partie laborieuse de la communauté : agrandir ou réparer l-'ha- bitation, soigner les nymphes et faire des excursions au de- hors afin de chercher les matériaux et les vivres tant pour elles-mêmes, que pour les mâles et les femelles, aux besoins desquels elles sont chargées de pourvoir. Ces dernières, lors- qu'elles sont fécondées, sont aussi l'objet de soins particu- liers qu'elles ne recevaient pas auparavant. Les neutres non seulement les nourrissent, mais les entourent, leur passent leur languette sur le corps, et leur épargnent jusqu'à la peine de marcher en les portant à l'aide de leurs mandibules. Les larves sont soignées non moins SS^- assidûment , depuis le moment de leur naissance jusqu'à celui de Formica rufa L. transportant une j transformat i n dl insectes de ses compagnes. parfaits. Ainsi que nous 1 avons dit plus haut, les neutres les transportent sans cesse d'un étage à l'autre de l'habitation, suivant le degré de tempé- rature : elles les nourrissent en leur dégorgeant dans la bouche la miellée : si la fourmilière est attaquée, leur pre- mier soin est de les mettre en sûreté en les emportant loin des atteintes de l'ennemi. Dans beaucoup d'espèces, ces larves en se transformant en nymphes, s'enveloppent d'une eoque soyeuse, dont elles seraient incapables de sortir lors- NOTES SUR LES FORMICIENS. , 25 qu'elles sont arrivées à leur dernier état ; ce sont les neutres qui leur rendent encore ce service en déchirant cette coque avec leurs mandibules. Tout admirable que soit le spectacle que présente une fourmilière ordinaire, c'est-à-dire habitée par des individus d'une seule espèce, il en cède à ce que l'on observe chez les communautés mixtes, dont F. Huber a, le premier, reconnu l'existence et dévoilé les mœurs. Deux es- pèces, les sanguinea et rufcscens, en ont seules présenté jusqu'ici de cette nature. Dépourvues de l'instinct nécessaire pour se construire une habitation, soigner leur progéniture et même pourvoir à leur propre subsistance, ces deux espèces ont, en échange, reçu celui de se procurer des esclaves qui remplissent pour elles ces divers offices. Elles attaquent les habitations d'autres Fourmis, s'emparent de leurs nymphes, mais de celles des neutres seulement, et les rapportent dans leur demeure. Les individus qui naissent de ces nymphes agissent , dans l'habitation de leurs maîtres , comme ils l'eussent fait dans la leur propre, et exécutent tous les tra- vaux nécessaires à la conservation de la communauté; ils entretiennent la fourmilière, soignent les larves de leurs ravisseurs, nourrissent même ces derniers et les portent sou- vent, enfin vivent en pariait accord avec eux. Les Fourmis amazones, comme les nomme Huber, se multi- plient cependant de même que les autres, et, comme à l'ori- gine d'une de leurs sociétés, elles ne peuvent encore avoir des esclaves, il faut nécessairement qu'elles exécutent les pre- miers travaux nécessaires à la fondation de la colonie. La nature leur a sans doute inspiré alors un instinct qu'elles perdent plus tard , comme cela arrive aux femelles des espèces ordinaires lorsqu'elles viennent d'être fécondées, et quittent la société où elles sont nées pour aller en établir seules une nouvelle. PARTICULARITÉS {premier étal). Des œufs. Les œufs des Fourmis sont très petits, allongés, d'un blanc jaunâtre ; au bout de quelques jours ils s'accroissent, devien- nent plus transparents, se recourbent à leur extrémité, et deux semaines environ après la ponte, il en sort une petite 26 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. Œufs de Tapinoma erraticvm L. larve apode et aveugle. Le plus souvent ces larves sont courtes, plus larges postérieurement que du côté de la tête qui est étroite et recourbée. Après un temps qui peut varier de deux à neuf mois et qui est toujours plus long pour les éclosions d'au- tomne que pour celles du printemps, les larves arrivées à leur maximum de croissance et qui pendant toute leur existence, ont été nour- ries par les ouvrières , se transforment en nymphes, comme celles des autres hyménoptères. Les unes se filent un cocon blanc ou jaune, d'un tissu fin et serré, dans lequel elles subissent leur métamor- phose, les autres ne s'entourent d'aucune enveloppe. On nomme vulgairement œufs de Fourmis, non pas les véritables œufs, ceux-ci étant beaucoup plus petits et échappant ainsi à l'observation superfi- cielle, mais les larves et les nymphes. Ce sont celles-ci qui servent à nourrir les jeunes volailles et beaucoup d'oiseaux in- Larve de Tetramorhm ,- ■ . . - ,. • -, T cœsptium L sectivores qui en sont très friands. La ré- colte des larves et des nymphes de Fourmis pour les faisanderies est une utilité réelle. On profite de l'instinct des Fourmis pour ramasser aisé- ment ces larves et nymphes. Un sac où l'on a emprisonné la fourmilière est vidé sur une aire découverte, entourée de petits amas de feuilles sous lesquelles les ouvrières viennent cacher les larves, les cocons, ou les nymphes nues, et l'on n'a plus qu'à les recueillir après ce triage naturel (1). Les Fourmis ont surtout besoin d'hu- midité (2) en captivité , et c'est celle - ci qu'il faut entretenir avant tout, au moyen (1) Maurice Girard, Le gibier à plumes et les Four- mis, moyen commode de récolter les prétendus œufs de ces insectes. Bull. Soc. Acclimat., 2* série, 1869, t. VI, p. 118. (2) Cependant, elles ne s'établissent guère dans les terrains marécageux ou exposés aux inondations. Lors- qu'il pleut, elles disparaissent comme par un coup de Nymphe de Telramorium baguette. Si quelques-unes, trop éloignées de leur cité, cmspitum L. sont surprises par une averse subite, elles se mettent Cocon de Lasius alienus Fœrst. NOTES SUR LES FORMICIENS. 27 d'épongés mouillées, si l'on veut conserver pour l'étude des portions de fourmilières dans des bocaux de Terre, ou des amas de larves et de nymphes, afin de nourrir les jeunes oiseaux. Lors des gelées, les Fourmis s'engourdissent et ne mangent plus; mais elles se réveillent dès que les rayons du soleil réchauffent l'air ; et trouvent alors par la même rai- son, des pucerons, des insectes, de petites plantes. Conservées en hiver dans une chambre chauffée, les Fourmis ne s'engour- dissent pas, et il en est évidemment de même dans les pays chauds. Au contraire, dans les pays très froids elles passent presque toute l'année endormies. Les Fourmis peuvent sup- porter sans périr des abaissements de température de plu- sieurs degrés au-dessous de zéro. Chez les Leptothrax et les Jll/poclinea, où la fourmilière ne se compose que d'une qua- rantaine d'ouvrières avec une seule femelle féconde, et sim- plement abritée sous une pierre ou sous une écorce, il n'y a pas de chaleur sensible dégagée ; il en est autrement dans les grandes fourmilières d'autres espèces, où il y a des agglomé- rations considérables d'insectes ; on voit alors le thermo- mètre monter de plusieurs degrés, de 2 à 8 ou 10 degrés centigrades même, au-dessus de la température du terrain a voisinant (1). Durée de la vie des Fourmis. Les anciens ont écrit que la vie des Fourmis était assez courte, mais les expériences de sir John Lubbock (2) ont prouvé que ces insectes peuvent vivre un laps de temps assez long. Il a constaté que, dans ses fourmilières artificielles, deux femelles capturées en 1874 étaient encore vivantes en 1883; à cette époque elles paraissaient encore en parfait état de santé et continuaient à pondre des œufs produisant des ouvrières. La durée de la vie des larves varie beaucoup. Chez la même espèce les larves écloses au printemps et en été croi- sent plus rapidement que celles d'automne, qui passent l'hi- vite à l'abri jusqu'à ce que le nuage soit passé. Ce qui est rare, car, par un instinct qui leur est propre, elles pressentent un orage avant qu'il n'ait éclaté, et lorsque la pluie arrive elles sont généralement rentrées au logis. (1) Maurice Girard. (2J Lubbock, Fourmis, Abeilles et Guêpes, Paris, 1883, 2 vol. in-8°, 13 pi. Larve de Tapinoma erraticum Lat. affirmativement, d'autres encore 28 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. ver presque sans grossir, et ne deviennent parfois nymphes qu'au mois de juillet de l'année suivante [Solenopsis fugax). Les larves de Tapino- ma croissent au contraire très vite, car sorties de l'œuf au commencement d'avril, on trouve déjà des nymphes avant la fin de mai. Les larves des Formica croissent vite, celles des Lasius très lentement. Fourmis moissonneuses et agricoles. Les Fourmis amassent-elles des provi- sions de grains pour l'hiver (1) "? La ques- tion n'est pas neuve, puisque depuis près de trente siècles Salomon (2) l'avait résolue Après lui Pline, Esope, Virgile, Horace et avaient eux-mêmes parlé des réserves des Fourmis, et notre grand fabuliste La Fontaine en a fait le sujet d'une de ses compositions les plus populaires. Il sem- blait donc que les Fourmis ne dussent jamais être dépossé- dées du don de prévoyance qui leur avait été si généralement accordé, quand Gould, Latreille et enfin Huber, dans ses ad- mirables études sur les mœurs des insectes qui nous oc- cupent, vinrent renverser l'échafaudage de tant de siècles en déclarant fabuleux les récits des anciens sur les provisions des Fourmis. L'autorité, attachée aux grands noms de La- trelle et d'Huber, sembla trancher la question, et, dès lors, les anciennes croyances furent abandonnées. Cependant, si Huber n'avait pas tort, la sagesse de Salo- mon n'était pas non plus en défaut, et tous deux n'étaient coupables que d'une trop grande généralisation. La diver- gence de leurs opinions venait simplement de ce qu'Huber avait fait des observations dans une partie de la Suisse où les hivers sont rigoureux et les Fourmis engourdies pen- dant la saison froide, et où n'existent pas d'ailleurs les es- pèces moissonneuses, tandis que les anciens observateurs habitaient des pays plus chauds où vivent les Fourmis gra- (1) Species des Hyménoptères compcsant le groupe des Formicides, par Ernest André. Gray (Haute-Saône), 1881-82. (2) Les Proverbes de Salomon, chap. vi, vers. 6, 7, 8. NOTES SUR LES FORMICIENS. 29 nivores et où elles conservent pendant l'hiver une certaine activité. Ce fut M. Lespès qui, le premier en Europe (1), démontra que certaines espèces de Fourmis accumulent, dans leur nid, des graines de diverses plantes dont elles se nourrissent pen- dant l'hiver. Il avait constaté ces faits dans le Midi de la France, en étudiant les mœurs des Aphœnogaster barbara et structor qui sont communs dans ces parages et se re- trouvent dans toute l'Europe centrale et méridionale. Ces espèces, dit-il, « s'occupent à ramasser des graines avec une » activité merveilleuse ; elles vont quelquefois très loin les » chercher, mais elles se partagent la besogne. Y a-t-il sur » leur chemin une plante à grandes feuilles ou une pierre » qui laisse un espace libre sous elle, ou toute autre toiture, » elles y établissent un dépôt. Celles qui ramassent les » graines les portent ou plutôt les traînent jusque-là ; d'au- » très les prennent en ce point et les portent jusqu'à l'entrée » de la maison ; une troisième escouade, enfin, les met de- » dans et quelquefois, quand le trajet est long, il y a deux ou » trois dépôts successifs sur la route. » La bouche des Four- mis n'étant pas construite de façon à broyer des aliments solides, mais seulement à lécher des substances liquides, comment pouvaient-elles tirer parti des graines si péni- blement amassées ? Lespès pensait que les Fourmis en attendaient la germi- nation et, qu'écrasant le germe avec leurs mandibules, elles léchaient la liqueur sucrée qui s'en échappait. Mais il résulte des observations de Moggridge sur les mêmes insectes et de celles du Rev. Mac Cook sur une Fourmi agricole et moisson- neuse d'Amérique dont je parlerai tout à l'heure que la vé- rité parait être que les Fourmis empêchent, au contraire, les grains de germer, en les mettant dans des greniers dépour- vus d'humidité, et que, lorsqu'elles veulent s'en nourrir, elles concassent ces graines avec leurs mandibules et, en en com- primant et grattant les morceaux avec ces mêmes organes, elles lèchent les liquides qu'ils contiennent et rejettent le résidu hors du nid. En 1873, Moggridge qui étudia, dans le midi de la France, les mêmes A. Barbara et structor, publia, sur les mœurs de (1) Revue des cours scientifiques, numéro du 17 mars 1860. 30 KEVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. ces insectes une étude détaillée (1) dans laquelle il confirme les faits que Lespès avait reconnus. Il vit des escouades de Fourmis grimper sur des plantes pour l'aire la cueillette des grains, soit en secouant les épis murs, soit en arrachant les semences avec leurs mandibules et jetant à terre le produit de leur récolte ; d'autres Fourmis les ramassaient et les portaient jusqu'à l'entrée de l'habita- tion, où elles étaient reçues par une troisième catégorie de travailleuses chargées de les emmagasiner dans les cases appropriées à cette destination. Quand les graines n'étaient pas assez mûres pour se détacher facilement de la plante mère, les moissonneuses cueillaient l'épi ou la silique, en coupant et tordant le pédicule, et ce lourd fardeau, porté ou traîné par une ou plusieurs ouvrières, prenait le chemin du nid pour être préparé et Vidé à domicile. Guerres et combats des Formica sanguinea et prœtensls. Dans un des chapitres sur les combats des Fourmis, il est dit que l'ardeur que les Fourmis apportent dans leurs luttes est souvent incroyable et s'accentue encore quand, au lieu de combats singuliers, il s'agit d'une véritable guerre entre deux fourmilières populeuses et rivales. C'est alors une sorte de furie et d'ivresse sans pareilles ; les vaincus se laissent couper par morceaux sans lâcher prise, et il n'est pas rare de voir les héros de la bataille revenir au gîte porteurs de tètes cou- pées ou même de corps entiers de Fourmis, mortes sans avoir lâché leurs vainqueurs (2). Ceux-ci sont souvent fort embar- rassés de ces trophées involontaires, qu'ils ne peuvent déta- cher de leur corps. On trouve des Fourmis sur tout le globe; les espèces sont extrêmement nombreuses ; on n'en connaît pas encore le nombre. Il y en a qui sont relativement assez grosses, d'autres (1) Harvesting Ants and Trap-Door Spiders. (2) « Cette ténacité des Fourmis, qui leur fait supporter les plus grandes mu- > tilations sans lâcher l'ennemi qu'elles ont saisi dans leur colère, est utilisée au » Brésil où Ton rencontre communément une espèce Myrmicide, VAtta cepha- » lotcs, de taille assez grande et pourvue de puissantes mandibules. Les naturels » l'ont mordre à ces Fourmis les deux bords des plaies qu'ils veulent réunir, puis, • arrachant le corps de l'insecte, ils ne laissent que la tête qui reste solidement • fixée, reliant les lèvres de la blessure et favorisant sa cicatrisation. » E. André, Species des Formicides. NOTES SUR LES FORMICIENS. 31 sont d'une petitesse excessive et presque microscopique. Il y en a une, entre autres, dans les lies de l'Archipel indien qui, au rapport de l'amiral d'Urville et du voyageur Lorquin, est si exiguë qu'elle pénètre dans les boites les mieux fermées en apparence. Selon le savant Lacordaire, qui a résidé à la Guyane française, on trouve à Cayenne une espèce tout aussi petite. D'après ses observations, il a estimé à plusieurs cen- taines les espèces de Fourmis qui se trouvent dans cette seule colonie, où elles occasionnent des dégâts dont nous n'avons aucune idée en Europe. C'est un des plus grands fléaux. Elles dévorent toutes les substances utiles à l'homme. Il en est quelques-unes appelées Fourmis de l'Oyapock, dent la morsure détermine des démangeaisons intolérables. Quel- ques autres ont un aiguillon redoutable; d'autres anéantissent les plantations de cannes, de coton et de manioc; celle qui attaque cette dernière plante est connue, dans les colonies françaises, sous le nom de Fourmi du manioc. Les Fourmis des cannes â sucre dont il est question, placent leurs nids entre les racines des cannes, des citronniers et des orangers. C'est en faisant leurs nids entre les racines des plantes que ces insectes deviennent nuisibles. Neumann a conservé assez longtemps, dans les serres du Muséum de Paris, une grosse espèce de Fourmi de Cayenne qui se char- geait d'y faire la police ; elle faisait une guerre sans trêve aux Limaces, aux Cloportes, aux Coccides et aux Thrips. Comme il ne possédait que des individus neutres, elle n'a pu se reproduire et il l'a perdue. On pour- rait essayer d'introduire, dans les serres infestées de parasites, quel- ques individus neutres de la grosse Fourmi des bois (Formica rufa Lat., etc.) (1), qui seraient hors d'état de se multiplier et qui, de temps en temps, pourraient faire des rondes fort utiles. En Europe, les Fourmis n'attaquent pas les plantes vi- vantes; celles que l'on rencontre sur les végétaux y sont Formica rufa L. Q. (1) Essai sur l'Entomoloyie horticole, par D. Bjisduval. 32 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. attirées par la matière mielleuse sécrétée par les Pucerons et les Kermès, dont elles sont très avides, ainsi que des fruits sucrés (1). Elles n'entament pas ceux-ci, mais dès qu'elles en trouvent d'attaqués, elles pénètrent dans l'intérieur et en en- lèvent une partie de la substance pour alimenter leurs larves et pour se nourrir elles-mêmes. Dans les jardins, elles éta- blissent leur habitation au pied des plantes; elles creusent entre les racines des galeries dans toutes les directions , rendent ces plantes languissantes et les l'ont quelquefois périr par l'acide i'ormique qu'elles répandent â l'entour et qui brûle les radicelles. Les principales espèces de Fourmis considérées comme nui- sibles aux jardins des environs de Paris sont les suivantes : Fourmi jaune, Formica flava Fabricius. — C'est une de nos petites espèces les plus communes dans les jardins de Paris. Elle établit son domicile à la racine des plantes et même dans les pots â fleurs. Fourmi brune, Formica fusca Latreille. — Plus grosse que la précédente, d'un noir luisant légèrement cendré, avec les pattes roussàtres. Assez com- mune dans les jardins, princi paiement dans les couches, chez les ma- Formica fusca L. occupé à traire un puceron. -piîHiptn Fourmi rouge , Formica nibra Latreille. — De la taille de la fourmi jaune, mais d'une couleur rouge-fauve. Elle est assez rare dans les jardins, plus commune dans les parcs. Sa piqûre est cuisante et assez douloureuse. Fourmi mineuse, Formica cunicularia Latreille. — C'est la plus commune de toutes les espèces qui habitent les jardins ; elle s'établit sous les pierres, au pied des espaliers, des murs et des serres, où elle creuse de profondes galeries comparées à des terriers de lapin. C'est elle qui, à Paris, monte le long des murailles, pénètre dans les appartements et dans les armoires. C'est presque toujours elle aussi que l'on rencontre à la recherche des Pucerons sur les pêchers, les pruniers, etc. (1) Nous avons déjà constaté ce fait à propos de la nourriture des Fourmis. NOTES SUR LES FORMICIENS. 33 Destruction des Fourmis. Latreille, dans son Histoire des Fourmis publiée en 1802, a indiqué les différents moyens que les agronomes préconisaient pour détruire les Fourmis. Les procédés que Latreille a dési- gnés ont été, en majeure partie, reproduits dans les ouvrages modernes. Nous croyons devoir rappeler ici les principaux moyens qui ont été recommandés : L'un des plus anciennement connu est de composer un mélange avec de l'eau et du miel que l'on fait bouillir ; on verse ce liquide dans des bouteilles que l'on suspend aux arbres que les Fourmis attaquent ; l'odeur du miel les attire, elles entrent dans. les bouteilles et s'y noient. Autre procédé : mettre du sirop ou du miel dans des pots à fleurs : bouchez le trou du fond, placez-les en les renversant sur les fourmilières. Les insectes, attirés par l'odeur de ces matières sucrées, pénètrent dans les pots et ne tardent pas à y établir leur demeure ; ils y transportent leurs nymphes ou leurs nourrissons pour les tenir chaudement, en répétant cette opération on peut détruire les fourmilières. La suie de cheminée mise au pied des arbres les empêche d'approcher: une eau chargée d'une forte décoction de feuilles de noyer versée dans la fourmilière les fait périr. Du tabac à fumer coupé en petits morceaux distribués dans les buffets des appartements les fait disparaître ; le marc du café bouilli et séché les chasse, dit-on. Un ami de Latreille, après bien des essais, a réussi à détruire ces insectes en ver- sant de l'urine sur les fourmilières. Plus récemment, Neu- mann a conseillé l'emploi du guano. D'autres ont recom- mandé de verser le soir dans les trous où passent les Fourmis une solution de savon noir ou de sulfure de chaux, de la benzine mélangée à une grande quantité d'eau. Mais ces moyens ne peuvent être mis en usage quand elles ont établi leur nid au pied des plantes. Maurice Girard, MétamorpJioses des insectes, édition de 1884, dit que l'on trouve une petite Fourmi, importée, le Monomorium Pharaonis, qui s'attaque à tout ; elle vit dans les maisons de Paris et dans celles des principales • villes de l'Europe. On la retrouve en Egypte, â la Nouvelle-Hol- lande, dans les deux Amériques; elle avait ravagé â Paris G Janvier 1892. 3 34 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. les magasins de la Compagnie Coloniale. C'est alors que l'on a employé, avec succès, la poudre du Caucase ou poudre insecticide de Vicat en l'insufflant dans les fissures qui com- muniquent à ces fourmilières, au moment où sortent les Fourmis ailées, ce qui a lieu au début de l'été dans les pays du nord de l'Europe. Depuis 1884, les chimistes ont préconisé leurs produits nouveaux pour la destruction de tous les insectes considérés comme nuisibles : les capsules de sulfure de carbone, des- truction par la voie infectieuse. Les prospectus sont nom- breux et, d'après les inventeurs, si les intéressés ont fait usage de leurs produits, il ne devrait plus rester une seule espèce d'insectes nuisibles ; nous ne pouvons qu'engager nos lecteurs à nous faire connaître les moyens qu'ils ont employés et s'ils ont réussi dans leurs essais. Après avoir énuméré quelques espèces de Fourmis pou- vant être nuisibles, il nous paraît intéressant de rappeler ici un Formicien utile, producteur de miel du genre Myr- mecocystus Wesmael, et appartenant au Mexique. On ne connaît que les ouvrières de l'espèce nommée M. melliger qui sont de deux sortes. Les unes ont l'aspect ordinaire des Fourmis ; les autres, incapables de mouvement, demeurent accrochées et serrées les unes contre les autres à la voûte des fourmilières souterraines de l'espèce. Leur abdomen très gonflé, de la grosseur d'un petit grain de raisin, est transpa- rent comme du cristal, sans qu'il reste trace des %i& segments, de sorte que ces Fourmis ressemblent / _^ à de petites bouteilles sphériques dont le goulot êr^~\ serait représenté par la tête et le thorax. Ces \j^/ Fourmis portent, au Mexique, les noms de Busi- Fourmi à miel leras, de Hornigasmicleras ou Mochileras, c'est- exique, j^ire Fourmis à miel ou Fourmis à poche. Le miel que renferme cet abdomen vésiculeux est d'un goût agréable ; les enfants déterrent les fourmilières de l'espèce et sucent les gros abdomens sucrés. Par un raffinement, le tho- rax et la tète arrachés, on les sert comme friandise sur une assiette. M. Normann a observé que ce miel est ensuite dé- gorgé dans des réservoirs spéciaux , qui rappellent les alvéoles à miel construits en cire par les Abeilles. L'HORTICULTURE FRANÇAISE SES PROGRÈS ET SES CONQUÊTES DEPUIS 1789 Par M. Charles BALTET, Horticulteur, président de la Société horticole de l'Aube. (SUITE *.) Nous avons nommé la « tribu de Bengale ». Le genre Rosier est en effet sectionné par des tribus empruntant leur nom à l'origine du type. Le Rosier de Bengale provient de cette contrée de l'Inde et a été apporté au Muséum, vers 1798, par le chirurgien Barbier ; le Rosier de Noisette fut expédié de l'Amérique du Nord, en 1814, par Philippe Noisette à son frère Louis, horticulteur à Paris ; le Rosier de Vile Bourdon trouvé dans cette île parBréon, directeur des jardins royaux, fut envoyé à Jacques, de Neuilly, en 1817 ; le Rosier à odeur de Thé apporté de l'Inde en Angleterre par Golvill, vers 1789, arrivait en France vingt ans après ; enfin, le Rosier dit Hybride, produit par le croisement de ces derniers avec les anciennes tribus d'origine orientale, Musquée, de Provins, Damas, Centfeuilles, etc. Les premières fécondations ont été opérées dès 1825 par Vilmorin, Laffay, Cugnot, Péan, Hardy, Noisette, Desprez, Verdier, Sisley ; elles se continuent entre Roses remontantes augmentées des races polyantha, rugosa,. etc. Les nombreuses variétés se rangent dans ces diverses catégories. Choisissons nos exemples parmi les variétés les plus distinguées, avec la date de leur entrée dans le monde : Bengale Cramoisi supérieur, né en 1832 ; Hermosa, en 1840; Fellemberg, en 1857; Duclier, en 1869; Noisette Aimée Vibert (1828), Ophirie (1841), Solfatare (1843), Céline Forestier (1842), Zélia Pradel (1861), Bouquet d'or (1871), William Allen Riehardson (1878); Thé Adam (1833), Bougère (1833), Sombreuil (1851), Gloire de Dijon (1853), Homère (1858), Belle Lyonnaise (1869), Catherine Mermet (1869), Mademoiselle Marie Van Houtte [*) Voyez Revue, année 1891, note p. 585. 36 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUEES. (1871), Souvenir de Paul Neyron (1871), Perle des jardins (1874), Madame Lambard (1877), Jules Finger (1878), Reine Marie- Henriette (1878), Francisca Krûger (1879), Beauté de l'Europe (1881), Madame Eugène Verdier (1882) ; Ile Bourbon Mistress Bosanquet (1832), Reine des Ile- Bourbon (1834), Souvenir de la Malmaison (1843), Louise Odier (1851), Madame Pierre Oger (1878) ; Hybride Baronne Prévost (1842), Général Jacqueminot (1853), Jules Margottin (1853), Duchesse de Cambacérès Philippe- Viclor Verdier (1803-1878), vice-président de la Société nationale d'horticulture de France, cultivateur et semeur de Rosier-, de Glaïeuls, d'Iris, de Pivoines, importateur de végétaux exotiques. (1854), Prince Camille de Rohan (1861), John Hopper{\§§%, Charles Margottin (1863), Madame Victor Verdier (1863), Marie Baumann (1863), Mademoiselle Thérèse Levet (1864), Monsieur Boncenne (1864), Abel Grand (1865), Elisabeth Vigneron (1865), Coquette des Manches (1867), La France (1867), Baronne de Rothschild (1868), Duc d'Edimbourg (1868), Paul Neyron (18G9), Bessie Johnson (1872), Captain Christy (1873), Jean Liabaud (1875), Magna Charta (1876), Ulric Brunner (1881), Merveille de Lyon (1882, 1 . Pardon ! Nous oublions la Rose Mousseuse , rapportée d'Angleterre en 1807, devenue remontante dans la Moselle, vers 1830. L'HORTICULTURE FRANÇAISE DEPUIS 1789. 37 A notre époque appartiennent les modes de greffage du Rosier. La greffe forcée, sous verre, remonte à Descemet, en 1813, et la greffe sur racine à Filliette, avant 1830, l'un et l'autre de la banlieue parisienne ; les plants obtenus par ce dernier procédé — très pratiqué de nos jours — se trans- forment facilement en sujets francs de pied, l'enracinement du greffon étant la conséquence de sa mise en terre. Quittons les Roses, non sans regrets. Voici les nouvelles recrues, ignorées avant la Révolution et qui, par leur « ro- bustesse », ont gagné des lettres de naturalisation. Chsenomeles ou Cognassier du Japon. Ici encore, l'immense superficie de la Chine et le sol marin ou volcanique du Japon, avec leurs climatures extrêmes, se- ront pour nous une mine inépuisable. En fait d'espèces aux tiges volubiles, l'Akebia, l'Actinidia, le Kadsura , des Ampelocissus, des Spinovitis, d'un effet agréable, et la Glycine de Chine qui orne de ses festons ra- cémiflores la façade de nos -villas et de nos chalets. Les arbustes non grimpants comprennent entre autres : L'Abelia, sous-arbuste simulant un Chèvrefeuille nain ; Le Buddleia, fort élégant dans sa floraison en épis termi- naux ou en capitules axillaires ; Le Chsenomeles, vulg. « Cognassier du Japon » ; l'espèce dite à ombilic a produit une série de nuances dans la corolle et une variété de fruits parfumés ; 38 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. La Badiane, le Corylopsis, de moyenne taille, joli feuillage ; Les Desmodium, Indigofera, Lespedeza, sortes de Sain- foins à tiges suffrutescentes et floribondes fin de saison ; L'Exochorda à fleurs printanières, genre voisin des Spi- rées, originaire de la Chine boréale ; Le Deutzia, se couvrant de petites grappes blanches ou rose lilas, à fleuron simple semi- double ou plein ; L'Idesia, arbrisseau dioïque à large feuille ; Le Fontanesia, rameaux dégagés à. floraison précoce ; Hydrangea Hortensia, du Japon. Le Forsythia, avec ses corolles citron, groupées ou dispo- sées en véritables guirlandes, au premier printemps ; Plusieurs Hydrangéas, parmi lesquels de superbes types paniculés, sous -ligneux, et l'opulent Hortensia trouvé en ]790 par sir Joseph Banks, en 1T71 par l'astronome Legentil, et dédié à Hortense de Nassau ; ses corymbes rose-clair passent à l'ardoisé sous l'influence des terrains ferrugineux ; La Ligustrine, région de l'Amour et de l'Ussuri, arbrisseau reliant le Troène au Lilas, envoyé par Maack, vers 1860 ; Le Marlea et le Cardiandra, d'un tempérament gélisse sous nos climats variables ; L'HORTICULTURE FRANÇAISE DEPUIS 1789. 39 Le Mume (Baltet frères, 1878) ou Prunopsis, une des pre- mières fleurs au réveil de la nature, aux fleurettes blanches, roses, ronges, pourpres, simples ou doubles de pétales, ayant sa place dans tous les jardins, l'ornement des promenades publiques, au Japon ; Le Phellodendron, arbre au liège, dioïque, trouvé sur les bords du fleuve Amour, en 1857, par le célèbre voyageur russe Maximowicz ; La Pivoine en arbre (1797), d'un effet magnifique par ses fastueuses corolles rappelant, avec ses congénères herba- cées, les noms de Noisette, de Mathieu, de Margat, de His, de Modeste Guérin, de Burdin, de Verdier, de Jacques, de wËSÊmm Xauthoceras à feuille de sorbier, de la Mongolie chinoise. Paillet, de Callot, de Lémon. Après les essais de Soulange- Bodin et de Jacques, dès l'année 1829, la Pivoine ligneuse se greffe sur racine de l'espèce vivace d'Orient ; Le Pterostyrax, robuste, beau feuillage, fleur blanche ; Le Rhodotype, fleurissant en mai ses corolles blanc de lait ; Le Xanthoceras de la Mongolie, distingué par sa floraison et sa fructification ; rapporté par l'abbé Armand David au Muséum, en 1868. A côté de ces feuillages qui, tous les ans, disparaissent et se renouvellent, la verdure perpétuelle animera nos salons et nos bosquets avec d'intéressants végétaux connus sous le nom d'arbustes à feuilles persistantes : 40 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. Les Aralias du Japon ou de Formose; leur aspect les éloigne des similaires aux feuilles caduques et bipennées ; Les Aucubas, qui ont modifié le ton de leur feuillage et l'ont accompagné de baies vermillonnées après la fécondation accomplie dès l'arrivée du type mascula en France, il y a vingt-cinq ans, dans les serres Thibaut et Keteleer et chez Victor Lemoine. Le plant mâle trouvé le 7 avril 1861, par Robert Fortune, chez le docteur Hall à Yokohama, fut cédé iisf Mahonia de Béai, de la Chine. <( au poids de l'or » à son ami, Standish, qui le propagea aussitôt par la greffe et le répandit dans les Deux-Mondes ; Le Bibacier, cité aux arbres fruitiers, feuillage étoffe, grappes florales en hiver suivies de fruits comestibles ; Le Dapbniphyllum, Euphorbiacée d'un aspect particulier ; Les Fusains du Japon, robustes en caisse ou en pleine terre, multipliant leurs panachures. L'explorateur von Siebold nous déclarait que les Japonais obtenaient ces variantes à volonté; Les Mahonias, séparés des Berberis, de la même famille ; quelques espèces orientales ont le feuillage coriace et acéré; L'HORTICULTURE FRANÇAISE DEPUIS 1789. 41 Le Nandina au feuillage tripenné, aux baies carminées ; L'Osmanthe au feuillage vert ou bicolore, sa fleur, employée là-bas à l'aromat du thé, embaume les jardins du nord de la Chine avec le Magnolia fuscata ; Le Photinia, caractérisé par son beau feuillage vernissé; Le Pieris, vulg. « Andromède du Japon », se couvrant, dès le mois de février, de grappes de fleurs nacrées, en grelot; Le Pseudœgle, Citronnier du Japon, à petit fruit acidulé, aromatique, nos lièvres sont friands de ses jeunes pousses ; Les Raphiolepis, fleuris au printemps, greffables sur co- gnassier ou sur épine, comme le Bibacier et le Photinia ; Le Skimmia, aux panicules de petits fruits rouge cinabre. Nous avons cité les Fusains ; nous aurions pu nommer, au même titre, des Troènes, des Houx, dont les caractères exté- rieurs tranchent avec ceux de nos races locales. En dehors de la Chine et du Japon, nous devons à l'Asie d'autres beautés végétales, dites « à fleur » ou « à feuillage » : 1° De F Asie-Mineure : L'Althéa, Ketmie ou Mauve de Syrie, égayant nos bos- quets, vers la fin de Tété, avec ses larges corolles simples ou multiples, déjà connues de nos aines. Une seule variété à fleur double est signalée en 1789, il en existe plus de qua- rante aujourd'hui ; La Bourgène de l'Iméritie ou du Liban, à grande feuille; Le Liquidambar d'Orient, d'un beau port pyramidal ; Le Prunier cerise ou Myrobolan, s'étendant jusqu'à la Perse, d'où la variété à feuille pourpre est envoyée par Pissard. Bon sujet porte-greffe du Prunier et de l'Abricotier; Le Phillyrea de Vilmorin, à feuille de laurier, un de nos plus jolis arbustes verts et des plus rustiques, recueilli en 1866 par Balansa, au sud-est de la mer Noire; L'Andrachné, sorte d'Arbousier vigoureux, à grande feuille. 2° Du Turkestan et de l'Afghanistan : Des Chênes, des Aubépines, des Saules, des Peupliers. 3° De la Colchide et du Caucase : Un Staphylier élégant et florifère qui se soumet au forçage mieux que les Lilas, importé il y a trente-cinq ans environ ; Le Zelkowa, confondu avec le Planera, espèce voisine ; 42 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. Quelques « formes » remarquables à feuillage plus grand ou plus compact du Laurier-amande; Le Lierre de Rsegner, un des plus beaux du genre ; Des Amandiers, des Clématites, des Cotonéasters, des Cytises, des Daplmés, des Épines- Tinettes, des Érables, des Fusains, des Jasmins, des Smilax. Alphonse Lavallée (1836-188-i), président de la Société nationale d'horticulture de France, trésorier de la Société nationale d'agriculture de France, créateur des collections dendrologiques et florales de Segrez (Seine-et-Oise), auteur de VArbovetum Segrezianum et des Clématites à grandes /leurs. 4° De la Sibérie et de la Daourie : Des Bouleaux, des Caraganas, des Cornouillers, des Gro- seilliers, le Peuplier à feuille de saule, des Ormes, des Saules La Potentille ligneuse de la Daourie ; Le Pommier à fruit bacciforme, dit « baccifère ou micro- carpe », Malus haccata ou cerasifera, qui résiste aux grands L'HORTICULTURE FRANÇAISE DEPUIS 1789. 43 hivers, comme les arbustes de la Russie boréale. Il a pro- duit une collection fort intéressante de variétés à floraison agréable à la vue et à l'odorat ; ses fruits minuscules rap- pellent par leur aspect des cerises, des groseilles, des alises, des prunes ou de petites baies en cire. 5° Du Népaul et pays voisins : la flore de ces riches con- trées nous a gratifiés de ses beaux Amélanchiers, Berbé- ridées, Cerisiers à grappes, Chamécerisiers, Chênes, Coto- néasters , Deutzias , Gattiliers , Hydrangéas , Millepertuis , Seringats , Troènes , Viornes . assez différents des nôtres , et du Leycesteria à peau vert-rainette et de la floribonde Clématite des montagnes, constellée d'étoiles printanières. G De la Mandchourie : des Troènes et des Noyers, parfai- tement distincts de leurs congénères déjà cultivés. Nous pourrions ajouter le Trachycarpus ou « Chamserops de Fortune » rencontré par l'heureux explorateur dans les vallées neigeuses des côtes orientales chinoises et des monts himalayens. Enfin, les importations de l'Inde, de l'archipel de la Sonde, de l'Océanie, attirées par le ciel lumineux et les nuits dia- phanes de la Provence et qui ne tarderont pas à transformer les scènes végétales de nos provinces littoraliennes. Nos bosquets ont gagné de l'Amérique septentrionale : Les Andromeda, Cassandra et Cassiope, broussailles vertes mélangées aux Lédons, aux Menziésias, au Kalmia glauque, aux Rosages de Laponie, dans les forêts marécageuses des régions polaires et glaciales du Mackensie et du Labrador ; L'Aronia réintégré dans le genre Amélanchier ; L'Asiminier ou Anone trilobé des États-Unis méridionaux ; Le Baccharide de Virginie, vulg. « Séneçon en arbre », à effet automnal par ses aigrettes soyeuses ; Le Calycanthe de Californie (1831), dont les corolles aro- matisées semblent taillées dans le vieux maroquin ; De floribonds et gracieux Céanothes, une perle de nos jar- dins, se couvrant de grappes légères et remontantes sur les versants torrides de la Sierra Nevada, ou sous les fourrés de l'Orégon et dans les creA'asses porphyriques du Mexique; Quelques Cerisiers toujours verts, à la façon de l'Azarero, moins robustes peut-être, acceptés sur le littoral ; 44 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUEES. Le Choisya des montagnes mexicaines, bonne plante de cli- mat tempéré, trouvée en 1866 par Hann, collecteur botaniste de la Commission scientifique française ; Des Groseilliers, parmi lesquels le Groseillier sanguin, rap- porté en 1827 des Andes californiennes, le Groseillier doré (1813) des bords du Missouri, devenu sujet porte-greffe de nos espèces â fruit comestible, élevées sur tige ; Certains Hydrangéas ligneux des bois pensylvaniens, des vallées de la Caroline, des cours d'eau de la Floride ; Des Mabonias robustes, quoiqu'on les eût livrés à la serre chaude en 1833, lorsqu'ils quittèrent les montagnes Rocheuses; Des Noisetiers rebelles aux froids les plus rudes ; Le Nuttalia porte-cerise, voisin des Spirées, produisant, par le semis, des plants monoïques ou dioïques; Le Pavia de Californie, grand buisson de pied franc, jetant ça et là ses thyrses spiciformes nuancés beurre frais ; Le Robinier glutineux (Michaux, 1797), aux grappes car- nées ; bel arbre des lieux abrités de la Virginie et de la Caro- line, comme le Robinier rose ou hispide, de 1747 ; Le Shepherdia du Canada, un parent robuste de l'Argou- sier rhamnoïde, précieux pour le boisement de nos dunes ; La Symphorine à fruit blanc, arrivée en 1812 des mon- tagnes canadiennes, et l'espèce mexicaine en 1829 ; Enfin, une série rustique de Saules, de Seringats, de Spi- rées, de Sumacs, de Sureaux, de Tecomas, de Troènes, de Viornes, qui se sont promptement répandus dans nos jardins. Ajoutons les Vignes à grande arborescence des groupes œsiivalis, cordifolia, labrusca, rotundifolia, monticola, tant recherchés depuis vingt ans pour seconder l'homme luttant contre le phylloxéra, l'ennemi du vignoble. Les plants amé- ricains vivant en intelligence avec le puceron souterrain sont devenus les sujets porte-greffes de nos cépages vinifères. Ces races constituent d'ailleurs de bons arbrisseaux grimpants, â beau feuillage, lent à tomber. En parlant des Vignes américaines, n'est-ce pas l'occasion d'évoquer la mémoire d'André Michaux (1746-1800), leur importateur et de tant de magnificences végétales du Nou- veau-Monde ? Le jeune fermier de Satory, désolé d'un trop prompt veuvage, enthousiasmé des leçons de Jussieu, visite la Perse, parcourt l'Amérique du Nord, installe des pépi- nières d'études à New- York et â Charlestown, expédie en L'HORTICULTURE FRANÇAISE DEPUIS 1789. 45 France 60,000 jeunes sujets d'essences forestières ou orne- mentales qu'il a minutieusement observées et décrites. Il part le 13 avril 1796 pour la France, où il arrive après un nau- frage en vue des Pays-Bas. Son second voyage est pour la Nouvelle-Zélande ; il s'arrête à Madagascar et s'y éteint pré- maturément. Le fils de Michaux, François-André (1770-1855;, continua son œuvre d'études et de recherches dendrologiques. Louis Noisette (1772-1849), horticulteur a Paris, auteur du Jardin fruitier, du Manuel complet du jardinier, du Manuel du jardinier des primeurs semeur importateur et propagateur de végétaux rares ou inédits. Signalons encore les noms de l'académicien Louis Bosc (1759-1828), directeur des pépinières de Trianon et de Ver- sailles ; des célèbres horticulteurs Jean-Martin Cels (1743- 1806) de l'Académie des sciences et Louis Noisette (1772- 1849), qui ont propagé les végétaux d'outre-mer et formé de nombreux élèves dans le jardinage, celui-ci construisit le premier jardin d'hiver vitré et chauffé ; enfin de François Riche (1765-1838), jardinier chef au Muséum, inventeur du bouturage et du greffage à l'étouffée en 1800. 46 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. Cels, dont l'éloge a été fait par Cuvier, seconde Madame Aglaé Adanson (1775-1852) dans la composition du parc de Baleine ; Cels avait ses entrées à la Malmaison avec le bota- niste Ventenat, l'explorateur Bonpland, le peintre Redouté, le professeur de Mirbel. Un de ses meilleurs élèves a été le sympathique Alexandre Hardy, jardinier en chef du Luxem- bourg, auteur et professeur d'arboriculture renommé. Décoré à vingt-six ans sur le champ de bataille, Hardy reçoit la rosette d'officier de la Légion d'honneur, cinquante-quatre ans plus tard, à l'Exposition universelle de 1867 (1). Conifères. — En raison de leur importance, nous classons à part les Conifères. Le rôle décoratif ou économique des arbres verts ou résineux leur a valu des hommages mérités et des études descriptives par des hommes de science et de pratique. Autrefois, les dessinateurs de jardins devaient, faute d'au- tres, se borner à quelques Sapins et Pins, aux Cyprès et Genévriers, au Mélèze, à l'If, au Taxodier, au Thuia. Le xvm e siècle ne comptait guère que dix genres et quarante- cinq espèces d'arbres résineux. Aujourd'hui, nos architectes paysagistes ont à leur dispo- sition une infinie variété de feuillages et de végétations qui accentuent les perspectives et prolongent les horizons. Leur distribution intelligente donne au parc un cachet de grandeur que d'autres essences ne sauraient procurer et semble ap- porter à l'habitation une image de la vie éternelle. Examinons les principaux genres de Conifères : L'Araucaria imbriqué, 1795, naturalisé sur les plages de la Manche, garde la facture originale qui le caractérise au Chili et dans les Andes araucaniennes ; il est le plus rustique de la tribu Colymbea. Plus délicats sont les Eutactas et les Dam- maras des îles Moluques, de la Sonde, de Norfolk et de l'Aus- tralie orientale ; de Nice à Monaco, ils ont retrouvé leurs conditions vitales. (1) Le portrait de Alexandre Hardy, reproduit d'après une médaille qui lui a été offerte par ses auditeurs, est à la pape 600. Son fils, Auguste-François Hardy (voir page 206), directeur de l'École nationale d'horticulture de Ver- sailles, premier vice-président de la Société nationale d'horticulture de France, membre de la Société nationale d'agriculture de France, oflicier de la Légion d'honneur, né le 4 avril 1824, à Paris, s'est éteint le 24 novembre 1891, à Versailles, pendant l'impression de cet ouvrage. \ ^ -^ - > ■-. "xi ¥ Araucaria imbriqué, Colymbca inilricata, du Chili austral. o O o •-s CL. a? S" B ce o CL. (B tt O c s* P CD ss- ^^gggSsSjfg»^ Cèdre Décidera ou de l'Inde, habitant les Alpes du Népaul et du Thibet. 5 Janvier 1892. 4 50 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUEES. Le Biota, vulg. « Tliuia de Chine », est arrivé de l'Ex- trême-Orient, en 1751 ; il s'impose comme arbre de cimetière ou de rideaux verts. Le Biota a fait souche de variétés d'un beau port ou de taille pygméenne, utilisables au jardin. Après le Cèdre du Liban, cité précédemment et vivant là- haut sur la moraine d'un ancien glacier, où il "a exalté l'enthousiasme de Chateaubriand et de Lamartine, signalons le Cèdre de l'Atlas (1842, chaîne algérienne), bien élancé, et l'élégant Cèdre de l'Inde, dit « Deodara », rapporté en 18-2-2 des Andes du Népaul, à la limite des neiges perpétuelles. Il faut remonter à une quarantaine d'années le débarque- ment des Céphalotaxus, au fruit drupacé riche en huile et en alcool, originaires de la Corée et de Nangasaki. — Le Tor- reya, au feuillage vert foncé, semblerait être un démembre- ment de la même tribu. D'après notre compatriote Dupont, ingénieur de construc- tions navales, en mission à Yokohama — et à qui nous devons l'entrée de bonnes variétés de Kahîs, — le bois du Torreya « Kaya » résiste à l'eau, joue peu à l'humidité et sert à confectionner le barillage de luxe et les petites bai- gnoires dans lesquelles viennent réconforter leurs muscles endoloris, bourgeoises et mousmés de ce pays fortuné des arts, de l'amour et des fleurs! En 18L2, se présente une Taxodinée. étrange de prime abord ; c'est le grand arbre traditionnel des forêts Sud du Japon, le Cryptomeria. Remarquez au magasin des caisses d'emballage de la section japonaise, son bois veiné de rouge comme celui du Mélèze d'Europe ou du Pitcli-pin d'Amé- rique... Vingt ans plus tard, arrivait le Cryptomeria élégant, digne de son nom. (A suivre.) II. CHRONIQUE DES COLONIES ET DES PAYS D'OUTRE-MER. La culture du Gambir. Le Gambir ressemble chimiquement en tous points au Cachou, qu'on obtient de l'Acacia et il est employé' aux mêmes usages. Singapour en envoie, en moyenne par an, 22 millions de kilog. en Angleterre. A Riouw, Singapour et en d'autres îles situées à l'entre'e dm de'troit de Malacca, on obtient, en faisant bouillir les feuilles de Y Un- caria Gambir, le Gambir ou terra japonica, espèce de Cachou que l'on rencontre dans le commerce sous forme de morceaux carre's. Selon A. Conperus, on a commencé à cultiver cet arbuste en 1785, à Malacca, avec des graines de Pontian, situe' sur la côte au sud de Malacca. Cette culture se fait dans des plantations, aux environs de Singapour. En 1819, le nombre de ces plantations s'élevait à 800 ; mais le manque de combustible, question très importante pour la préparation du Gambir, et la main-d'œuvre très élevée, firent dispa- raître rapidement ces plantations en 1866. Depuis 1872, ces plantations ont été' reprises et leur nombre s'est de nouveau accru rapidement. La culture du Gambir se fait sur une vaste échelle, sur le continent et dans les îles de l'archipel Riouw Lingga, au Sud-Ouest de Singapour ; dans l'île de Bintang seule, on compte près de 1500 plantations aujourd'hui. On établit les plantations souvent aux endroits que l'on vient de défricher ; on les garde quelques anne'es ; puis on les abandonne, parce que cet arbuste e'puise le sol très rapidement et multiplie au loin de lui les hautes herbes appelées Alang-Alang, qui sont très difficiles à arracher. On cultive alternativement ou simulta- ne'ment le Poivrier et le Gambir, parce que les feuilles du Gambir, après avoir bouilli, forment un excellent engrais. Lorsque les arbustes ont atteint une hauteur de 8 à 10 pieds, on enlève les feuilles pour les faire bouillir et en extraire le Gambir. Cette opération peut être répe'te'e trois ou quatre fois par an; tandis que pour extraire le même produit de l'Acacia, on est obligé de sacrifier cet arbre et de le couper en morceaux. A part cela, la préparation est absolument la même. On fait bouillir les feuilles dans des vases de peu de profondeur. Au bout d'une heure on vide le contenu dans une sorte de pétrin où les feuilles sont pressées. Puis on réchauffe le liquide afin de le faire e'vaporer et de le réduire à l'état de sirop. En le remuant ensuite à l'aide d'un bâton il s'e'paissit encore jusqu'à ce qu'il prenne l'aspect de terre glaise. On le coupe ensuite en morceaux carrés et on le fait sécher à l'ombre. Pour une plantation de 70 à 80,000 hectares, il faut six ouvriers qui peuvent produire 25 à 30 kilos par jour. 52 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUEES. L'Acacia Catechu, qui produit le Cachou semblable au Gambir, est cultivé dans l'IIindoustan et dans l'Indo-Chine, surtout dans le nord du Bengale et à la côte de Malabar. Il a été' transporté aussi à la Ja- maïque et à Antigua. Il croit dans toutes les contrées de l'Inde, entre 16 et 30 degrés de latitude Nord, dans la Birmanie et aussi à Ceylan. On le rencontre souvent dans les forêts tropicales de l'Afrique orien- tale, dans le Soudan, le Sennaar, l'Abyssinie, à la Mozambique ; mais dans aucun de ces pays on ne songe à en extraire la matière astrin- gente, le Cachou. Aux Indes, cet arbre est très estime' pour son bois, dont on se sert pour la construction des maisons et la fabrication du Cachou, tandis que l'e'corce est employée par les tanneurs. On coupe les arbres à ras du sol, on les dépouille de leurs branches et de leurs feuilles, et on les coupe en morceaux d'environ deux pieds de long, que l'on fait se'cher au soleil pendant trois ou quatre jours : réduits ensuite en petits blocs de un à deux pouces carre's et mis dans des pots [châtiées], remplis d'eau et chauffes sur le feu jusqu'à ce qu'un tiers de l'eau soit évaporée. On en relire ensuite les morceaux de bois et l'on fait bouillir encore 5 à 6 heures, jusqu'à ce que le liquide soit réduit à l'état de sirop. En le faisant ensuite refroidir, il devient solide. Environ 30 livres de bois donnent 15 onces de Cachou. Le professeur Bâillon dit que les Cachous qui viennent du Bengale, provenant de l'Acacia, sont de qualité inférieure. Cependant le Cachou et le Gambir sont absolument identiques au point de vue chimique et de la même valeur commerciale. 11 est probable que le professeur Bâillon fait allusion au produit que l'on obtient en faisant bouillir la noix de Pinang qui, chimiquement, diffère sous tous les rapports des deux produits ci-dessus et qui ne peut servir que comme matière tannante ainsi que le Ratanhia. Ce serait le Cachou de Bombay. On obtient encore le Cachou de l'Acacia Suma Kuuz ; il porte le nom de Cachou noir ou Cachou du Pegou. Comme il est difficile de le distinguer du Gambir, on se trompe souvent sur celte espèce. Ce produit, qui sert surtout à faire des chiques de Sin, est employé journellement par plus de cent millions d'habitants des tropiques en Asie; il a été décrit la première fois en 1514, par Barbosa, sous le nom indien de Chaco, comme un article commercial, qui fut à cette époque exporté sur une vaste échelle de Cambay à Malacca. Environ cinquante années plus tard Garcia d'Osta en parla sous le nom hindou de Kut, mais l'histoire ne dit rien au sujet de son emploi en mâchant du Sin ou du Bétel. A la fin du xvn e siècle, de petites quantités en furent importées .du Japon, sous le nom de Catécku (Calé arbre; chu jus) ou de terra japonica et attirèrent l'attention des médecins. CHRONIQUE DES COLONIES ET DES PAYS D'OUTRE -MER. 53 En 1721, le Catéchu fut admis dans la pharmacopée de Londres, mais sa composition était encore un secret, car il fut classé parmi les terres médicamenteuses. Depuis cette époque, le produit est devenu plus connu et depuis qu'on a découvert que pour la tannerie il valait quatre ou cinq livres sterling de plus par tonne que n'importe quel autre extrait, on en a fait un article de commerce, qui est importé tous les ans par milliers de tonnes en Angleterre, et on a pris des mesures aux Indes pour que l'arbre ne soit pas entièrement perdu. En Birmanie, la préparation et l'exportaliou du Cachou est une des plus grandes richesses de l'exploitation. Celte exportation s'élève à plus de cinq millions de francs par an et tend constamment à s'accroître. En me'decine, le Cachou est employé' comme astringent contre la diarrhe'e et les hémorrhagies. On remploie aussi contre la fièvre inter- mittente à la dose de 10 à 12 grains. Mais il faut que le Cachou soit de bonne qualité. Dans l'industrie on s'en sert comme matière colorante pour teindre les e'toffes de soie et de laine, auxquelles il donne des nuances fort belles et vivaces. depuis le jaune jusqu'au brun. Les perles noires de Turquie, qui servent à faire des colliers et des bracelets, s'obtiennent en dissolvant deux onces de Cachou e'crasé en huit onces d'eau de rose ; e'vaporé jusqu'à trois onces, on y ajoute une demi-once de racines de violette de Florence écrasées, 12 gram- mes de Musc, 20 gouttes d'huile de Bergamotte ou de Lavande. Les Pastilles du Se'rail se font avec du Cachou et huit fois son poids de vinaigre et d'eau de rose, mélanges ensemble. On filtre la solution, en laisse évaporer et l'on ajoute une solutien de gomme Trapacanthe et 4 à 6 grains de musc ou d'ambre. On se sert encore du Cachou pour consolider le bois. Trois parties de Cachou ou de Gambir sont dissoutes sur un petit feu en douze parties de gomme Damrnar, on y ajoute de la chaux et on e'erase le tout sur une pierre. En y mêlant un peu d'huile on rend ce liquide assez tluide pour s'en servir avec un pinceau. Le bois qui en est couvert esi à l'abri de l'influence de l'humidité et des fourmis blanches. Et enfin le Cachou a remplacé en Europe, il y a quelques années, la Garance, qui donne au calicot une nuance brune dorée. Une livre de Cachou remplace six livres de Garance. L'importation du Cachou en Franco s'e'lève à environ huit millions de kilogr., soit une valeur d'environ cinq millions de francs. Les statistiques ne disent pas la provenance ; mais il est probable que nous passons pour cet article, comme pour tant d'autres, par les mains de l'Angleterre. Pourquoi n'organise-t-on pas des plantations en Indo-Chine, au Tonkin? D r Meyners d'Estrey. II. CHRONIQUE GÉNÉRALE ET FAITS DIVERS. Le Caviar. — Le Caviar, qui est fait avec les œufs de l'Esturgeon, est un important article d'exportation pour beaucoup de villes de Russie et d'Astrakan et principalement Taganrok. On eu estime le chiffre annuel à 40,000 pouds (le poud = 16 kilog.). La majeure partie va en Turquie, en Grèce et jusqu'en Italie et en Allemagne, très peu en Angleterre, encore moins en France. Les pêcheries sont situées à la bouche du Volga, et sur les rivages s'élèvent de vastes magasins avec caves et sous-sol, où se trouvent les cuves contenant la saumure employée dans la préparation du Caviar. Ce travail se fait au printemps, en automne et en hiver. Les meil- leures pêches se font en automne ; ce sont celles qui produisent la plus grande quantité d'œufs. En hiver les pêcheurs pratiquent de larges trous dans la glace et pèchent au harpon. En dehors de ce temps, ils se servent de filets d'environ 100 mètres de long, aux- quels sont attachées des cordes garnies de hameçons. Chacun est de force à retenir un poisson de très grande taille. Chaque établisse- ment a sa petite flotte de bateaux. Les poissons amenés à bord sont e'tendus sur des planches et couverts de sel, puis on les ouvre et on en extrait les œufs et les entrailles dont les Russes sont très friands et qu'ils consomment à l'état frais. Pour l'exportation, le Caviar est prépare' de deux manières diffé- rentes : les œufs sont lavés, puis plongés dans une forte saumure pen- dant trois quarts d'heure et enfin mis à égoutter; on obtient de la sorte le Caviar grenu. Pour le Caviar compact, on procède de la même façon : après avoir nettoyé les œufs, on les sale, puis on les sort de la saumure, on les laisse sécher lentement, enfin on les serre dans des sacs en toile qu'on enferme dans des barils en bois; la préparation est alors en e'tat d'être expe'diée. Un procédé plus grossier, mais très usité' par le commerce, consiste à plonger les œufs, aussitôt après la récolte, dans la saumure où on les laisse plusieurs mois pour les faire sécher ensuite au soleil. On utilise encore la vessie natatoire de l'Esturgeon pour la fabri- cation d'une colle dite colle de poisson, très en usage en Europe. Enfin, la graisse fraîche de l'Esturgeon remplace l'huile et le beurre pour les habitants des districts méridionaux de la Russie. A. B. La Lamproie dans le Volga. — 11 y a une vingtaine d'an- ne'es, M. le D 1 ' Grimm, l'éminent ichtyologistc russe, signalait la pré- sence de la Lamproie dans le grand fleuve russe, et aujourd'hui ce poisson fait l'objet d'une pêche et d'un commerce assez importants, surtout à Tsaritoine et à Tschernii- Jar. Neuf dixièmes de tout le produit de la pèche de la Lamproie n'e'- CHRONIQUE GÉNÉBALE ET FAITS DIVERS. 5o taieut utilises cependant encore, en 1885, que pour l'extraction de la graisse. L'exposition de pèche de 1890, à Moscou, a surtout contribue à attirer l'attention sur ce poisson dont les industriels du pays fabri- quent aujourd'hui de la marinade, dans d'as cz fortes proportions. Les quelques données qui suivent sur cette poche et industrie (1878-1886) dans la partie du Volga comprise entre le village Kame- uuii-Jar (district Tsckérnoïarky) et le village Nicolsky (district Eno- taévsky) sont ducs à M. Mergassoff : 1878. 1879. 1880. 1881. 1882. 1883. 1884. 1885. 1886. LAMPROIE marinée. LAMPROIE utilisée comme graisse. TOTAL. GRAISSE obtenue. [En ponds. ) Ponds. Ponds. (En ponds. — — — — 2.370 11.002 13.372 1.375 2.770 8.084 10.S54 1.210 3.050 8.221 11.271 1.027 3.214 4.846 8.0(30 606 3.112 5.120 8.232 640 3.125 5.720 8.855 715 2.300 4 400 6.700 550 850 8.405 9.255 1.051 2.080 8.200 10.280 1 . 025 Total 22.881 63.998 86.S79 8.199 Il résulte de ce tableau que, dans ce rayon, la Lamproie marine'e •constitue 28 % de la pèche tandis que 74 % n'ont servi qu'à l'extrac- tion de la graisse. Ce poisson donne 12,8 % de son poids de graisse, pour obtenir 1 poud (= 16 kilogs) de graisse, il faut 7 pouds 32 livres. Voici quels ont été les prix de la marinade et de la graisse de Lam- proie, pendant la môme période de temps, sur le marché de Tsarit- sine : 1878, Lamproie, 4 roubles— 4 r. 40 k. par poud, graisse — 3 r. 92 k. le poud; 1879, Lamproie, 1 rouble à 1 r. 50, graisse 3 r. 54 k.; 1880, Lamproie, 90 kop. à 1 r. 35 k.. graisse 3 r. 43; 1881 Lamproie, 75 kopecks à 1 r. 13 k., graisse 3 r. 3 k. ; 1882, Lamproie 60 k. à 97 k., graisse 2 r. 94 k.; 1883, Lamproie, 75 k. à 1 r. 14 k. graisse 2 r. 75 k.; 1874, Lamproie, 70 k. 1 rouble, graisse 2 r. 21 k. 1885, Lamproie, 55 k.-83 1/2 k., graisse 21.50 k.; 1886, Lamproie 50 k.-95 k., graisse 1 r. 94 k. (Journal de pêche, Saint-Pétersbourg.) C. K. La pêche aux États-Unis. — D'après un recensement publie' par le bureau central des États-Unis, les pêches de la Baleine, du Morse à fourrure et de la Loutre de mer employaient, en 1889, un capital de 56 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. 2,081,636 S» soit près de 11 millions de francs; 101 bateaux jaugeant plus de 22,000 tonnes et d'une valeur de 1,800,000 S faisaient la pre- mière de ces pêches et représentaient à eus seuls, par conséquent, les neuf dixièmes du capital indique'. Ces chiffres sont, par rapport à l'anne'e 1880, en diminution d'environ 40 / o sur ce qu'ils étaient alors. Les e'quipages de ces bateaux comptaient 3,500 hommes, dont un peu plus de moitié américains, les autres pris parmi les marins portugais, anglais ou allemands. On captura cette môme année 780 baleines, dont 52*7 maies. Cette industrie est en grande décroissance. On en cherche les causes, d'ahord dans l'introduction croissante des huiles minérales, mais surtout dans la diminution du nombre des Cétacés. Quant aux Phoques, ils sont eu notable diminution eux aussi, et il en faut accuser la chasse d'extermination qu'on leur fait. Les agents envoye's par le gouvernement pour visiter les parages fre'quentés par ces animaux à l'époque de la reproduction viennent de découvrir, sur certains re'cifs de l'île Saint-Paul, les cadavres de plus de 10,000 jeunes et un nombre au moins aussi considérable sur d'autres points. A l'autopsie on reconnut que tous étaient morts de faim, ce qu'il faut indubitablement attribuer à de fâcheux massacres de femelles au moment de l'allaitement. A. B. Le Tabac en Allemagne, en Russie et en Turquie. — La culture du Tabac paraît être en décroissance en Allemagne, où 18,033 hectares seulement lui ont e'té consacrés en 1888-89, au lieu de 21*,466 hectares constituant l'étendue totale des champs en 1887-88. Le pro- duit de la récolte, bien entendu, a également diminue', non seule- ment par suite de la superficie moindre attribue'e à cette plante, mais aussi parce que le rendement à l'hectare a été' beaucoup plus faible, 1,465 kilogs de feuilles formant un total de 26,418,000 kilogs, au lieu de 1,904 kilogs à l'hectare donnant 40,811,000 kilogs comme chiffre total. La réduction a surtout porte' sur la grande culture, tandis que le nombre des petits cultivateurs, de ceux qui plantent du Tabac- sur une surface maximum d'un are, s'est accru de 1,515. Les prix moyens ont, il est vrai, subi une hausse appréciable, les 100 kilogs de Tabac ayant e'te' paye's S8 francs au lieu de 77. Si la diminution est sensible pour l'ensemble de l'empire, on constate au contraire une importante majoration dans le grand-duche' de Bade, où 41,400 propriétaires et exploitants ont cultive' du Tabac sur une étendue de 7,894 hectares, au lieu de 36,493 cultivateurs pour 6,897 hectares l'anne'e précédente. La Russie d'Europe produit chaque année 80 millions de kilo- grammes de Tabac, manufacturés dans trois cent soixante-deux usines et qui rapportent 104 millions de francs au gouvernement. Ce pays vient en seconde ligne comme producteur de Tabac, immèdia- CHRONIQUE GENERALE ET FAITS DIVERS. 57 tement après l'Autriche. Les manufactures les plus importantes se trouvent dans le gouvernement de Saint-Pétersbourg ; ceux d'Ekale- rinoslaw, Kief et Jaroslaf viennent ensuite. Les gouvernements où on se livre le plus à la culture sont ceux de Tschernigof. Pultawa et Charkof, mais on y obtient seulement des variëte's communes, le Ma- chorka, par exemple. Les bonnes varie'tés se rencontrent en Tauride, en Bessarabie, en Transcaucasie et au nord du Caucase. Le ce'lèbre Tabac à cigares de Saratof est récolte dans le gouvernement de Sa- mara. Le-; quatre cinquièmes de la réc. lte totale sont, somme toute, de qualité me'diocre. Le Latakieh est, on le sait, le Tabac le plus estime' de l'empire ottoman. Cette variété emprunte son nom au petit port de Latakia qui occupe aujourd'hui l'emplacement de l'ancienne Laodicée dans la Syrie septentrionale, et elle est exclusivement cultivée par la tribu des Anvarieh, les descendants des fameux Halchichins ou Assassins, les mangeurs de hatchis du temps des Croisades. Vers la fin de décembre, la vaste plaine qui s'e'tend au sud de la ville est entièrement irrigue'e, puis on procède aux semis en janvier, en plaçant dix à douze graines dans des trous faits au moyen d'un bâton. Dès que les premières pousses apparaissent, on les couvre chaque nuit de paillassons, qui sont seulement enlevés après le lever du soleil ; toute la journée des femmes et des enfants est consacrée à éloigner les oiseaux et à pratiquer les binages nécessaires. En fé- vrier, on transplante les pieds de Tabac sur de nouveaux champs, où on les butte fortement, puis on irrigue de mars à septembre, suivant l'état du sol. Les premières feuilles, constituant un Tabac très fort, nommé Tabac nouveau, sont cueillies en avril et re'servées pour la consommation locale. La re'colte proprement dite a lieu en août et septembre. Les pieds coupés, les feuilles sont enleve'es et sécbées au soleil sur des nattes. Cette opération est termine'e en novembre, et le Tabac, place' dans des sacs en crin, est conduit au marche'. Les mar- chands qui en font l'acquisition le soumettent à une nouvelle dessic- cation, et le classent d'après sa provenance, sa couleur et son par- fum. On distingue trois qualités principales dont la meilleure est ré- coltée sur les champs les plus élevés. La plaine de Koura, au pied du Liban, fournit également un excel- lent Tabac syrien, mais il en vient fort peu en Europe. A rencontre de la plupart des Tabacs orientaux, il brûle avec une cendre blanche, et non noire ou grise. Des Tabacs, de qualité secondaire, viennent des autres parties de la Syrie. Dans la Turquie d'Europe, le principal centre pour la culture du Tabac est le district de Drama, province de Salonique, qui en pro- duit 700,000 kilogs par an. Les plus belles feuilles sont réservées pour la Turquie, et la qualité inférieure expédiée en Russie. On sème éga- lement du Tabac dans un certain nombre d'autres districts, celui de 58 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUEES. Pravista, par exemple, mais on y obtient un produit peu estimé, des- tine' à l'exportation en Bussic et en Autriche. H. B. Tentative de boisement aux États-Unis. — Les Étals-Unis possèdent, on le sait, dans toute leur partie occidentale, une immense étendue de prairies brûlées par les soleils de l'été', parfois aussi par les rigueurs de l'hiver, mais à l'herbe excessivement nutritive. Sur ces prairies s'e'tendant du Canada au Mexique, erraient jadis de puissants troupeaux de Bisons, qui trouvaient leurs graminées : Bouteloua oJ ! - gostachya, Andropogon provincialis, Buchloe dactyloïdes, Stipa spartea, Poa tenuifolia, Festuca scabrella, toutes les Buflulo-grass enfin, toutes les herbes aux Bisons, une alimentation largement suffisante. Depuis la destruction des derniers Bisons vivant en liberté', on a transforme' une partie des prairies, on en a fait d'immenses pâturages sur lesquels paissent des Bœufs et des Chevaux. C'est là un mode d'exploitation fort extensif, car le gouvernement canadien, par exemple, loue des ranches de 20,000 hectares à raison de 12 centimes l'hectare. Il existe aux États-Unis des ranches beaucoup plus vastes si en s'en rapporte au nombre des têtes de bétail qu'ils nourrissent chaque année. La Swan Cattle Company, par exemple, vend annuellement 55,000 Bœufs nourris sur ses pâturages. Le Standard Cattle Company en expédie 40,000 sur les marchés, sept à huit autres compagnies en vendent de 20 à 40,000, une douzaine en vendent 10,000 environ. Les Américains, voulant faire mieux, songent à transformer en fo- rêts une partie de leurs prairies, et ce projet a déjà été réalisé, sur une faible superficie il est vrai, au Kansas, où en 1878 la Compagnie de chemins de fer : Kansas City, Fort Scott and Memphis Railvag, a fait retourner et transformer en forêts 202 hectares de pâturages, devenus la forêt Forlington. Le boisement fut confié à MM. Robert Douglas et fils, qui s'engagèrent à retourner le terrain et à le planter d arbres distants de 1 m. 20 les uns des autres, à soigner ces peuplements pendant quelques années, et, enfin, à les remettre à la Compagnie, chaque acre, 40 ares 47 de terrain devant porter un nombre déterminé d'arbres de dimensions données, ombrageant complètement le sol. Ces conditions, qui faisaient reposer toutes les difficultés de l'entreprise sur des personnes compétentes, ont été strictement exécutées. Le Catalpa joue le principal rôle dans cette tentative de boisement, où il est représenté par différentes espèces Catalpa speciosa, bignonio- ides, Kœmpferii, etc. Après viennent l'Ailante, le Noyer noir, les Hickorys, le Frêne blanc, le Châtaignier, le Merisier noir, l'Osage orange ou Maclura aicrantiaca, et, enfin, le Buis. Des Catalpas plantés en lignes en 1880, sur une bonne terre argi- leuse, mesurent actuellement 13 centimètres de diamètre à 30 centi- mètres au-dessus du sol, quelques-uns même 18 centimètres, et por- tent leur cime à 11 mètres de hauteur. D'autres Catalpas, croissant CHRONIQUE GÉNÉRALE ET FAITS DIVERS. o9 dans de moins bonnes conditions, ont de 7 à 10 centimètres de dia- mètre et 6 m. 50 de haut. Des Cerisiers noirs, plantes en bon sol en 1878, ont maintenant de 7 m. 50 à 10 m. 70 de hauteur pour un dia- mètre de 11 à 12 centimètres. Des Noyers noirs, également plantés en 1878, en mélange avec des Châtaigniers et des Cerisiers, atteignent 8 à 9 mètres de haut et 16 centimètres de diamètre. Des Noyers noirs, plantés en 187'.), ont actuellement 6 mètres de haut et 8 centimètres de diamètre. On applique pour les e'claircies un procédé recommande par M. Kes- seler, et qui consiste à diriger la chute de l'arbre de façon qu'il s'encroue, qu'il soit arrête par un autre arbre reste' debout. Il est vrai que, si par ce procède l'arbre abattu risque moins d'être brise, on s'expose à endommager considérablement l'arbre contre lequel on di- rige sa chute. J- L. Salsepareille et Jalap. — Les racines de Salsepareille sont fournies par une se'rie de plantes du genre Smilax, famille des Smi- lacees : le Smilax offleinalis, le Syphilitica, le Medica, qui se rencon- trent depuis l'Ore'noque jusque dans le Mexique. La Salsepareille la plus estimée, est celle du Smilax medica, des Terres-Chaudes mexi- caines. Ces Smilax sont des lianes à tige ligneuse, anguleuse, armée d'aiguillons, s'accrochant aux troncs et aux branches des arbres des forêts au moyen de vrilles, qui partent du pétiole de leurs feuilles. Comme ils poussent en pleine forêt vierge, la découverte et l'arra- chage de leurs racines au milieu des broussailles et les lianes consti- tuent une opération fort pénible, exigeant une aptitude toute spéciale, dont sont surtout dotés les Indiens du nord de l'état de Vera-Cruz, et ceux du sud de l'état de Tamaulipas. Les racines sont longues et charnues, une liane de quatre ans en fournit 6 à 7 kilogs, et les ré- coltes peuvent ensuite se succéder de deux en deux années, mais en fournissant des produits dont les dimensions diminuent progres- sivement, de la grosseur du doigt à celle d'une plume d'oie. Les deux principaux ports d'expédition sont Tuxpan, qui en a exporté, en 1887-88, 70,000 kilogs valant 2,100,000 francs environ, et Tampico, dont il en est sorti 168,300 kilogs. Près des 9/10 os de ces racines, mises en faisceaux longs de 90 centimètres sont expédiés aux États-Unis, l/10 e environ en Allemagne, et le reste en France. Les Anglais s'approvisionnent à Balize où les Indiens Mayas leur fournis- sent chaque année 25 à 30,000 kilogs de Salsepareille mise en fais- ceaux de 75 centim. de longueur, sur 5 à 10 centim. de diamètre, ficelés avec des racines et réunis en balles à l'aide de lanières de peau. Le Jalap, Ipomœa pnrga, qui a donné son nom à la ville de Jalapa, est une convolvulacée mexicaine aux fleurs roses infundibuliformes. Ses racines, brunes, denses, garnies de tubercules variant de la gros- seur d'une noisette à celle d'un œuf, renferment un latex contenant 60 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. 12 à 18 °/ de la gomme résine employée en pharmacie. Cette espèce, connue au Mexique sous le nom de purga, et dont ou distingue un certain nombre de variétés, croît également dans l'épaisseur des fo- rêts. Son principal habitat comprend les régions de l'état de Yera- Cruz situées à une altitude de 400 à 2,000 mètres où la tempéïature moyenne de l'anne'e varie entre 15 et 24°. La re'colte de ce produit est encore la spe'cialite' d'Indiens qui lui font subir une première opéra- tion consistant en une dessiccation au soleil ou dans des filets sus- pendus au-dessus de feux de broussailles. Les racines trop fortes sont préalablement incisées ou fendues. Presque tout le Jalap mexicain est exporte' en Allemagne et aux États-Unis. La Vera-Cruz, son principal port d'embarquement, en a expédie' pour 1,250,000 francs en 1880 et 54,571 kilogs, valant 275,000 francs en 1888. Les Anglais ont introduit Ylpomœa purga dans la région monta- gneuse du sud de l'Inde, dans les Neilgherries, dont !e climat pré- sente une grande similitude avec celui des sierras mexicaines, et ces plantations y paraissent appelées à un assez bel avenir. On rencontre du reste dans les forêts de l'Inde une Convolvulacée : le Kaladana, Ipomœa hederacea, dont les graines contiennent 8 % de la même ré- sine que les racines du Jalap ; cette résine, d'une extraction très fa- cile, est généralement employée depuis 1868 par les pharmaciens de la re'gion. Vers 1829, Schiede importait en Allemagne des racines de Ylpomœa purga, qui, après avoir supporte' une tempe'rature de 25 degrés au- dessous de 0° sur le navire les amenant d'Ame'rique, prouvèrent leur rusticité eu se développant rapidement dans plusieurs jardins de Munich, de Cassel et d'autres villes allemandes. Une racine de ces plantes indigènes, analyse'e à Munich en 1834, contenait 22,74 % de résine. J. P. Le Gardère ou Chardon à foulon (Dipsacus fullonum L.), ap- pelé aussi Chardon lainier, Chardon bonnetier, etc., est une plante herbacée, bisannuelle, à tige dresse'e, blanchâtre, cannele'e, rameuse, haute de uu mètre environ, hérissée de piquants courts et inégaux- Ses feuilles sont lance'ole'es, entières, dépourvues d'aiguillons, même sur la nervure me'diane ; ses capitules sont assez volumineux, allon- gea, cylindrace's, et portent des paillettes raides et coriaces, acuminées, termine'es par une pointe épineuse recourbe'e vers le bas. Originaire de l'Espagne, de la Lombardie el de la Transylvanie, cette plante est l'objet d'une culture spéciale dans certaines localite's du nord et du midi de la France. Le Cardère a tenu pendant longtemps une place importante dans la fabrication des draps, des couvertures et autres tissus de laine et de coton, pour peigner et lisser les e'toffes nouvellement confeclionne'es, tant pour les débarrasser de la bourre superficielle qui nuisait au coup CHRONIQUE GÉNÉRALE ET FAITS DIVERS. 61 d'oeil, que pour rendre le lissu moins perméable et en accroître l'épais- seur sans augmenter le poids. Ce travail se faisait autrefois à la main. Les premiers essais de lainage me'canique datent de 1816. Jusqu'à notre époque, les différentes tentai ives demeurèrent sans succès et ou pensa même qu'il serait impossible de remplacer mécaniquement le Chardm. On continua alors à se servir de machines à lainer, consti- tuées par un ou deux cylindres horizontaux et recouverts de Chardons. Eu tournant au contact de l'étoffe, ces tambours grattent le tissu, tirent à eux les filaments superficiels et les rendent parallèles. Ce mode de lainage nécessite l'action progressive de garnitures neuves, puis de garnitures partiellement use'es, l'intervention de l'eau pour humecter l'étoffe et faciliter le dégagement des fibres, le nettoyage des Chardons, etc. A l'Exposition universelle de 1889, plusieurs machines destinées à suppléer à ces nombreuses opérations ont semblé devoir donner de bons résultats. De l'avis des gens du métier, une des plus remarquables était la laineuse me'tallique de M. Martinot, de Sedan. Dans cette machine, le cylindre porte-rouleaux est remplace par des leviers garnis à leur extrémité de rouleaux. Ces leviers sont anime's d'un mouvement alternatif curviligne, ce qui permet de traiter l'étoffe à poil et à contre-poil. Si, dans un grand nombre de fabriques, on a substitué les procédés mécaniques au lainage au moyen du Chardon, nous devons dire cepen- dant que certains manufacturiers préfèrent encore la carde vége'tale pour le travail des draps fins et légers, ce qui explique la culture de la plante dans les campagnes qui avoisinent les centres industriels. Le Cardère est peu exigeant sur le choix du terrain, mais dans les sols argilo-siliceux, profonds, assainis et fumés, les liges se ramifient plus abondamment et le nombre des capitules est plus considérable, car il ne faut pas oublier que l'essentiel est, non pas de produire un petit nombre de belles et grosses têtes, mais d'en obtenir beaucoup et de moyenne grosseur. Cette plante se reproduit de graines que l'on sème quelquefois à la volée, mais le plus souvent en rayons. A. un moment donué, il faut avoir soin d'éclaircir les plants de manière à laisser un espace de 30 centimètres environ entre les tiges. Comme la plante est bisan- nuelle, on doit procéder à plusieurs binages, la première anne'e, tandis qu'un seul pratiqué au printemps suffit pour la seconde année. Enfin, on coune la tête de la tige ou maître, pour faire refouler la sève et aider ainsi au développement des têtes latérales appelées ailes, sous, ailes et turlupins. La re'colte des Chardons se fait au moment où les capitules com- mencent à blanchir légèrement, c'est-à-dire immédiatement après la floraison qui a lieu ordinairement pendant les mois de juillet et août. La cueillette doit être pratique'e en plusieurs fois, suivant l'état de maturité de la plante. Après les avoir coupés un à un eu laissant une 62 11EVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUEES. queue de 20 centimètres environ, les Chardons sont ramassés dans des corbeilles ou étale's sur des draps, puis réunis en paquets de vingt poigne'es pour les faire sécher à l'ombre, car l'action du soleil rend les petites pointes cassantes, ce qui nuit à la valeur du produit. Si, au contraire, la température est trop humide, les Chardons boudent et sont d'un mauvais usage Lorsque la dessiccation a été faite convenable- ment, les capitules peuvent se garder indéfiniment sans perdre de leurs qualité-; il ne reste plus alors qu'à les botteler et à les lier pour en rendre le maniement plus facile pendant le transport aux fabriques. Nous ne saurions terminer celte petite notice sur le Chardon à foulon sans dire un mot de l'espèce sauvage dont les capitules sont également employés pour le lainage. Le Dipsacus sylvestris Mill. croît spontanément daus toute la France, sur le bord des routes, des fossés, des carrières et dans les de'com- bres, surtout dans les terrains pierreux. Il se dislingue de l'espèce précédente par ses feuilles oblongues, lancéolées, inégalement créne- lées, épineuses sur la nervure médiane et un peu à la marge, ainsi que par ses capitules ovoïdes, pourvus de paillettes droites, terminées par une pointe subulée-ciliéc, flexible. Le Cardère sauvage a été pre'conisé par le D r Bcullard, de Ville- franche (Yonne), comme un remède efficace contre la gangrène qui vient souvent compliquer les plaies conluses. D'après ce praticien, tant qu'il n'y a pas gangrène ou menace de gangrène, cet agent est inutile. La ne'cessité d'y avoir recours est indiquée par la mauvaise odeur de la plaie, par sa teinte violacée et même noire. Dans le pre- mier cas. un ou deux pansements, matin et soir, suffisent pour redon- ner à la plaie la teinte rose des plaies simples. On peut panser immé- diatement, soit avec les feuilles hachées et pilées, soit avec l'extrait pur applique' sur des linges feutrés, ou avec de la charpie imbibée d'extrait piéalablement ramené à l'état liquide par l'addition d'un peu d'eau. L'extrait aqueux que l'on obtient par l'évaporation au bain- rnarie d'une décoction très concentrée de la plante, doit être employé de préférence parce qu'il est plus facile à se procurer en toute saison, et qu'il est plus facile aussi de l'appliquer sur les plaies présentant des surfaces irrégulières, telles que celles des armes à feu. Les propriéte's antiputrides du Cardère sont connues depuis long- temps en Espagne, où on se sert des Dipsacus, sans dislinclion d'es- pèces, pour panser les plaies de jambes très communes dans ce pays. Les racines sont considérées comme sudorifiques et dépuratives, mais on ne les utilise guère. Rappelons enfin que M. Vallée a signalé à la Société' d'Acclimatation l'emploi exclusif des feuilles de D. fullonum, pour l'élevage de Y Ai- tacus Cynihia. Celles du Cardère sauvage peuvent également leur être substituées, mais elles ne les valent pas. J. G. IV. BIBLIOGRAPHIE. Les Champignons, au point de vue biologique, économique et taxonomique, par A. Acloque. — 1 volume in-16 de 358 pages avec 00 figures (Bibliothèque scientifique contemporaine) , 3 IV., librairie J.-B. Baillicre et fils, 19, rue Ilautefeuille, à Paris. La mycologie est une science relativement récente. M. Acloque a pensé qu'il y aurait intérêt à recueillir les observations et à résumer les travaux des savants qui, pendant ces cinquante dernières anne'es, ont étudie' les Champignons, le microscope à la main, et ont fondé la science mycologique. Son livre est assez exact et assez clair pour instruire ceux qui ne savent pas et veulent apprendre, et pour rappeler à ceux qui savent ce qu'ils ont appris. Les descriptions anatomiques sont aussi claires que possible ; l'auteur n'a pas recule devant l'emploi des termes propres, persuade' qu'une science ne s'apprend pas sans la technologie qui lui est particulière ; mais il les a toujours définis de façon à être toujours parfaitement intelligible. M. Acloque étudie d'abord la nature des Champignons ; puis, après avoir analysé l'appareil végétatif, il passe à l'examen des organes ac- cessoires, puis des organes essentiels de l'appareil reproducteur. La partie anatomique se termine par l'étude des cellules-mères et de rhyme'uium, et des cellules-filles et des spores. La partie physiologique expose les phénomènes de la sporification, la dissémination et la germination des spores, l'évolution de l'hymé- nophore, la théorie du polymorphisme et la question de la fécon- dation. Dans la partie économique sont étudie's les caractères communs des Champignons comestibles et des Champignons vénéneux : description des principales espèces comestibles et nuisibles ; proprie'te's véné- neuses ; intoxication, symptômes, traitement ; valeur nutritive des Champignons, etc. Un chapitre est consacré à la culture au point de vue économique et au point de vue scientifique. — Kécolle, dessiccation ; formation d'un herbier ; préparation des petites espèces pour le microscope. Une dernière partie est consacrée à la taxonomic mycologique et à l'étude des classifications de Bulliard, de Persoon, de Link, de Nées,- de Fries, de Léveille', de Berkeley, de M. Bertillon, etc. 64 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. La Rose, histoire et culture, 500 variétés de rosiers, par J. Bel. — 1 volume in-16 de 160 pages avec 41 figures (Petite Bibliothèque scientifique), 2 fr. librairie J.-B. Baillière et fils, 19, rue Haute- feuille, à Paris. Parmi toutes les fleurs, il n'en est pas de plus universellement ap- préciée que la Rose. M. J. Bel a pense' que tous ceux qui s'intéres- sent à cette reine des fleurs trouveraient avec plaisir rassemblé et condensé en un petit volume tout ce qui a trait à la Rose, son histoire, la place qu'elle a occupée et le rôle qu'elle a joue' chez les divers peu- ples, anciens et modernes, — puis la description des principales variétés qui font l'ornement de nos jardins. (Rosiers Thé, Bengale, Noisette, Ile Bourbon, hybrides remontants, perpétuels, cent feuilles, grimpants, rosiers de Provins, etc.) Le côte' pratique devait nécessairement avoir sa part. Plusieurs cha- pitres lui ont e'te' réservés et résument tout ce qu'il importe de savoir sur la culture, la multiplication, le greffage, la taille et l'entretien du rosier, sur les insectes et les plantes qui lui sont nuisibles. Un dernier chapitre est consacré aux usages industriels de la rose en parfumerie et en pharmacie. Amateurs et horticulteurs liront ce petit livre avec autant de plaisir que de profit. Les Lapins. Le classement des races, leur élevage, par M. Jules Foucault, château de l'Hermitage, par Guines (Pas-de-Calais). — Brochure de 55 pages et 6 gravures, 1 fr. 50. Ce petit ouvrage, écrit à l'occasion d'un concours organisé par Le Mentor agricole, a obtenu le premier des prix propose's par le journal belge. L'auteur a condensé en quelques pages ce qu'il importe de con- naître sur la question : installations, soins à donner, races, etc. — Les de'butanls le liront avec profit. Le Gérant : Jules Grisard. I. TRAVAUX ADRESSÉS A LA SOCIETE. LES PHOQUES DE L'ALASKA Par M. H. BRÉZOL. Les troupeaux de Bisons qui paissaient autrefois le Bunch-grass et le Buffalo-grass des prairies de l'ouest des États-Unis, sont entièrement massacrés à l'heure actuelle; l'Ours noir n'est plus représenté dans l'Amérique du Nord que par quelques rares individus ; les Mouflons, ou grosses cornes, « big-horns », Ovis Canadcnsls, remontent actuel- lement, fuyant le chasseur, sur les pentes les plus abruptes des montagnes Rocheuses. Des animaux moins regrettables, les Crocodiles de la Flo- ride et les Serpents à sonnettes se voient menacés d'extinc- tion, à cause de leur peau recherchée par la tabletterie. Toutes les espèces sauvages de cette vaste partie du conti- nent de Colomb diminuent de jour en jour sous les coups de l'homme et de la civilisation. Dans l'extrême nord de l'Amé- rique, dans la mer de Behring, l'heure suprême a également sonné pour une autre espèce, prolifique cependant, mais sans défense, sur laquelle les chasseurs s'acharnent depuis de longues années. Nous voulons parler des Phoques à fourrure de l'Alaska. Les Phoques appartiennent à la classe des Mammifères, sous-classe des mammifères Monadelpes, série des Mona- delpes nageurs ou Thalassothériens, ordre des Pinnipèdes, nom dû à la forme de leurs membres, palmés jusqu'aux extré- mités des doigts. Ces quatre membres sont pourvus d'ongles à tous les doigts. Leur corps est entièrement couvert de poils, leurs mâchoires sont armées des trois sortes de dents : inci- sives, canines, molaires. L'ordre des Pinnipèdes se subdivise en deux familles, les Phocides et les Otarides. Les vrais Phoques appartiennent à la famille des Pho- cides, les Otaries ou Lions de mer, à la famille des Otarides. Les Phoques se distinguent des Otaries par l'absence des oreilles externes, qui caractérisent les animaux de ce second 20 Janvier Î892. 5 66 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. genre et lui ont fait attribuer son nom, dérivé du grec owç, oreille. Le vrai Phoque a un cou rudimentaire, sa structure est ramassée, avec des reins allongés, ses membres antérieurs peuvent â peine toucher le sol. Ces membres, tort raccourcis, sent intimement fixés au squelette, le carpe seul jouissant d'une certaine liberté. Les membres postérieurs sont reliés à la queue. La brièveté des membres des Phoques ne permet guère à ces animaux de se mouvoir sur le sol, mais ils re- trouvent toute leur agilité dans la mer. Les Otaries ont un cou distinct et peuvent faire reposer leur corps sur des membres plus longs que ceux des Phoques; elles marchent mieux sur le sol et y courent presque aussi vite qu'un homme. Les Phoques proprement dits se subdivisent en cinq groupes, dont un des plus importants est celui des llalocé- pbales, qui a six incisives â la mâchoire supérieure, quatre â la mâchoire inférieure, et comprend l'espèce la plus com- mune, le Phoca vitulina. Le Phoque à fourrure de l'Alaska, le Fur-seal anglo-amé- ricain est le Callorliinus ursinus, espèce intermédiaire, â dire vrai, entre les Phoques et les Otaries, car, avec les formes générales dos premiers, elle possède des oreilles pointues comme les Otaries. La région sur laquelle on chassait surtout ces animaux pour leur fourrure, était la partie nord de l'océan Pacifique où les Phoques vouaient passer une partie de l'année, trois mois environ, la saison de leurs amours, pour aller ensuite, piaulant huit ou neuf mois, se perdre dans les eaux des mers d'Okhotsk et de Bering. L'aire des Phoques à fourrure n'avait pas toujours été ainsi réduite. Jusqu'à la fin du xvnr siècle, et même jusqu'aux premières années du siècle actuel, on rencontrait ces animaux en grand nombre dans les mers du Sud. Il y a plus de deux cents ans, Dampier qui passa, en 16^3, plusieurs jours dans l'île Fernandez, ou John Fernando, ainsi qu'il la dénommait, y vit d'immenses troupes de Phoques. Les premières périodes de la chasse des Phoques eurent donc les mers du Sud pour théâtre. On les trouvait alors sur la côte est et sur la côte ouest de l'extrémité sud de l'Amé- rique méridionale et de toutes les îles voisines comprenant, LES PHOQUES DE L'ALASKA. 67 d'après M. Allen, non seulement les Falkland, les Orcades du sud, les Géorgiennes du Sud., mais d'autres petites iles situées plus à l'est, les îles du Prince-Edouard, les Crozets, File de Kerguelén, les îles Saint-Paul et d'Amsterdam, les côtes sud et ouest de l'Australie, de la Tasmanie, de la Nou- velle-Zélande, et toute la chaîne des petites îles enfin, qui s'étend du cap Ilorn et des Falkland a la Nouvelle-Zélande et à l'Australie, en y comprenant les îlots situés au sud du Cap de Bonne-Espérance qui s'acquirent jadis une célébrité dans les fastes de la chasse aux Phoques. Le massacre qu'on faisait de ces animaux atteignit son apogée dans ces régions pendant la période comprise entre 1800 à 1830 et on en tua un si grand nombre que le marché de fourrures ne permit plus de payer les peaux à un prix assez rémunérateur. Cette destruc- tion acharnée avait fait disparaître les Phoques de beaucoup des iles où ils abondaient jadis, et leur effectif était si réduit sur celles où on en trouvait encore, qu'un long voyage était nécessaire pour se procurer le chargement d'un navire. On en tuerait actuellement 40,000 à 50,000 par an dans toute cette immense région. Les Phoques des iles Aléoutiennes, dans le nord du Paci- fique, qui pendant plusieurs années ont fourni plus de 200,000 peaux par an, avaient été signalés bien avant 1830, et les Anglo-Américains avaient donné le nom de rooheries à leurs côtes sur lesquelles en se livrait surtout à la chasse ou plutôt au massacre de ces animaux. Les principales rooke- ries appartenaient aux Russes, il y a une trentaine d'années, et ont été comprises dans la vente de l'Alaska, conclue en 1867 entre la Russie et les États-Unis, sans que le cédant se fût bien rendu compte de la valeur représentée par ces ani- maux, dont il n'est pas fait mention dans le traité. Elles com- prennent les iles Prybiloff, les Komandorski, les iles Robben, et quelques îlots voisins de la côte asiatique, véritables bornes kilométriques jetées entre les deux continents. Les iles Prybiloff, îles Saint-Georges et Saint-Paul, qui étaient surtout visitées par les Phoques, se trouvent à 500 kilomètres environ au nord de la pointe de la presqu'île d'Alaska. Ces îles furent découvertes, il y a plus d'un siècle, par un naviga- teur russe, Gehrmann Prybiloff, qui avait entendu conter par les Aléoutiens une légende mentionnant leur existence. Après avoir passé trois ans à les rechercher au milieu d'épais 68 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. brouillards, il découvrit enfin, en juin 1186, une île à laquelle il donna le nom de son navire, le Saint-Georges. Les cou- rants d'eau tiède allant par le détroit de Behring, de l'océan Pacifique vers l'océan Glacial, déterminent dans ces régions de si épais brouillards, qu'on ne soupçonna pas l'existence de l'autre île, l'île Saint-Paul, dont un an plus tard environ, les marins aperçurent les vagues contours un jour que l'atmos- phère était momentanément débarrassée de toute vapeur. Les Russes peuplèrent ces îles d'individus pris dans les îles Aléoutiennes, et qu'on suppose appartenir à une race due au croisement de Japonais et d'Esquimaux. Race fainéante et ignorante, chez laquelle les femmes, comme les femmes indiennes, font la grosse besogne. Ces Aléoutiens, qui avaient adopté les rites de la religion catholique grecque, restèrent dans une situation très misérable, traités en véritables es- claves, jusqu'à l'époque de leur cession aux Etats-Unis. L'hiver commence sur ces tristes îles vers la fin d'octobre, et pendant six mois un froid intense sévit, accompagné de vents froids et violents qui balaient les brouillards. A la fin de janvier une ceinture de glace les enserre, et se maintient jusqu'au commencement d'avril, époque où le printemps commence. Toute culture étant à peu près impossible en ces froides régions, les denrées nécessaires à l'existence doivent être expédiées de San-Francisco. On y trouve, il est vrai, des Porcs, mais dont la viande est détestable, par suite de leur régime de chair oléagineuse de Phoque. Les Poulets, trop délicats pour le climat, ne peuvent vivre que dans des salles chauffées, les Rats y sont inconnus, mais des hordes de Souris y pullulent en bonne harmonie avec des bandes de Chats à demi-sauvages, se nourrissant, comme les Porcs, de viande de Pboque. La population actuelle de ces îles est un mélange d'Aléou- tiens, de Russes, de Kolosh, de Kamtschakdales et de repré- sentants de tous les types humains, depuis le Nègre jusqu'à la race caucasique. La moyenne de la taille est de l m ,65 pour le type dominant, avec des yeux petits et écartés, des pom- mettes larges et saillantes, des cheveux noirs, raides et gros- siers. Les pieds et les mains sont petits, la peau d'un jaune brunâtre. Ces individus sont grands amateurs de thé, dont ils consomment 4 à 5 litres par tète et par jour. Ils travaillent seulement un peu l'été, entretenus du reste dans ce doux far LES PHOQUES DE L'ALASKA. 60 niente par les rites de l'Église grecque qui ne reconnaît pas moins de 290 jours fériés dans ces régions. L'île Saint-Georges a 16 kilomètres de long sur 6 à 7 kilo- mètres de large. Saint-Paul, située à 56 kilomètres au nord de Saint-Georges, a 24 kilomètres de long sur 9 à 10 de large. Leur population comprend quatre cents individus, dont qua- torze ou quinze blancs. A 1,100 ou 1,200 kilomètres plus loin sont les îles de Beh- ring et de Copper, du groupe des Komandorski. Elles appar- tiennent à la Russie, mais sont affermées à la Compagnie américaine qui exploite la chasse des phoques sur les îles Prybiloff. Jusqu'en 1805 ces animaux furent poursuivis d'une façon barbare et sauvage, consistant à massacrer des Phoques des deux sexes et de tout âge; aussi leur nombre avait-il consi- dérablement décru en 1805. La chasse fut interdite en 1806 et 1807, mais l'œuvre de mort reprenait de plus belle en 1808 et se continua sans la moindre restriction jusqu'en 1822. Le gouvernement russe se décida alors à donner des ordres pour qu'on respectât un nombre de jeunes animaux suffisant à assurer la reproduction. Ce fut la le début d'un contrôle gou- vernemental qui s'est continué jusqu'à l'heure actuelle. Cette mesure produisit un effet immédiat, et les Phoques se multi- plièrent au point qu'en 1826 leur nombre avait décuplé â Saint-Paul, et l'accroissement se continua jusqu'en 1857, époque où un nouveau ralentissement dans leur multiplica- tion commença à se manifester. Le traité du 30 mars 1867, qui cédait les îles Prybiloff aux États-Unis, restait muet sur les rookerics et sur les ressources qu'elles pouvaient offrir, les Phoques constituaient des ferœ naturœ devant appartenir aux premiers qui s'en empareraient. M. Hutchinson, secrétaire du général Rousseau, qui avait été délégué par le gouvernement américain pour prendre possession de l'Alaska, comprit immédiatement quelle source de revenus représentaient ces animaux, et il s'empressa d'acheter au prince Matsukoff tous les établissements appar- tenant à la Compagnie russe des fourrures, dont il était pré- sident, se proposant, appuyé sur ce traité, de s'installer sur les îles de l'Alaska pour y entreprendre le commerce des peaux de phoques. S'étant rendu à Colombia, dans la Colom- bie britannique, il s'associait â M. Kohi, propriétaire d'un 70 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. navire battant pavillon anglais, le Fidelitor. Sous prétexte que ce bâtiment avait un port russe pour port d'attache à l'époque de la cession de l'Alaska, les associés le firent inscrire comme bâtiment américain et, ayant rapidement complété leur équipage, ils prirent la mer. Forts de leur traité avec le prince Matsukolf, ils se croyaient le droit exclusif de chasser les phoques sur les lies Prybiloff, mais en y arrivant, ils les trouvèrent occupées par l'équipage d'un navire du Connecticut commandé par le capitaine Morgan qui entendait, de son côté, les exploiter seul à titre de premier occupant. Pendant quelque temps, il semblait qu'une bataille pourrait seule mettre les partis d'accord; puis, après de longs débats, de sanglantes querelles, un arrangement amical intervint, et on convint de partager les peaux capturées pendant la saison de chasse, et dont le nombre s'éleva à 250,000. Peu de temps après cet accord survenait un troisième larron, le vice-consul de Rus- sie à Honolulu qui, croyant les Prybiloff inoccupées, arrivait avec l'intention d'y exploiter la chasse des Phoques; mais ses hommes furent obligés de se rembarquer précipitamment, en présence de l'attitude déterminée des équipages alliés d'Hut- chinson et; de Morgan. La combinaison conclue entre ces deux individus donna de si brillants résultats qu'on voulut la rendre permanente et, le 1 er mai 1870, on fondait à San- Francisco la Compagnie commerciale de l'Alaska qui obtenait du gouvernement américain, pour une période de vingt ans. le droit exclusif de tuer des Phoques sur les îles Saint-Paul et Saint-Georges et dans les eaux de ces îles, jusqu'à une dis- tance de 5 milles en mer, de 8 kilomètres, la pêche en pleine mer restant librement ouverte à tous. La Compagnie devait payer au gouvernement américain une somme annuelle de 55,000 dollars, soit environ 283,000 francs, et exécuter les clauses suivantes : payer pour chaque peau une taxe de 2 dol- lars à 2 dollars 1/2, de 10 fr. 30 à 12 fr. 85, pour chaque gal- lon d'huile, 4 litres 54, une taxe de 2 fr. 80, distribuer chaque année aux habitants 25,000 saumons séchés, du bois de chauf- fage, le sel et les tonneaux nécessaires pour l'emballage des peaux, et entretenir une école dans chaque île. De 18*70 à 1880, la redevance payée au gouvernement amé- ricain pour la destruction des Phoques et les taxes prélevées sur chaque peau ont rapporté aux États-Unis une somme de 3.452,408 dollars, ou près de 18 millions de francs, ce qui LES PHOQUES DE L'ALASKA. 71 représente un intérêt très suffisant pour la somme consacrée à l'achat de l'Alaska. La destruction des Phoques, interdite huit mois de l'année, période pendant laquelle ils ne séjournent du reste pas sur les îles, ne devait s'exercer que de juin à octobre. Le nombre des animaux qu'on pouvait tuer était limité à 100,000; l'emploi des armes à l'eu était interdit. Peu à peu, la Compagnie com- merciale de l'Alaska étendit ses opérations sur toutes les îles du Pacifique-Nord comprenant, outre le groupe des Prybilofi', le groupe des Komandorski vers l'Ouest, composé des îles Bering et Copper et de quelques ilôts, certaines des des Kou- riles, telles que Muni, Strednoy, Raikoke, et l'île Robben, si- tuée non loin de Sakhalin. En 1872 et en 1873, la Compagnie, qui employa soixante- seize chasseurs pendant cinquante jours sur les seules iles Prybilofi', recueillit chaque année 75,000 peaux, et 90,000 peaux, en 1874, en trente-neuf jours de massacre. Les années suivantes, on obtint en moyenne 75,000 peaux à Saint- Georges et 25,000 à Saint-Paul, pour une durée de chasse de six semaines, s'étendant du 14 juin au 1 er août, époque du reste où ces fourrures ont acquis toute leur qualité. Dès les premiers jours de mai, les éclaireurs des troupeaux de phoques, de vieux mâles, commencent à arriver sur les côtes des iles du Pacifique-Nord ; jamais on ne les inquiète, afin qu'ils n'avertissent pas le gros de l'armée. Leur nombre s'accroit peu à peu, et la masse de ces mâles apparaît vers le 1 er juin. Aussitôt à terre, chaque animal se choisit un empla- cement, un daim, dans le langage des chasseurs, ayant en- viron 4 mètres carrés de superficie et situé aussi près que possible de la mer; il s'y installe à demeure de crainte «l'en être dépossédé par un de ses compagnons. L'accord le plus parfait règne d'abord entre tous ces animaux peu nombreux pour une vaste étendue de côtes ; mais quand tout le bord de la mer est occupé, les nouveaux venus, qui ne veulent pas prendre place au second rang, font des efforts individuels pour déloger les premiers occupants. Des luttes corps à corps longues et cruelles s'engagent alors, avec de terribles mor- sures, faisant couler des flots de sang. Quand le dieu des ba- tailles s'est prononcé, le vainqueur conserve le clahn contesté ou en prend possession, et le vaincu s'en va un peu en arrière, un peu plus loin de la mer, chercher une autre place vacante 72 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. qui lui sera peut-être enlevée à son tour. Vers le milieu de juin, tous les mâles en état de se reproduire sont arrivés et plus ou moins bien installés. Chacun d'eux se rive alors à son daim, ne songeant plus ni à manger ni à boire, et il en sera de même pendant les trois mois que dure leur séjour sur les îles. Toujours prêt à défendre leur place contre tout envahis- seur, homme ou animal, ils se confinent cependant dans une tactique absolument passive et n'attaquent jamais. Comme l'instinct générique ne s'éveille chez ces animaux que vers l'âge de six ans, un énorme troupeau de jeunes mâles ayant de 2 à 6 ans, reconnaissables â leurs poils gris sombre appa- raissant au milieu d'une fourrure brune, se rassemble sur le sable des baies et sur les rochers, sans chercher un emplace- ment, un daim sur les roohcries. Ces animaux passent leur temps â jouer, comme de jeunes chiens, ou à dormir. Les femelles arrivent vers le 15 juin, escortées par les bachelors, les jeunes nés l'année précédente, pesant environ 45kilogs,qui chassent leurs mères vers la côte. Leur atterris- sage est le signal d'une épouvantable bataille entre les mâles qui cherchent, chacun de son côté, à accaparer le plus pos- sible de compagnes. Quelques-unes des femelles, s'arrètant, semblent attendre le compagnon de l'année précédente, ou montent sur les rochers pour l'appeler. Les mâles les plus proches de la mer s'avancent en poussant des cris qui rap- pellent vaguement le gloussement des couveuses, et essaient de chasser les femelles vers leurs daims ; d'autres mâles in- terviennent pendant que les objets du conflit sont accaparés par de nouveaux combattants. Souvent une femelle passe de la première rangée de daims à la seconde, puis aux sui- vantes, jusqu'à ce que l'absence de compétiteurs la laisse enfin en possession de son maître définitif pour toute la durée du séjour sur les îles. Quand un mâle du premier rang de daims vient de conquérir une femelle et de l'installer sur son domaine, un rival de la rangée suivante profite souvent, pour lui enlever sa compagne de ce qu'il s'est remis en route pour en obtenir de nouvelles. La répartition se fait tant bien que mal, les plus robustes ayant de dix à quinze épouses, certains vieux mâles en accaparent même jusqu'à quarante- cinq. Ceux des rangées situées plus loin vers l'intérieur en ont de cinq à neuf, suivant la distance qui les sépare du rivage. LES PHOQUES DE L'ALASKA. 73 Les femelles mettent bas peu après leur arrivée, donnant d'ordinaire naissance à un petit, parfois à deux, qui mesurent 30 centimètres environ de longueur et ont le pelage noir. Fécondées de nouveau, elles redeviennent libres d'aller et de venir, faisant alors parfois quatre-vingts kilomètres à l'heure en nageant. Les nouveaux-nés se réunissent en troupes, sans s'occuper des mères, qui les appellent seulement de temps en temps pour les faire boire. Ils ne gagnent les flots qu'à l'âge d'un mois environ, en août, timidement d'abord, puis avec plus d'entrain, ils sont désormais en état de se suf- fire à eux-mêmes, et les mères les abandonnent. De juin à septembre, les mâles reproducteurs restent à leur poste, sans se mettre en quête de nourriture. S'ils ne souffrent pas trop de cette diète, l'épais revêtement sous- cutané de graisse qui les enveloppe, leur servant de réserve alimentaire pour ces jours déjeune, ils sont cependant dans un grand état de débilité au moment où ils regagnent la haute mer pour disparaître jusqu'à l'année suivante. Les emplace- ments qu'ils accaparaient sont alors occupés par les femelles, les petits de l'année, ceux de l'année précédente ou hache- lors et les jeunes mâles de moins de six ans. Les Phoques commencent à quitter les îles en octobre, se dirigeant sans doute vers des latitudes plus chaudes, et la majeure partie de ces animaux s'est retirée à la fin cle no- vembre. Quelques-uns cependant restent jusqu'en décembre, en janvier, en février, si l'hiver n'est pas trop froid. Les lois américaines ne permettent de tuer sur les îles que les animaux qui ne sont pas encore en âge de se reproduire, les jeunes Phoques de deux à six ans, de beaucoup plus nom- breux, du reste que les mâles et les femelles. La Compagnie concessionnaire doit déposer chaque année une caution de 500,000 dollars, environ 2,575,000 francs, qui garantit la stricte exécution de cette clause. Les peaux des vieux mâles n'auraient, à la vérité, qu'une assez faible valeur, à cause des nombreuses cicatrices qui les déprécient. Quant aux femelles le braconnage en détruit beaucoup. La chasse légale s'opère donc dès l'arrivée des jeunes mâles de deux à six ans. Des bandes d'indigènes à la solde de la compagnie, passant sans bruit entre les troupeaux de jeunes animaux et la mer les débusquent des rochers et des plages sur lesquels ils folâtraient ou dormaient, puis très 74 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. lentement alors, ils les refoulent vers l'intérieur. Si le temps est froid et humide, cette marche vers le lieu du massacre, distant parfois de 3 à 5 kilomètres, s'exécute à raison de 800 mètres à l'heure. Si le temps est chaud et sec, on va plus lentement encore; et malgré cette précaution, un cer- tain nombre de Phoques meurent en route, car cet animal, qui peut franchir avec une certaine vitesse une centaine de mètres, se trouve dans l'impossibilité absolue de fournir ra- pidement une plus longue course. Dans ces conditions, les pertes s'élèvent à 3 et 4 %• Quand les phoques sont arrivés au terme du fatal voyage, on leur laisse le temps de se re- mettre, de se calmer; puis un certain nombre, 100' ou 200 sont séparés de la masse, chassés un peu plus loin, serrés les uns contre les autres, et le massacre commence, les indi- gènes leur fracassant le crâne d'un seul et -vigoureux coup de gourdin. Quelques-uns font parfois un semblant de résis- tance, brisant d'un coup de dent les gourdins de leurs meur- triers. On écarte ensuite les cadavres les uns des autres, on les étend afin qu'ils se refroidissent, et les peaux enlevées sont réunies par deux. S'il fait froid et humide on en tue ainsi un millier. Les mâles massacrés peuvent mesurer 2 m ,45 de long et peser 900 kilogs, mais les meilleures peaux sont celles des mâles de trois ans. Les femelles, qui ne gros- sissent plus après la troisième année, sont toujours de poids et de dimensions plus faibles. C'est de cette façon qu'on tuait chaque année, sur la seule île Saint-Paul, du milieu de juin à la fin de juillet, 75,000 êtres vivants, dont la longévité normale eût été de quinze ans sans l'acharnement des hommes. Les concessionnaires font aussi chasser en mer par des chaloupes. Il est vrai qu'ils trou- vent là de rudes concurrents dans de véritables braconniers des flots, originaires de la Colombie britannique, qui tuent tous les animaux qu'ils rencontrent, mâles ou femelles, pen- dant leur voyage vers les îles ou leur séjour sur celles-ci. Cette destruction partiellement illicite ferait périr beaucoup plus de femelles que de mâles. Les navires qui se livrent à cette chasse disposent de plusieurs chaloupes montées chacune par un chasseur et deux marins. Les mâles échappent facilement à leurs attaques, laissant les femelles seules, et de plus, pour une dépouille dont on peut s'emparer, cinq autres ani- maux mortellement atteints vont périr au fond des flots. LES PHOQUES DE L'ALASKA. 75 Sur la côte asiatique les mêmes braconniers vont parfois opérer un massacre sous les yeux des agents des conces- sionnaires, trop peu nombreux pour leur résister. Ces entre- prises étaient, il est vrai, plus faciles et plus rémunératrices autrefois qu'aujourd'hui, et quatre ou cinq navires seu- lement des ports de la Colombie britannique s'y livrent à l'heure actuelle. Alors que la saison est déjà assez avancée, ces bâtiments, des schooners généralement, mettent à la voile pour Yokohama où ils recrutent et s'équipent pour leur expédition. L'équipage comprend seulement quatre blancs : le capitaine et trois chasseurs ; on embauche quinze ou seize Japonais payés à raison de 50 à 60 francs par mois. On a pour ce prix des hommes solides, bons marins, actifs, obéis- sants, ne causant jamais de désordre, et prêts à suivre, n'im- porte où, le chef qui sait les commander. Les roolieries les plus souvent visitées par ces pirates, sont celles de l'île Robben, au sud de Sakhalin et celles de quelques-unes des Kouriles : Muni, Strednoy, et Raikoke, cet ilôt ayant une certaine étendue, tandis que Muni et Raikoke sont de simples rochers émergeant de la mer. Toutes ces îles, qui appartien- nent à la Russie, sont louées par cette puissance à la Com- pagnie commerciale de l'Alaska. Les navires des braconniers quittent Yokohama en avril, et se dirigent vers le nord sous prétexte de chasser des Loutres de mer sur les îles Kouriles, et on consacre, en effet, une partie de la saison à cette chasse. Mais les capitaines se tiennent toujours prêts à saisir une occasion favorable pour descendre sur les îles à Phoques et y faire un large massacre aux dépens de la Compagnie con- cessionnaire. Les vastes roolieries des îles Copper et Bering sont plus rarement troublées par ces braconniers, car elles possèdent de longue date une solide garnison de cosaques ; mais l'île Robben ayant été dégarnie de troupes pendant quelque temps, servait de terrain favori à leurs excursions. Les phoques, repoussés du rivage, sont chassés contre une falaise à pic qu'il leur est impossible d'escalader. Ceux qui marchent en tête se voient bientôt arrêtés, tandis que ceux des derniers rangs, affolés par les cris des marins qui les suivent, continuent à avancer sur les corps de leurs prédé- cesseurs, et s'entassent, formant bientôt au pied du rocher une masse confuse et palpitante de 3 à 4 mètres de haut. Un grand nombre d'entre eux périssent étouffés, et les sur- 76 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. vivants sont assommés par l'équipage qui s'évite de cette façon une besogne considérable. Il arrive souvent, par exemple, que les pirates se préparant à débarquer soient ac- cueillis à coups de fusils par les soldats russes. Les autorités russes l'ont, du reste, prompte justice de ces chasseurs; le navire et sa cargaison sont confisqués, et l'équipage est con- damné à un long emprisonnement. On prétend, nous Pavons dit, que les chasseurs en pleine mer et les braconniers tuent surtout des femelles et des femelles en gestation, et qu'ils obtiennent seulement une dé- pouille pour six animaux détruits. En admettant que ces individus vendent 16,000 peaux par an, ce chiffre correspon- drait donc à la destruction de 100,000 femelles environ, et d'un nombre égal de petits, alors que la Compagnie conces- sionnaire, elle, ne détruisait que 204,000 jeunes mâles inutiles à la reproduction, étant données les mœurs de ces animaux. Les différentes rookeries fournissaient approximativement, en effet, les chiffres suivants : îles Prybiloff, Saint-Paul et Saint-Georges, 100,000 peaux ; ile Copper, 42,000 ; îles Kom- mandorsky, 30,000; péninsule d'Alaska, 21,000; côte du nord-ouest, 11,000. Les peaux de Phoques n'ont qu'un marché, Londres. Cer- tains mégissiers de cette capitale connaissent seuls, paraît-il, les procédés à employer pour rendre ces peaux marchandes, en enlevant les poils grossiers et ne conservant que la four- rure la plus fine. Les prix des peaux sont réglés par les deux ventes aux enchères qui se font, chaque année, à Londres et dont la vente d'octobre est la plus importante. En 1890, on constatait une majoration de 100 % sur les prix de l'année précédente. La Compagnie commerciale de l'Alaska ayant fait, en effet, une fort mauvaise campagne, n'avait pu d'a- bord envoyer que 21,000 peaux sur le marché, alors que les demandes s'accroissaient sans cesse, et qu'il faut trois peaux pour confectionner une pelisse valant 1,300 francs environ. Comme les Bisons, les Phoques chassés et pourchassés avaient à peu près disparu sans qu'on eût prévu cette extinc- tion, ni songé à l'arrêter en temps opportun. On s'émut de ces faits aux États-Unis, et, de tous côtés, l'opinion publique discutait la question des rookeries. La Compagnie concessionnaire prétendait qu'un million de pho- ques, au moins, fréquentaient encore les îles du nord du Pa- LES PHOQUES DE L'ALASKA. 77 cifique en reconnaissant, il est vrai, qu'il en venait trois fois plus en 1886, mais que leur abondance était encore suffisante pour rendre des mesures de protection inutiles. Et les per- sonnes plus ou moins compétentes réduisaient à 500,000 le nombre des Phoques émigrant chaque année vers ces îles. Voulant élucider ces laits, le Congrès se décida à faire l'aire une enquête sur les lieux mêmes, et cette mission fut confiée au professeur Elliott, bien connu pour ses études sur les mœurs des phoques. Ayant étudié la question sans la moin- dre opinion préconçue et en pleine connaissance de cause, M. Elliot a pu présenter au Congrès un rapport dans lequel il déclare que 100,000 phoques seulement atterrissent à l'é- poque actuelle sur les possessions américaines, les attaques des individus qui les guettent en pleine mer ayant surtout réduit l'effectif des troupeaux, et, comme conclusion, il se voit obligé de demander au Congrès l'interdiction de toute chasse pendant une période de sept ans, sans quoi l'extinc- tion absolue n'est plus qu'une question de temps. La suspension pendant sept ans de la chasse des Phoques ferait perdre au trésor américain une somme de 1 millions de dollars (36 millions environ de francs) de revenu direct. La nourriture des indigènes, pendant ces sept ans, retomberait tout entière sur le trésor américain, ces populations n'ayant d'autre ressource que la chasse des Phoques. Ce serait là une nouvelle dépense de 500,000 dollars au moins, environ 2,515,000 francs. Plus de 300,000 dollars (1,500,000 francs) seraient nécessaires pour l'entretien des croiseurs chargés de faire respecter la loi. Enfin, MM. Mills Levis et Liebs, de la North American Commercial Society, les nouveaux con- cessionnaires de la chasse aux Phoques depuis le 1 er mars 1890, dont le contrat a une durée de vingt ans, exigeraient une indemnité de plus de 255,000 francs, plus de 50,000 dol- lars pour cette longue privation de jouissance. La perte totale subie par le trésor américain s'élèverait donc à plus de 40 millions de francs. Il est vrai que ce sacrifice lui con- serverait peut-être une importante source de revenus. Le gouvernement des Etats-Unis est seul maître sur les îles qu'il a achetées à la Russie ; il peut y interdire la destruc- tion des Phoques, sauf, bien entendu, à payera la Compagnie concessionnaire une indemnité à déterminer; mais, nous l'avons vu, ce n'est pas ce mode de chasse qui nuit le 78 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. plus à la multiplication des Phoques, c'est la chasse, la pour- suite en mer des femelles sur le point de mettre bas. Les Américains ont-ils le droit d'interdire cette' chasse dans la mer de Bering? Cette question a été le motif d'une action diplomatique, le gouvernement américain voulant, afin d'em- pêcher la chasse des Phoques en pleine mer, assimiler la mer de Bering â une mer fermée distincte de l'océan Pacifique. L'empereur de Russie Alexandre I er avait, en effet, songea la faire considérer comme telle en 1824. Limitée au nord par le détroit de Bering, au sud par le cordon presque ininter- rompu des lies Aléoutiennes dépendantes de l'Alaska, à l'ouest et â l'est par les continents asiatique et américain, la mer de Bering prêtait, par sa configuration, sa topographie, un semblant de légitimité à cette prétention. Les traités inter- venus en 1824 entre l'Amérique et la Russie, et en 1825 entre cette puissance et l'Angleterre donnèrent gain de cause aux réclamations des puissances intéressées. La Russie s'inclina. L'existence de ces traités vient d'être rappelée au cabinet de Washington par le gouvernement de Londres, qui en tire la conclusion que les Etats-Unis n'ont pu hériter d'un droit qu'eux-mêmes avaient refusé à la Russie. Le gouvernement américain a cependant fait saisir un bateau canadien, le Say- ward pris en action de pêcbe â 78 kilomètres de la côte, et la saisie a été légitimée par la cour du district d'Alaska. Le président des Etats-Unis, M. Harrisson, manifeste en outre l'intention pour la campagne prochaine d'envoyer des croi- seurs armés dans la mer de Bering, avec ordre de saisir en pleine mer tout navire ayant des Phoques à bord. Les chasseurs, de leur coté, ne se rendant sans doute pas bien compte que l'unique objet de leur industrie, les Phoques, vont probablement être dérobés â leurs attaques, mais ayant constaté, par exemple, que les prises devenaient de plus en plus difficiles, et le massacre dont la durée est si courte, de moins en moins rémunérateur, voudraient que la Compagnie concessionnaire améliorât leur situation. En 1877, à l'époque oii la chasse était encore florissante, 10 % environ des chas- seurs s étaient acquis 5 â 6,000 francs d'économies ; 10 % de ces chasseurs ne gagnaient pas assez pour faire vivre leur famille, 80 % arrivaient tant bien que mal à atteindre la campagne suivante. Il faut reconnaître que les bons chas- seurs qui récueillaient en quelques jours une somme de LES PHOQUES DE L'ALASKA. 79 2,400 francs environ pouvaient vivre â peu de irais de pois- son et de gibier pendant toute la durée de l'année, et étaient logés gratuitement, de sorte que leur argent s'en allait en dépenses futiles. Sans s'occuper de ce qui se passe à Was- hington, de l'interdiction certaine de la chasse en mer et probable de la chasse sur les cotes, les tueurs de Phoques veulent demander à ceux qui les emploient une amélioration de leur sort. En novembre 1890, un certain nombre de chasseurs de la Colombie anglaise, de ceux qui poursuivent les Phoques en mer, quelquefois pour le compte de la Compagnie conces- sionnaire, le plus souvent pour le compte de sociétés pro- priétaires de navires, et qui, en dehors de ce mode de cap- ture, savent également, si la cote n'est pas gardée, faire une descente à terre et faire de nombreuses victimes dans les Phoques concédés à la Compagnie, se sont réunis pour dis- cuter les conditions qu'ils entendaient désormais imposer aux armateurs, et en arrivèrent à émettre les singulières proposi- tions suivantes, que nous reproduisons à titre documentaire : Considérant qu'un bon chasseur doit être mieux rétribué qu'un chasseur médiocre, les Colombiens voudraient imposer les conditions ci-dessous â ceux qui les emploient. Chaque peau de Phoque sera payée 1 dollar (5 fr. 15) â tout chasseur qui en fournira moins de 199. Le chasseur qui en fournira de 199 â 299 recevra 1 dol- lar 50, ou 1 fr. 70 par peau. Le chasseur qui en fournira de 299 â 399 recevra 2 dollars par peau, ou 10 fr. 30. Au-dessus de 399 peaux, chacune d'elles se paierait 2 dol- lars 50, ou 12 fr. 35. Chaque peau de Phoque d'un an sera payée 1 dollar. Les matelots des chaloupes de chasse recevront 30 dollars, 154 francs, par mois, ou 15 dollars, Ti francs et 25 cents, 1 fr. 30 par Phoque tué de leur bord, ou ils ne recevront pas de paie mensuelle, mais auront droit â 50 cents à 2 fr. 60 par Phoque tué de leur bord. Enfin, le nombre des chasseurs expérimentés étant assez réduit, chaque navire partant pour les îles à Phoques ne pourrait en embarquer que trois ; les autres chasseurs se- raient recrutés parmi les pêcheurs de marsouins des Etats de l'est, ce qui permettrait de donnera tous les navires un équi- page homogène. LES OISEAUX INSECTIVORES CAUSES ET CONSÉQUENCES DE LEUR DISPARITION Par M. J. CLARTÉ. Si l'Algérie a ses invasions de sauterelles, qui lui causent de si immenses ravages, malgré tous les moyens employés pour arrêter leurs dévastations (moyens qui seront probable- ment bien longtemps encore insuffisants, tant qu'on n'aura pas trouvé des auxiliaires naturels, des ennemis nés des sauterelles et de leurs larves, des amateurs de leurs œufs). Nous aussi, nous avons eu cette année, dans notre région de l'Est, une invasion d'un autre ordre, qui, elle aussi, a causé des dégâts sérieux . Vers le commencement de septembre, sont arrivées d'innom- brables légions de papillons blancs, nommés communément papillons de chou [Pieris rapce) ; d'où venaient-ils ? Je ne sais si quelqu'un a pu le savoir, car leur apparition a été subite . Ces régiments, compacts à leur arrivée, se dispersèrent en bandes considérables dans les jardins et dans les campagnes, partout où il y avait des choux pour y déposer leurs œufs ; aussi, peu de temps après, on s'aperçut des premiers ra- vages causés par les premières petites chenilles écloses ; chaque chou en était littéralement couvert; ces petites che- nilles grossissant très vite, rongèrent les feuilles de choux, qui furent en peu de temps réduites à l'état de squelette, il n'en resta plus, que les nervures ; puis, les choux de toutes sortes étant détruits, les chenilles se jetèrent sur tous les autres crucifères, navets, choux-raves, choux-navets, etc., jusqu'au jour où les gelées vinrent les faire disparaître ; que sont-elles devenues ? et qu'en adviendra-t-il au retour des beaux jours ? Autrefois, il y a de cela seulement 25 à 30 ans, il y avait encore beaucoup de petits oiseaux, surtout des insectivores, Fauvettes, Mésanges, Rouges-gorges, Rouges-queues, etc., dont la nourriture se compose presque exclusivement d'in- LES OISEAUX INSECTIVORES. 81 sectes nuisibles, en grande partie de chenilles ; aussi, avec les beaux jours, alors que réapparaissent les insectes, les voyait-on revenir en grandes quantités, dans nos jardins, nos champs, nos prairies, nos forêts, y faire leurs nids, nous égayer par leurs chants et détruire, pour en faire leur nourriture, nos plus cruels ennemis, les insectes. Je dis que les insectes sont nos plus cruels ennemis, parce que le nombre en est incalculable, qu'il y en a des centaines d'espèces nuisibles, qui s'attaquent à tout ce qui nous est utile ou agréable ; les arbres de toutes sortes, fruitiers, fores- tiers, d'industrie ou d'ornement, les légumes, les céréales, etc., ont tous leurs parasites, et leur petitesse est leur protec- tion naturelle, car elle les soustrait à notre atteinte ; il n'y a que l'oiseau, qui, grâce à ses ailes, pouvant se transporter partout, peut les atteindre dans tous leurs repaires. Et les oiseaux, ces destructeurs d'insectes, les plus puissants auxiliaires de l'homme dans le combat pour la vie, disparais- sent d'année en année, de la façon la plus inquiétante, et à mesure de cette disparition des oiseaux insectivores, nous arrivent par formidables légions nos terribles ennemis les insectes, qui, n'étant plus inquiétés dans leurs évolutions, se propagent en toute sécurité. Et l'homme, le cultivateur, l'horticulteur, le vigneron, le propriétaire du sol enfin, sous toutes ses formes, regarde épouvanté le fléau qui s'avance, qui court, qui dévaste, parce que plus rien ne l'arrête dans sa marche envahissante, depuis que l'équilibre est rompu, depuis que l'oiseau, ce puissant allié donné â l'homme par la Providence, diminue dans des proportions telles, qu'il n'existera bientôt plus qu'à l'état de souvenir ; car l'homme, dans son aveuglement, dans sa folie de destruction, détruit lui-même ce qu'il devrait protéger, et par là même protège ce qu'il ne tiendrait qu'à lui qui fût détruit. En effet, l'homme depuis son enfance, jusqu'à un âge assez avancé, s'acharne à la destruction des oiseaux ; les enfants dans la campagne, non seulement les petits enfants, mais de grands garçons, même des hommes qui devraient être raison- nables, parcourent en bandes ou isolément, les campagnes et les forêts, à la recherche des nids d'oiseaux, détruisant tous ceux qu'ils trouvent, brisant les œufs, tuant les jeunes petits ou grands, pour en faire des fritures, et quelles fritures ! ! ! 20 Janvier 1892. 6 82 REVUE LES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. En présence de cette abominable destruction de l'oiseau dans le nid, que font les fonctionnaires chargés de la répres- sion, chargés de découvrir et de poursuivre les coupables? Ce qu'ils font ? Rien, absolument rien ; on croirait qu'ils n'ont pas conscience que détruire un nid d'oiseau est un délit, plus qu'un délit, un crime. Puis, lorsque les petits oiseaux, échappés à cette destruc- tion, sont devenus forts et parcourent les plaines et les forêts, recommence la tuerie par d'autres procédés, selon les diverses régions : les sauterelles ou raquettes, les lacets, les filets, les gluaux, la pipée, etc. C'est par millions qu'il faut compter les victimes ; mais alors ces hécatombes sont licites ; ce sont les gouvernants, ce sont les législateurs, les hauts fonction- naires de l'État, ceux qui sont chargés de faire les lois, ceux chargés de les faire exécuter, tous ceux enfin qui devraient veiller aux intérêts du pays, qui autorisent cette épouvantable destruction ; on croirait que personne ne veut se rendre compte de la perte immense, qui se chiffre par des centaines de millions de francs, occasionnée par cet impitoyable mas- sacre des petits oiseaux. Ils ne se rendent pas compte, ou plutôt ils ne veulent pas se rendre compte, tous ces Sybarites, amateurs de ces char- mants, mais pour eux, surtout succulents petits becs-fins, ce que coûte à leur pays la douzaine de petits oiseaux qu'ils viennent de savourer à leur déjeuner ou à leur dîner ; en effet, une mésange, une fauvette, un rossignol, un rouge- gorge, un rouge-queue, etc., peuvent manger en moyenne chacun cinquante chenilles par jour, quinze cents par mois, pendant les six mois de l'année que ces petits oiseaux passent chez nous. Cette douzaine de petits oiseaux aurait détruit, en chiffre rond, cent mille chenilles ; qu'on se rende compte alors des dégâts causés à l'agriculture, à l'horticulture, à l'arboriculture, par ces cent mille chenilles ou autres insectes aussi nuisibles, qui doivent la vie à une douzaine de petits becs-fins, mangés par un seul gourmand, dans un seul repas. Quand on pense aux millions de ces charmants et utiles petits êtres, détruits dans les deux seuls mois que leur chasse est autorisée, et qu'on fasse par la pensée le calcul des milliards d'insectes qu'ils auraient dévorés, on comprendra facilement que les dégâts causés par ces milliards d'insectes à LES OISEAUX INSECTIVORES. 83 la France dans son agriculture, se chiffrent par des centaines de millions de francs. N'y a-t-il donc pas de remède à ce déplorable état de choses ? le reste des petits insectivores est-il donc fatalement destiné à disparaître? nos moissons, nos vendanges, nos récoltes de légumes et de fruits, destinées â devenir la proie des milliards de chenilles et d'insectes de toutes sortes, qui se nourrissent â nos dépens en toute sécurité ? Si, il y a des remèdes de plus d'une sorte ; il faut d'abord de bonnes lois préservatrices, il faut des lois protectrices, il faut, pendant un certain nombre d'années, l'interdiction absolue de la chasse, sous toutes ses formes, aux petits oiseaux ; il faut que tous les fonctionnaires, à tous les degrés, chargés de faire exécuter les lois, fassent leur devoir, tout leur devoir; il faut que tous les délinquants, tous sans excep- tion, pris en délit, soient traduits devant les tribunaux et que les juges, souvent trop disposés à n'appliquer la loi que trop mollement et trop souvent aussi avec partialité, l'appliquent impartialement et inexorablement ; s'il était fait ainsi, on verrait bientôt reparaître nos auxiliaires, les protecteurs naturels de nos jardins, de nos vignes, de nos champs et de nos forêts et l'anéantissement ou au moins la disparition dans d'énormes proportions, de nos terribles ennemis les insectes. La diminution dans les forêts, aussi bien que dans les vergers et les jardins, de ces vieux arbres creux qui servaient d'asiles à un grand nombre de petits oiseaux, qui y venaient faire leurs nids, est aussi une cause sérieuse de la diminution des nids dans presque toutes les régions ; il y aurait cepen- dant un moyen bien simple pour obvier à cet inconvénient, ce serait d'accrocher après des arbres, dans les forêts, les vergers, les jardins, des bûches creuses ou de simples petites boîtes, avec un trou pour servir d'entrée ; dans ces petits appareils qui ne coûtent presque rien, la mésange et tous les petits oiseaux qui nichent dans des trous viendraient y faire leurs nids. J'ai un jardin dans lequel j'ai planté quelques massifs d'arbres et d'arbustes, au fond de ce jardin, quelques ares en petits bois d'essences variées : après une vingtaine d'arbres, depuis environ dix ans, j'accroche des bûches creuses, et tous les ans, dans la plupart de ces bûches, les Mésanges de toutes variétés, les Rouges-queues, les Sittelles, les Torcols, etc., 84 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. Tiennent y faire leurs nids ; dans les massifs, ce sont les Fauvettes, les Rossignols, les Accentenrs, les Hypolaïs icté- rines, les' Bruants, etc., et tous ces charmants petits hôtes, comprenant qu'ils sont là en toute sécurité, chantent du matin au soir et me paient largement l'hospitalité que je leur accorde en purgeant mes arbres, mes légumes, mes fleurs, de la vermine qui les dévorait. Je ne citerai qu'un fait qui prouvera ce que j'avance: un couple de Mésanges, la grosse Charbonnière, la plus répandue, dont la femelle pond de douze à vingt œufs ; il naît environ quinze jeunes, je mets douze en moyenne seulement; il faut à chaque jeune environ trente chenilles par jour, dès qu'il commence à avoir des plumes ; les premiers jours après la la naissance des jeunes, les Mésanges leur apportent, soit de toutes petites chenilles ou de petits insectes, ainsi que leurs œufs; à leur sortie du nid, qui s'effectue à environ vingt-cinq jours de leur naissance, les jeunes Mésanges sont encore nourries par leurs parents de quinze à vingt jours, puis dès qu'elles mangent seules, elles se répandent dans les jardins et les vergers avoisinant le lieu de leur naissance, continuant la destruction des chenilles et autres insectes dont elles absorbent de très grandes quantités, car à cet âge elles sont excessive- ment voraces; cette première nichée, née en avril ou com- mencement de mai, nous reste donc près de six mois, et on peut estimer que, pendant ce temps, cette douzaine de jeunes Mésanges, avec le père et la mère, auront détruit pour leur nourriture cent mille chenilles et autres insectes aussi nuisi- bles ; même nombre par conséquent que la douzaine de petits Becs -fins, cités plus haut et mangés au déjeuner d'un Lucullus ; presque toujours cette première nichée est suivie d'une seconde. Les autres petits oiseaux insectivores produisent moins de jeunes que les Mésanges, cinq en moyenne, mais détruisent individuellement autant d'insectes ; on peut donc s'édifier par ce petit aperçu de la formidable destruction d'insectes que feraient ces jolis petits êtres, si, au lieu de leur faire une guerre acharnée et impitoyable comme celle que nous leur faisons, nous les protégions, nous leur donnions les moyens de se reproduire et de se propager . Si donc, les produits de nos champs, de nos jardins, de nos vergers, de nos vignobles, si, nos plantes d'agrément sont LES OISEAUX INSECTIVORES. 85 ravagés par des milliards d'ennemis qui échappent à tous nos moyens de destruction, nous n'avons pas le droit de noua plaindre, puisque le seul, l'unique moyen à opposer au flot envahisseur et destructeur, nous l'avons sous la main : le petit oiseau insectivore; il ne nous demande, pour nous rendre cet immense service, qu'un peu de protection. J'ai observé, cette année, un nid de Torcol dans une bûche accrochée à un sapin du petit bois de mon jardin ; pour cela, j'ai décroché la bûche que je tenais d'une main, de l'autre j'ai soulevé le couvercle ; la femelle était sur ses œufs, elle couvait et ne voulait pas se déranger, ayant l'air de me menacer et faisant entendre en soufflant de colère, un bruit produisant chèc, chèc, chèc ; c'est avec peine que je pus la faire glisser de côté et compter dix œufs sur le fond de la bûche et sans nid. Plus tard, lorsque les jeunes étaient déjà couverts de petites plumes, je regardai de nouveau et pus me convaincre que je ne m'étais pas trompé, il y avait dix jeunes ; ce qui m'a surpris, car quelques auteurs d'ornithologie que j'avais consultés, entre autres Y Ornithologie européenne, de Degland, disent que la femelle de Torcol pond de cinq à huit œufs. Les jeunes Torcols, sortis du nid, ne restèrent pas plus de huit jours dans le jardin, puis disparurent, ainsi que leurs parents, probable- ment à la recherche de quelque fourmilière, car ces oiseaux sont très friands des fourmis et de leurs larves. LA PECHE ET LA PISCICULTURE DANS LE GOUVERNEMENT DE RADOM Par M me Cath. KRANTZ. Nous avons déjà eu l'occasion de citer les travaux sta- tistiques dus à l'initiative des Conseils généraux (zemstvo) et des « bureaux de statistique » qui se poursuivent dans les gouvernements et les districts de l'Empire russe, portant sur leur état économique et industriel. Les quelques notions sur la pèche et la pisciculture, dans le gouvernement de Ra- dom (Pologne) ci-dessous, sont encore empruntées aux « Ma- tériaux pour servir à la description statistique du gouver- nement de Radom » recueillis et publiés sous la direction du chef dudit gouvernement, le prince Dolgoroukoff. Il suffit de jeter un coup d'œil sur la carte pour com- prendre que le gouvernement de Radom se trouve dans des conditions très favorables pour le développement de l'indus- trie et de la culture du poisson. L'hydrographie de ce pays très bien boisé, — ce qui a dû contribuer essentiellement à la formation des plus ou moins grands bassins d'eau, — nous montre un réseau entier de lacs et de rivières dont les principales sont la Vistule et la Pilitza. Le premier de ces fleuves arrose de ses eaux les parties nord- est, est et sud-est du gouvernement, et le second, ses fron- tières du nord-ouest et de l'ouest. Voici quels sont les affluents de la Vistule parcourant le gouvernement de Radom : 1. La rivière Tsckernaïa : Lapovka ou I.agovitza. 2. — Koprjivianka ou Yrona : Klimovka. 3. — Opatovka ou Loukava. 4. — Sambor. I Lontscba. 5. — Kaménnaïa j Katschka. ( Komionka. / Stscbip. 6. — Ujonka ! Veiitzka. ' Ostrovka. LA PÈCHE ET LA PISCICULTURE EN POLOGNE. 87 7. La rivière Radornka : Mletchna l Tchernaïa. l Drjevilschka Brj 8. — Pelitza \ I Venglianko ousnïa. 9. — Klempianka. 10. — Zvolénianka. , Zagordjanka. 11. — Lakba } [ Vivozka Topor. 12. — Borovetzka. 13. — Prjilentzka : Lagouschovskaïa. 14. — Brjeznitchka. 15. — sans nom. En ce qui concerne les lacs, on en compte 15 dans le dis- trict Sandonursky ayant 256 morgues de superficie (morgue = 1452 toises carrées), 4 dans le district Opatovsky s éten- dant sur 36 morgues, 9 dans le district Ilgétzky avec une surface de 60 m., 26 dans le seul district Kosénitzky repré- sentant en superficie 99 mètres, et au total, le gouverne- ment de Radom possède 54 lacs couvrant un espace de 45 morgues. Autrefois, la pisciculture était florissante dans ce pays ; les propriétaires de quelque importance, ainsi que les cultiva- teurs, semblaient avoir eu à cœur d'installer chez eux cette industrie d'une façon fort Lien entendue. Des restes de rem- blais indiquant l'existence des étangs dans des propriétés particulières, témoignent du développement considérable qu'avait eu la pisciculture dans ce pays. Cependant — fait curieux — aujourd'hui que la consommation et les prix du poisson se sont accrus en même temps que ceux des autres produits alimentaires, et que, par conséquent, l'élevage du poisson dans une localité qui lui est aussi propice aurait dû prospérer, — aujourd'hui, lisons-nous dans les Matériaux, « son état est plus que triste ». La Vistule et la Pilitza elles-mêmes, par suite d'une des- truction excessive, sont presque entièrement dépeuplées à l'heure actuelle. Une culture d'ailleurs mal entreprise et conduite négligem- ment, se rencontre encore dans quelques terres importantes appartenant à des propriétaires riches, tandis que dans les exploitations rurales de moindre valeur, « l'absence des ca- 88 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. pitaux », selon la formule consacrée de ce genre de lamenta- tions, en empêche l'introduction. Avant de passer à la description des localités où l'élevage des poissons est organisé sur des bases plus ou moins ration- nelles, nous croyons utile de faire connaître les représen- tants de la faune ichtyologique qui peuple les cours d'eau du pays. Les Matériaux comptent treize espèces : 1° Le Brochet [Esooc lucius) qui se rencontre partout et, en dépit de sa nature vorace et des dommages qu'il cause, est élevé très volontiers en raison de la valeur gastronomique de sa chair, fort estimée dans le pays. Son poids atteint ici jusqu'à 30 livres et plus, et il se vend ordinairement 20 k. la livre, mais il monte aussi quelquefois à 40 kopecks, ce qui est évidemment un prix fort élevé. 2° Le Saumon (Salmo salar), qui habite la Vistule où on le prend surtout à l'époque du frai. Il se vend souvent 50 k. la livre. 3° Le Sandre (Lucioperca sandra). Il est très abondant dans la Vistule. Son poids est le même que celui du Brochet, mais il est fort prisé et vaut 30-40 k. la livre. 4° La Lotte (Lotta fluviatilis). Elle vit dans les grandes et les petites rivières, préfère l'eau pure et fraîche et un fond pierreux. Par préjugé, les habitants chrétiens ne mangent guère de ce poisson, et le rite des Israélites leur en interdit la consommation. Le commerce de la Lotte est donc nul. 5° La Perche [Perça fluviatilis); on la trouve dans les ri- vières et les grands étangs. Elle n'atteint que rarement plus d'une livre et ne se vend guère séparément. 6° La Tanche [Tinca vulgaris). On l'élève dans les étangs avec les Carpes. 1° La Carpe commune (Cyprinus carpio). Elle est surtout répandue dans les propriétés. L'exploitation aquatique est l'objet de quelques soins. Ce poisson s'accommode de toutes les eaux, et, grâce à sa fécondité et à sa rapide croissance, il a pris une des premières places au point de vue de la quantité dans le commerce local. On prend d'habitude les Carpes en vidant les étangs. Dans les installations piscicoles, on trouve ordinairement cette Carpe en compagnie de la Carpe royale, qui a sur chaque côté du corps une rangée d'écaillés jaune LA PÈCHE ET LA PISCICULTURE EN POLOGNE. 89 vif. Bien que sa chair ait un goût légèrement sucré, elle n'en est pas moins savoureuse et tendre, et l'espèce se vend fort Lieu. Son prix varie entre 20 et 40 kop. la livre. Rarement, les Carpes prises dans le gouvernement de Radom pèsent plus de 10 livres. 8° Le Carrassin {Carrassius vulgarîs). Il est abondant dans tous les étangs du pays, mais il ne constitue point un objet de commerce particulier. 9° Le Gardon [Leuciscus rutilas). Poisson des plus com- muns, habitant partout, connu également sous le nom de Poisson blanc. Comme on n'en rencô"htre dans le commerce local que de menues pièces, il se vend non au poids, mais au « garnetz » (3 litres 277) ou à la « tschetvert » (2 hectolitres 097). Le Gardon est surtout consommé par la classe pauvre, et en particulier par les Juifs indigents. 10° La « noble » Brème (Abramis brama). Elle vit dans les lleuves et les grands étangs. Sa chair blanche est d'un goût désagréable; son poids atteint 5 livres et davantage. La Nimbe et la Serte, qui se rencontrent dans les rivières du pays, appartiennent à la même espèce. ll u La Truite (Salmo fario). Elle est assez rare dans le pays. On en trouve cependant dans les rivières à courant rapide et à lit pierreux. On la pèche au moyen de nasses ou bien en asséchant une certaine partie des rivières au moyen d'un barrage. Son poids ne dépasse guère une livre. Son prix est très élevé. 12° L'Anguille {Anguilla fluviatilis) . Elle abonde dans l'eau courante ainsi que dans les eaux stagnantes. On trouve des pièces pesant jusqu'à 5 livres. 13° Le Sterlet (Acipenser sturio). Il se prend au printemps et en automne dans la Vistule, surtout aux frontières des districts Kosénitzky et Iljétzky. On en expédie à Varsovie. Des pièces ayant plus de deux mètres de taille et pesant jus- qu'à 100 livres, ne sont pas rares. Passant à la pèche telle qu'elle existe dans le gouvernement de Radom, nous nous trouvons en face d'un état de choses toujours le même pour tous les pays de la Russie. Dans les rivières où le droit de pêche appartient aux propriétaires riverains, ainsi que dans les étangs dispersés par tout le gou- vernement et surtout dans sa partie nord- est, la pêche se fait 90 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. partout et toujours « sans aucun ordre ». Cette destruction maladroite et imprévoyante a une influence funeste sur le nombre et la taille des poissons. Les propriétés où l'élevage du poisson est conduit d'une façon intelligente font exception, et les rares cultures exis- tantes sont de proportions fort restreintes, et cela, nous le répétons, en dépit de tous les avantages pécuniers qu'offre ce genre d'élève dans le pays, avec ses grands débouchés et la facilité du débit. Les Matériaux ne citent que deux installations piscicoles. Dans la propriété Lénkâvitza (district Kosénitzky) apparte- nant au comte Kitzinsky, il existe douze étangs peu profonds affectés au frai, six autres reçoivent les alevins pendant toute leur période de développement, et enfin six étangs plus im- portants où s'opère la pêche pour la vente. Toute cette instal- lation assez récente est disposée dans des terrains incom- modes, qui seraient du reste inutilisables d'une autre façon. Chacun des six grands étangs reçoit 150 « kopes » (mesure locale égale à 60 gerbes de blé ?) de poissons de l'année, qui sont repêchés à l'âge de trois ans. A ce moment, le poids des poissons élevés dans les étangs est de 3 livres pour les Carpes, 1 livre pour le Carrassin, 2 livres pour la Tanche et la Perche, tandis que le Brochet en pèse 4. Afin d'atténuer les dommages causés par ce dernier, on ne le met dans l'étang qu'une année après les autres. En général, le poisson se développe mal à Lenkàvitza. Un seul des étangs possédant un fond de tourbe, semble être dans des conditions favorables à la multiplication des Sandres. Les frais d'installation de cette exploitation se sont élevés à 6,000 roubles, et elle donne de « beaux bénéfices », selon l'expression des rédacteurs des Matériaux, bien que les prix auxquels les marchands de Varsovie achètent soient très bas, car ils n'atteignent que le chiffre de 12 kop. 1/2 par livre de poisson vivant. Une autre exploitation vient d'être organisée par M. Fuch- sévitch, gérant de la terre de Borkovitzé, appartenant au prince Sviatopolk-Tschetvertinsky. Sur cette installation, nous pouvons donner des renseignements provenant de M. Fuchsévitch lui-même. Les étangs, dispersés dans les trois métairies de la propriété LA PÊCHE ET LA PISCICULTURE EN POLOGNE. 91 furent nettoyés et aménagés en 1818; on en a creusé, en outre, de nouveaux dans des prés de peu de valeur et de rap- port. Il y a en tout aujourd'hui 10 étangs couvrant 4 mor- gues 1/2 d'espace. Les uns servent au Irai et aux alevins; dans d'autres on élève les poissons jusqu'à l'âge de deux ans. En dehors de ces étangs, sept grands étangs occupant en tout 42 morgues 1/2, servent à entretenir les poissons à partir de l'âge de deux ans et jusqu'à ce qu'on les en retire définitive- ment. La pèche a lieu dans les étangs à tour de rôle, de sorte qu'une année on pèche dans les six étangs de 20 m. 1/2, et l'année suivante dans le dernier de ces étangs, présentant à lui seul une surface égale à celle des six autres réunis. Soixante carpes royales (Carpio rex cyprinorum) ont été acquises en 1876 à Garhoff, gouvernement de Lublin ; ces poissons étaient fort gros et bons pour la reproduction. Les alevins obtenus ont été mis dans des étangs nettoyés à fond et appropriés pour l'élevage, et ce à raison de 5 « kopes » par morgue d'eau. Ils y sont restés pendant deux ans avant d'être repêchés définitivement. Comme les étangs en question sont situés au milieu des bois et n'offrent aux poissons qu'une nourriture peu fortifiante, les carpes de 4 ans n'y atteignent point une belle taille, ni plus de 2 livres 1/2 de poids. Malgré cela, et dans ces conditions défavorables, les béné- fices nets ont été, après le premier repêchage et la première vente, de 10 roubles par morgue. Actuellement, afin d'activer la croissance, on ne met à l'eau que 3 « kopes » de carpes par morgue en y mêlant 2 « kopes » de Carrassins et 1 « kope » de tanches. Deux des dix petits étangs mentionnés plus haut sont exclu- sivement affectés au frai et à l'élevage des jeunes Carrassins. Les poissons rapaces, comme le brochet et la perche, ont été entièrement détruits dans les petits étangs, mais il en existe encore une certaine quantité dans les grands, malgré tous les efforts faits pour les éliminer. Les conditions dans lesquelles se trouve la pisciculture de la terre de Borkovitzé présentent plus d'un inconvénient : les étangs sont dispersés sur un espace de 14 verstes, leurs rivages se trouvent souvent contigus à des propriétés de paysans, et bien que ces derniers n'aient pas le droit de pèche, le braconnage est pratiqué sur une grande échelle. De plus, quoique différents procédés pour la protection des rem- 92 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUEES. biais soient appliqués, le poisson s'en va souvent avec l'eau, surtout à l'époque des débordements du printemps. « Malgré tous ces inconvénients, disent les Matériaux, l'exploitation piscicole de Borkovitzé, non seulement couvre ses frais, mais donne proportionnellement au capital employé et aux dépenses d'entretien, un revenu assez élevé et qui ira toujours en augmentant dans l'avenir. » Le poisson pris est vendu sur place à des marchands de Radom, à raison de 20 kopecks la livre. Dans la propriété de Borkovitzé on rencontre des truites dans une rivière au lit pierreux, courant à travers des bois ; ce poisson sera prochainement l'objet d'une culture ration- nelle. LES BOIS INDUSTRIELS INDIGÈNES ET EXOTIQUES Par Jules GRISARD et Maximilien VANDEN-BERGHE. ( SUITE*) DURIO ZIBETHINUS L. Durian, Durion. Malais : Doeren, Doerken, Doerian, Durioa/i. Sondanais : Kadoe. Grand et bel arbre fruitier, ayant l'aspect général d'un orme, et pouvant atteindre de 20 à 25 mètres de hauteur, originaire de l'Archipel indien et de l'Asie tropicale ; feuilles alternes, simples, entières, ovales- oblongues, acuminées, épaisses, penninerves, parsemées de nombreux poils écail- leux. Son bois dur, d'un brun-rougeàtre, est d'une assez grande résistance ; on l'emploie dans les constructions comme char- pentes intérieures, mais il est sujet aux attaques des insectes qui le dévorent en trois ans et ne supporte guère l'humi- dité. Cependant, suivant M. Hasskarl, ce bois, bien préparé, serait beaucoup meilleur qu'on ne le pense généralement et pourrait être utilisé sous différents rapports, car les pièces de belles dimensions ne sont pas rares. Cet arbre est cultivé sur une grande échelle, et son fruit entre pour une grande part dans l'alimentation des indigènes, durant sa saison de production. Ce fruit, très volumineux, de forme ovale ou globuleuse, subligneux, indéhiscent ou s'ouvrant à peine en cinq valves, est couvert de fortes épines extérieurement ; à l'intérieur il renferme une pulpe blanche ou de couleur café au lait, molle, savoureuse, dans laquelle les graines sont enrobées. Il pré- sente ceci de particulier, qu'il allie la plus délicieuse saveur à l'odeur la plus infecte. Cette saveur complexe rappelle â la fois celle de plusieurs légumes et de la crème, et il possède en (*J Voyez Revue, 1891, noie p. 542. 94 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. même temps une odeur forte et pénétrante de concombre et d'ail qui le l'ait d'abord repousser à cause de sa fétidité, mais à laquelle on s'habitue graduellement au point qu'on finit par le tenir en grande estime. C'est ce qui fait que ce fruit est vanté par certains voyageurs et déprécié par d'autres. Cette pulpe passe également pour aphrodisiaque. La Civette Zibetli recherche beaucoup ce fruit et le mange avec voracité, d'où le nom spécifique appliqué à cet arbre. Non encore mûr, on le consomme bouilli comme légume. Les semences, grosses comme des œufs de pigeon, se mangent grillées. Les variétés : Njatoe-Docrian, de Sumatra, Doerian- Boenimj, de Bangka, et Doerian-Kera, de Riouw, donnent de bons bois de charpente. Le Durio Zibctliinus exige un sol très riche et assez humide. ERIODENDRON ANFRAGTUOSUM 1)C. Arbre à coton, Cotonnier-arbre, Ouatier, Bentenier. Bombax occidentale Sprg. — pentandrum L. Eriodendron Caribœum Don. — orientale Steud. Gossampinus alba Hamilt. Afrique portugaise : Mufuma (indigènes) Mafiimeira (colons). Annamite man- darin : Mien mou, Pin Kouèn. Annamite vulgaire : C'â/y gôn. Cambodge : A~", R<~> Ko. Cuba : Ceiba. Guadeloupe : Bois épineux. Hollandais : Kapok- boom. Indes néerlandaises : (Malais) Kapok. (Java) Randoe. Inde : (Dukni) Khat'jan-Ka-Kalli. (Hindoustani) S">eet-shimool (Tamoul) Marati-moggu. (Telenga) Buragu. Madacasgar : Hitmba, Moraingy. Mexique ; Ceiba pochote, Pochotc, Pochotl-yaxche, Arbol del algodon. Sénégal : (Mandingue) Binta- foro. (YolofF) Bcnten. Venezuela : Ccibo jabillo. Grand arbre à tronc généralement hérissé d'aiguillons acérés, qui disparaissent avec l'âge, atteignant une hauteur de 25 à 30 mètres, quelquefois plus ; branches disposées horizontalement et par étages ; feuilles palmées, composées de cinq à huit folioles entières, ovales lancéolées, mucro- nées, glauques en dessus. Originaire de l'Archipel indien, il est assez répandu dans l'Inde continentale ; il se rencontre encore sur plusieurs points de la côte occidentale d'Afrique, à Madagascar ainsi qu'aux Antilles, au Mexique, au Venezuela, etc. LES BOIS INDUSTRIELS INDIGÈNES ET EXOTIQUES. 95 Son bois blanchâtre, tendre et léger, est de peu d'usage ; toutefois, il est employé par les" indigènes dans la construction de leurs cases. Les Indiens des deux mondes en l'ont, malgré sa mauvaise qualité, de longues pirogues d'une seule pièce, dans lesquelles ils s'aventurent en pleine mer à d'assez grandes distances. Ces pirogues étant généralement travail- lées avec des instruments imparfaits, les nègres préfèrent, en effet, à des bois plus résistants, ceux qui sont d'un travail facile. En Cocbincbine, on utilise ce bois à|la confection des jouets. L'écorce, verte et lisse, est, dit-on, émétique, quoique la plupart de ses parties soient émollientes, mucilagineuses ; elle peut fournir des fibres grossières dont l'utilisation n'offre d'importance que dans les pays qui ne possèdent pas de meilleurs textiles. Le tronc produit une gomme transparente, jaune pâle, cas- sante et recouverte d'une pellicule opaque, de couleur rouge brun. La gomme, privée de cette pellicule, se dissout entière- ment dans l'eau et présente, avec les réactifs, tous les carac- tères de Yarabine ; la pellicule renferme une matière colorante et du tanin. Quand cette gomme reste longtemps sous l'arbre avant d'être récoltée, elle se transforme en un produit noi- râtre qui se gonfle beaucoup dans l'eau et prend un aspect gélatineux dont la couleur est très variable. La solution a un goût âpre, mucilagineux et peu agréable ; elle précipite en noir le sulfate de fer. La gomme, récoltée dans de bonnes conditions, peut être utilisée dans l'industrie, mais ne paraît convenir à aucun usage médical ; cependant, les natifs de l'Inde en font une solution qui, associée à quelques épices, est donnée dans les douleurs intestinales. Les feuilles et les fleurs sont mucilagineuses et jouissent de propriétés émollientes et adoucissantes ; il en est de même des racines . Dans les Indes néerlandaises, les feuilles sont employées comme succédané du savon pour l'entretien des chevaux, le lavage des dalles de cour, etc. Les fruits jeunes de X Eriodcndron anfractuosum sont alimentaires et se mangent, à défaut de Gombo, crus ou cuits. Ils sont en même temps adoucissants et astringents et , comme tels, employés en médecine aussi bien que dans l'art culinaire. 96 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. Les graines, renfermées dans une capsule allongée, coriace à maturité, déhiscente, sont entourées d'une sorte de coton dense et soyeux, qui peut remplacer l'ouate, mais dont on se sert particulièrement pour rembourrer les coussins, matelas, etc., mais on le dit dangereux pour les yeux. D'une texture trop faible et d'une longueur insuffisante pour être filés et tissés avantageusement, ces filaments sont souvent mélangés au coton et aux aigrettes du Calotropis gigantea. Par ce moyen, on obtient alors des tissus de fantaisie très légers, souples et brillants, mais de qualité inférieure. Ce duvet a été également essayé en chirurgie comme charpie et en chapel- lerie pour le feutrage. Suivant M. Ramon de la Sagra, les graines sont émollientes ; on les donne aux chevaux et aux vaches qui s'en accommo- dent bien; quelques petits rongeurs s'en montrent même très friands. M. de Vry en a obtenu 8, 9 % d'une huile jaunâtre, limpide comme de l'eau, non siccative et d'une saveur assez franche. L'huile d' Erioclendron est employée dans l'Inde pour différents usages . HIBISCUS ELATUS Swartz. Paritium elatum A. Rich. Jamaïque : Mountain Mahoe. Malais : Waroe goencng. Arbre d'une hauteur de 15 mètres, à feuilles subcordées, croissant naturellement à Cuba, à la Jamaïque, Porto-Rico et à la Guyane ; cultivé aux Indes orientales. Cette espèce, très voisine de Y II. tiliaceus, donne un bois de couleur verdatre, possédant toutes les qualités de force et d'élasticité du meilleur Frêne européen ; ses fibres sont plus longues et sa résistance plus grande encore. Ce bois est sus- ceptible d'être utilisé avec avantage pour la confection des brancards, flèches, timons de voitures et de chariots, avirons, rames, etc. A la Jamaïque, il est employé dans les travaux d'ébénisterie. Aux Indes néerlandaises, il sert aux mêmes usages que celui de Y H. tiliaceus. Le liber de YH. elatus, connu commercialement sous le nom de Cuba bast, fournit l'espèce de dentelle végétale, â la fois délicate et résistante, qui sert à attacher les paquets de LES BOIS INDUSTRIELS INDIGÈNES ET EXOTIQUES. 97 cigares de la Havane. On l'utilise encore pour fabriquer de bonnes et solides cordes. Ces libres libériennes étaient jadis fort employées en Eu- rope pour servir de liens en horticulture, et étaient importées de la Jamaïque et surtout de Cuba sur une assez grande échelle, mais ce commerce est aujourd'hui complètement tombé. Le suc mucilagineux de cette espèce sert à laver les yeux des jeunes enfants. HIBISCUS TILIAGEUS L. Bois de liège des Antilles. Bourao. Hibiscus tiliœfolius Salisb. — torluosus Walt.. — circinatus P Willd. Paritium ttliaceum A. de Juss. — circinalum Don. Afrique portugaise : Milola. Amérique centrale : Majugua. Antilles : Maja- gua. Gabon : Fvonoaé. Guadeloupe : Liège des Antilles. Inde : v Bengali et Sanscrit) Bala. (Cyngaiais) Belli-j)atta. (Hindoustani) Bola. Indes néerlan- daises : (Malais) Waroe-laoet, Waroe gombong, Waroe laut. (Madura) Waroe, Baroe. (Sondanais) Daiooenbaroe. Madagascar : Vàro, Bâro. Marquises et Sandwich : Hau. Nouvelle-Calédonie : Penh (indigènes) Bois de flot, Bois de liège, Grand Mahot (colons). Taiti : Burao, Burau, Ptiran, Pureau, Fau. Trinité : Mahot du bord de la mer. (Anglais) Sea side Mahavt. (Espagnol) Mahagua del mar. Petit arbre d'une hauteur moyenne de 10 mètres, à cîme large et arrondie, dont le tronc court et recouvert d'une écorce cendrée, présente un diamètre de 30-40 centimètres. Feuilles alternes, amples, cordiformes, aiguës au sommet, obtusément dentées, lisses en dessus, blanchâtres en dessous. Originaire des Indes orientales, cette espèce se rencontre dans presque toute la zone intertropicale. Très abondante dans tout l'archipel malais, le long des côtes, on la retrouve également aux Antilles ainsi qu'à Taïti, à la Nouvelle-Calé- donie et aux Marquises, soit au bas des ravins, soit sur les flancs des montagnes dont elle s'accommode aussi bien. Son bois, d'une nuance plus foncée que celle du noyer, tendre et léger, quoique d'une texture assez fine, est facile à travailler, mais il est nécessaire de l'immerger pendant un mois environ pour le rendre moins sujet aux attaques des insectes ; sa densité approximative est de 0,777. 20 Janvier 1892. 7 & 98 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUEES. Dans l'Inde, ce bois est ordinairement employé pour le charronnage et souvent utilisé pour fabriquer les plaques destinées à faire surnager les filets de pêche. Quoiqu'il ait peu de solidité, sa coloration agréable lui fait recevoir quel- ques applications dans l'ébénisterie ; on le nomme quelque- fois Bois de rose. Aux Indes néerlandaises, où ce bois parait posséder toutes ses qualités, les indigènes en font des cha- riots à buffles, des moyeux, des selles, des moulins à riz, des poteaux pour leurs constructions, des balanciers de pirogues, etc. Les ouvriers européens de la Nouvelle-Calédonie le débitent en planches et s'en servent pour construire des canots d'une grande légèreté. Son charbon peut entrer dans la composition de la poudre à tirer. Du bas de la tige, partent de grands jets que les naturels des Marquises emploient pour faire les parois de leurs cases, en les plantant debout et très rapprochés les uns des autres. A la Nouvelle-Calédonie, lorsque ces rejetons ont atteint la grosseur du bras, les indigènes enlèvent des anneaux d'écorce de dix centimètres de hauteur ; il se forme alors des bour- relets remplis d'une matière amylacée, qu'ils détachent en- suite pour les manger, après avoir desséchés au feu sur des cailloux. Ces morceaux d'écorce grillés sont peu nutritifs, mais non désagréables au goût. Le liber moyen de ces jets, découpé en lanières, sert de cordes sans autre préparation, et les Canaques ne connais- sent guère d'autres liens pour attacher les diverses pièces de leurs embarcations et la toiture de leurs cabanes. Les fibres de l'écorce, qu'on détache par macération dans l'eau, servent à confectionner de très bonnes cordes et cordelettes utilisées clans la fabrication des filets de pêche; on en fait aussi une toile grossière mais durable. Dans les colonies portugaises de l'Afrique, les natifs utilisent les fibres libériennes de Y Hi- biscus tiliaceus pour confectionner des cordages très résis- tants qu'ils attachent aux harpons dont ils se servent pour capturer les hippopotames. Ces filaments fournissent encore à l'horticulture des ligaments excellents pour maintenir les plantes délicates cultivées dans nos serres. Cette plante, par son mucilage abondant, partage les pro- priétés émollientes et adoucissantes de la plupart des mal- vacées. L' Hibiscus Mesnyi Pierre est un petit arbre de 8-12 mètres, LES BOIS INDUSTRIELS INDIGÈNES ET EXOTIQUES. 99 originaire de la Cochinchine, dont le bois blanc, peu résis- tant, n'est guère utilisé. Ses libres offrent les mêmes qualités que celles de YH. tiliaceus. L'Hibiscus sterculiœfolius Steud. [Paritium sterculiœ- folium G. et P.). « Arbre aux palabres » appelé Tabaho dans la Casamance, est un arbre de première grandeur, à larges feuilles cordées, assez commun dans toutes les forêts de la côte occidentale d'Afrique. Son bois, qui ressemble à celui du Noyer, est assez dur et s'emploie dans la construc- tion comme charpente ; il convient également aux ouvrages d'ébénisterie et de menuiserie fine. L'Hibiscus mdpinus Reinw. ( Tisoek ou Tissoek), originaire de Java, donne un bois de belle et bonne qualité, analogue â celui de 1'//. elatus. Mentionnons enfin dans ce genre, une espèce indéter- minée des Indes néerlandaises, le Waroe linggles qui fournit un bois moins estimé que celui des espèces précédentes. OCHROMA LA.GOPUS S\v. Patte de lièvre. Bombax pyramidale Cav. Antilles: Bois flot. (Anglais) : Corhvood. (Espagnol) : Tacarigna. Venezuela : Balso. Lano. Petit arbre d'une hauteur de 10-15 mètres, à feuilles cordi- formes, à cinq angles ou lobes denticulés, pubescentes, jau- nâtres en dessous, commun sur les côtes des diverses parties de l'Amérique tropicale. Le bois, d'une extrême légèreté, très tendre, se compri- mant facilement, sans toutefois avoir l'élasticité du liège, peut néanmoins le remplacer utilement dans une foule d'u- sages, notamment pour flotteurs de filets, bouchons, bondes de barils, etc. L'écorce de la racine jouirait de propriétés émétiques. Le fruit s'ouvre en cinq valves qui se roulent sur elles- mêmes et sont couvertes d'un duvet fauve, court, qui donne à ce fruit l'aspect d'une patte de lièvre, d'où son nom vul- gaire. Il contient une masse de filaments soyeux de même nature que ceux des Bombax et des Eriodendron, et qui sont employés aux mêmes usages. L'Ochroma tomentosum Willd. est un arbre de dimen- 100 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. sions semblables, mais à feuilles cordiformès trilobées, crois- sant naturellement clans la Colombie où il porte les noms de Balso et Palo de Misa. On se sert du bois léger de cette espèce pour construire les radeaux gui descendent le Mag- dalena. THESPESIA POPULNEA Corr. Faux bois de rose, Bois de rose de l'Océanie. Hibiscus populneus L. Annamite : Cây tra budhe. Antilles françaises : Catalpa, Catappa. Cochin- chine : Cây tia. Inde : (Bengali) Paresh-pippîd. (Cyngalais) Sooreya fjass. (Hmdoustani) Parsipu. (Tamoul) Poris. (Télenga) Ganganeru chettu. Mar- quises : Mio, Ifiyo. Nouvelle-Calédonie : Bois de rose. Taïti : Miro, Mira, Amae. Trinité : Mahot de Londres. Venezuela : Clemén, Crémon. Petit arbre à tronc court, souvent tourmenté, dont la hau- teur ne dépasse guère 10-15 mètres, recouvert d'une écorce rugueuse de couleur brunâtre. Feuilles alternes entières, amples, molles, longuement pétiolées, cordiformès ou del- toïdes, luisantes en dessus, ternes en dessous. Croissant naturellement sur le littoral de l'Asie et de la Ma- laisie, dans les terrains sablonneux et les plus ingrats, cette espèce se retrouve encore aux Antilles, notamment à la Mar- tinique, ainsi qu'au Venezuela et dans quelques îles de l'Océa- nie, la Nouvelle-Calédonie, Taïti et les Marquises. L'aubier est blanc, épais, et prend une belle teinte jaune étant verni ; dans les arbres noueux et tourmentés, il se prête admirablement à la formation de jolis dessins d'un ton clair, se détachant gracieusement sur le fond noir du bois lorsqu'on remploie en raccords symétriques. Le bois parfait est d'un rouge très foncé avec de larges veines violettes ou noirâtres souvent ondulées. Léger et d'une texture fine, facile à travailler et â polir, il exhale, étant frais, une légère odeur de rose poivrée. La belle teinte noire et les reflets fauves qu'il prend sous le vernis le font rechercher pour les travaux d'ébénisterie et de menuiserie de luxe. Mal- heureusement, le cœur de l'arbre est quelquefois atteint de pourriture et ne donne que des pièces de faibles dimensions. Dans les îles océaniennes, ce bois est d'une grande utilité aux indigènes qui s'en servent pour la construction de leurs canots et pour faire une foule d'objets domestiques, surtout LES BOIS INDUSTRIELS INDIGÈNES ET EXOTIQUES. 101 des plats et des sébilles à popoï. Aux Antilles, il est employé pour planches et pour le charronnage. Dans les Indes orientales le Thcspesia populnea comprend plusieurs variétés, assez différentes sous le rapport du bois, sur lesquelles M. Pierre nous fournit les renseignements suivants : I. Var. Rheedii, de l'Inde. Bois brun grisâtre à peine teinté d'une nuance rougeàtre servant quelquefois pour la confec- tion des jantes et rayons des roues de chariots en usage dans le pays. IL Var. Populneoicles [Hibiscus populneoides Roxb.) du Bengale, à l'embouchure du Ménam, de Phu-quôc et Poulo- Condor. Bois rouge-clair. III. Var. Macrocarpa, de Phu-quôc. Bois plus rosé que celui de la variété précédente, d'une densité très faible et néanmoins d'une longue durée, il convient particulièrement pour le placage ; c'est aussi un excellent bois de menuiserie. Les Annamites l'emploient également dans la charpente et comme colonnes de maisons. L'écorce intérieure est très fibreuse ; elle servait autrefois aux habitants des Marquises pour faire des étoffes, mais comme ils connaissent maintenant des textiles plus avanta- geux, cet usage a presque disparu de nos jours. Le fruit est une capsule coriace, de la grosseur d'une petite noix, comprimée dans le sens de la longueur, contenant une amande oléagineuse. Lorsqu'on incise les jeunes pousses et les capsules avant leur maturité, il en découle un suc rou- geàtre qui passe, à la Nouvelle-Calédonie, pour posséder cer- taines propriétés médicinales. On l'emploie pour combattre les affections de la peau, les contusions, etc. Le suc des fruits jouit des mêmes propriétés, ainsi que la décoction de son écorce. Le suc jaune des capsules sert en teinture. A Taïti, les capsules vertes, contusées et appliquées sur le front, passent pour guérir la migraine; le suc jaune, glutineux qui exsude de ses pédoncules est un remède populaire contre les morsures des Scolopendres ou Mille-Pieds. 102 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. FAMILLE DES STERGULIAGÉES. Les végétaux de cette famille sont des arbres, des arbris- seaux, rarement des herbes, à feuilles caduques, rarement persistantes, alternes, simples ou composées, stipulées, pen- ninerves ou palmatinerves, présentant souvent des incisions ou lobes en rapport avec ces nervures. Les espèces se rencontrent dans les régions tropicales des deux mondes et dans les zones tempérées qui les avoisinent. Ces plantes participent aux propriétés générales des Mal- vacées par l'abondance du principe mucilagineux qu'elles renferment, mais ces propriétés sont toutefois modifiées par le mélange d'une matière extractive amère et astringente, qui s'accompagne souvent de substances stimulantes ou émé- tiques. Les Cola fournissent des semences recherchées pour leurs propriétés excitantes. Plusieurs Buettneria, Hclic- teres, etc., sont employés en Amérique et en Asie, dans la médecine indigène, les uns comme émollients ou astringents, les autres comme stomachiques. Les Pterospermun fournis- sent à l'industrie d'excellents bois de travail. Les Sterculia présentent des qualités variées, plusieurs donnent des graines comestibles et oléagineuses, leur écorce astringente produit, dans quelques espèces, un suc gommo-mucilagineux analogue à la gomme adragante. Enfin, les Thedbroma alimentent le commerce de graines {Cacao) largement usitées dans la fa- brication des chocolats. COLA ACUMINATA R. Br. Kola. Sterculia acuminata Pal. de Beauv. — macrocarpa Don. — nitida Vent. — verticillata Schum. et Thônn. Siphoniopsis monoica Kakst. Afrique occidentale : (Sénégal) Gourou. N (jour ou. Goura. Kola. Afrique por- tugaise : Coleira. (Nègres) : Riquesu, Muquesu. Gabon : Ombéné. Bel arbre dont le port offre quelque analogie avec celui de notre châtaignier d'Europe, à tronc droit et cylindrique, haut de 15 mètres environ, recouvert d'une écorce grisâtre, épaisse LES BOIS INDUSTRIELS INDIGÈNES ET EXOTIQUES. 103 et fendillée à l'âge adulte. Feuilles amples, ovales, acuminées au sommet, très atténuées à la base, portées sur des rameaux serrés et fortement inclinés vers le sol. Originaire de la côte occidentale d'Afrique, où on le ren- contre dans le Haut-Sénégal, la Guinée, la Sierra-Leone, au Gabon, il croît également dans quelques contrées de l'Afrique centrale, notamment au Soudan et dans la région supérieure du Niger. Il a été introduit avec succès en Amérique et dans quelques parties de l'Asie méridionale. Son bois blanchâtre, léger et poreux, imite assez celui du Peuplier; mais il offre pins de solidité et son grain est plus fin; les insectes l'attaquent difficilement. Excellent pour la charpente et la menuiserie, on l'emploie aussi quelquefois clans la construction navale. Les nègres l'utilisent pour con- fectionner des plats et autres ustensiles d'économie domes- tique. Le fruit est une gousse volumineuse renfermant 2-8 graines blanches, roses ou rouges, de la grosseur d'une châtaigne, formées par la réunion de deux ou plusieurs cotylédons épais et charnus. Ces graines, bien connues sous le nom de Noix de Kola et plus rarement sous celui de Café du Soudan, constituent un aliment d'épargne et un médicament d'une réelle valeur dont l'usage tend chaque jour à s'accroître en France et à l'étranger. Dans l'Afrique occidentale, c'est le masticatoire par excellence des indigènes (1). Citons encore dans ce genre : Le Cola covdifolia H. Bn. [Sterculia cordifolia G. et P.). Grand et bel arbre très commun dans les forets du Cayor, des Sérères, du Rip et de la Casamance, à feuilles alternes, dures, coriaces, argentées en dessous. Son bois présente les mêmes qualités que celui de l'espèce ci-dessus et sert aux mêmes usages. La portion comestible des graines est leur arille, dont la saveur est sucrée et fort agréable. Cet arbre est désigné sous les noms de N'dimb en Yolof, de Dauta en Mandingue et sous celui de TabacMc au Cayor. (1) Pour plus de détails, voyez, des mêmes auteurs : Plantes industrielles, médicinales et agricoles, 1890, p. 33. 104 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUEES. GUAZUMA TOMENTOSA Hbk. Bubroma tomentosum Sprkng. Guazuma Blumei G. Don. Anglais de l'Inde : Bastar Ccdar. Cuba: Guacima. Guadeloupe: Bois d'Orme d'Amérique. Malais et Sondanais : Djatti-hollanda. Tamoul : Toubaki- marom, Thain puchie pattai. Télenga : Rudracks-kachettn. Venezuela : Guâ- cimo cimarrôn. Arbre de grandes dimensions, à feuilles obliques, inégales, dentées sur les bords ; originaire de l'Amérique du Sud, il a été transporté à Java, Bornéo et dans l'Inde, où on le ren- contre actuellement à l'état de culture. Il est assez commun dans les sols riches des environs de Pondichéry. Son bois, d'une densité moyenne, n'est pas d'une grande dureté et s'emploie habituellement à divers travaux ne deman- dant qu'une résistance relative ; cependant, clans l'Inde, les charrons s'en servent assez souvent pour la fabrication des roues de voitures et autres ouvrages de charronnage. L'écorce est employée dans la médecine indigène comme adoucissante ; elle semble également posséder des propriétés légèrement astringentes . On en retire encore des fibres que l'on utilise pour confectionner des liens et autres objets. Le fruit est mangé par les natifs, mais il est très insipide. GUAZUMA ULMIFOLIA Lamk. Orme d'Amérique. Bubroma Guazuma Wili.d. Theobroma Guazuma L. Antilles : (créolesl Cacaoyer à feuilles d'Orme. Orme des bois, Orme pyramidal. Hêtre gris. Bubrome. Brésil : Mutambâ, Miitombo. Paraguay et République Argentine : Cambà-acà. Réunion : Cèdre de la Jamaïque, Orme des Antilles. Trinité : (Français) Bois d'Orme. (Anglais) Elm. (Espagnol) Guazitma. Vene- zuela : Guâcimo, Guâcimo dulce ? Arbre d'une hauteur de 10 à 15 mètres, portant à son sommet des branches nombreuses et divisées, qui forment une cime élégante. Feuilles alternes, simples, ovales, oblongues, lancéolées, obliques, inégalement dentées, assez semblables à celles de l'Orme commun, ce qui lui fait donner les noms vulgaires sous lesquels on le désigne le plus souvent. Originaire des Antilles où elle est souvent plantée en LES BOIS INDUSTRIELS INDIGÈNES ET EXOTIQUES. 105 avenues, à cause du délicieux ombrage que procure son feuillage ; cette espèce croit encore au Brésil, au Venezuela, au. Paraguay, à la République Argentine, à la Réunion, etc. Son bois, gris blanchâtre, mou, léger et facile à travailler, est peu estimé à la République Argentine et au Venezuela, mais aux Antilles, il est considéré comme excellent pour la confection des barriques destinées à contenir les sucres bruts que l'on expédie pour l'Europe. Au Paraguay on s'en sert de plus comme bois de charpente, dans quelques constructions, et même pour travaux d'ébénisterie à cause de son léger reflet de couleur chair et des veines d'une teinte plus foncée dont il est parsemé. Sa densité est de 0,560. L'écorce interne possède des propriétés astringentes qui la font employer, au Brésil, comme topique sur les plaies et les blessures ; aux Antilles, où on la regarde comme sudorifique et dépurative, on s'en sert plus particulièrement pour com- battre les affections cutanées d'origine syphilitique. Divisée et macérée, cette écorce a été employée pendant quelque temps pour la clarification des sucres, mais ce moyen n'a pas été trouvé assez avantageux pour être continué. Les fruits renferment une substance mucilagineuse, sucrée et astringente, que les Brésiliens mangent avec beaucoup de plaisir ; on en prépare en outre un sirop béchique et une sorte de bière qui, par la distillation, produit un alcool d'un goût agréable. Les feuilles et les fruits se donnent souvent comme nourriture aux bestiaux. HERITIERA LITTORALIS Dryaxd. Balanopteris Tothila G.ertn. Annamite : Qui ou Cui-Cui. Malais : Eajoe pokhen, Kayoe po Kocn. Atoel- lahoet. Moluques : Atoeng-laoet. Sondanais : Djoengoeng. Doengocn Kontal. Kontol Kambieng. Arbre de taille moyenne à feuilles alternes, amples, ovales, entières, cordées à la base, acuminées au sommet, pen- ninerves, blanches en dessous. Originaire des îles de la Sonde et des Moluques, il croît encore naturellement sur les côtes de l'Inde entière, aux Philippines, en Annam, en Cochinchine, dans la Nouvelle- Calédonie, ainsi que dans toutes les îles de la côte orientale 106 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. de l'Afrique. Cette espèce se rencontre particulièrement sur les bords un peu élevés du littoral et même dans les terrains saumâtres. Son bois, de couleur gris-brun, est d'une texture compacte, fine et serrée ; ses qualités de solidité, de résistance et de diirabilité, en font un excellent bois de charpente et de cons- truction. Sa dureté et sa densité le rendent propre à la confection de diverses pièces de mécanique, notamment des disques et des poulies. C'est de plus un bon bois de menui- serie et d'ébénisterie. Les indigènes en font des barques, des piliers de ponts, des pieux, des palissades, des dents de râteaux et surtout des mortiers à décortiquer le riz. C'est en outre un combustible très estimé, sa densité est de 0,932 (1). LY Héritier a macropliylla Wall, est un bel arbre de l'Inde et de la Cochinchine, remarquable par ses feuilles oblongues, ondulées, longues de 50 à 60 centimètres, sur une largeur de 20 à 25 cent., d'un vert foncé en dessus, et d'un blanc argenté en dessous. Son bois offre les mêmes qualités que celui de Y H. littoralis et sert aux mêmes usages. Cette espèce est recherchée comme plante d'ornement et souvent cultivée en serre chaude. On rencontre encore à Àmboine, sous le nom de Atoeng- makan, une espèce indéterminée du même genre ; c'est un arbre de taille médiocre, dont le bois est difficile à travailler et peu estimé. L'écorce des Heritiera est employée dans la teinture et leurs graines sont réputées toniques et amères. (1) Le fruit est un akène ligneux, subéreux, caréné longitudina- lement sur la face dorsale; il renferme une amande blanche, orbicu- laire, aplatie, formée par des cotylédons épais et charnus, recouverts d'un e'pisperme brun marron. Cette graine, d'une saveur astringente, puis douceâtre et amére, est mange'e par les natifs de l'Inde qui la regardent comme tonique; on en extrait aussi une huile dont on se sert en frictions contre les rhumatismes. Ces semences se trouvent quelquefois mêie'es à la Noix de Kola dont elles ont peu à peu la forme et la grosseur; c'est cette particularité' qui a permis à MM. Ileckel et Schlagdenhauilen d'en faire l'analyse chimique et de donner les chiffres suivants sur leur composition : huile 4,365 ; tanin et matières colorantes 4.9S3 ; sucre 5,738 ; chlorure sodique 0,288 ; cellulose et amidon 55,987 ; matières albuminoïdes 13,537 ; ligneux 12,367 ; sels fixes 2,245 ; perte 0,009. LES BOIS INDUSTRIELS INDIGÈNES ET EXOTIQUES. 107 KLEINHOVIA HOSPITA L. Annamite : Cây trâ. Indes néerlandaises : Pelleth, Kajoe pellc/h. Java : Timoho, Ketemaha, Këtimoho, Xatimoho. Sondanais : Tankolo, Taagkolloh, Tangkelie, Tjangholho. Réunion : Mahot fleur. Petit arbre de 6-8 mètres cle hauteur à feuilles ovales, aiguës au sommet, subcordées à la base, que l'on rencontre assez communément dans la partie orientale de Java et la Nouvelle-Guinée, aussi qu'en Cochinchine et à la Réunion. Son bois, de couleur blanchâtre, est parsemé de taches brunes très dures qui le font rechercher pour la fabrication des cannes, des manches de lances et d'outils, et surtout celle des gardes et des fourreaux de Kriss, sorte de poignard que tout indigène porte pour sa défense. Ces objets sont d'autant plus appréciés que les taches sont plus belles et plus rondes ; un beau fourreau atteint même un prix très élevé dans le pays. Le Pelleth ou bois tacheté se rencontre aussi dans d'autres essences. D'après une croyance populaire chez les habitants de l'Archipel, personnelle peut abattre un arbre si on n'y a pas été invité directement par un songe. Son écorce fibreuse fournit de très bons liens et ses feuilles sont utilisées dans la médecine locale. MAXWELLIA LEPIDOTA H. Bn. Nouvelle-Calédonie : Babaï. Arbre cle taille ordinaire, croissant assez abondamment dans les sols ferrugineux de la Nouvelle-Calédonie ; tronc re- couvert d'une écorce blanchâtre, lisse, mince, rougeâtre inté- rieurement; feuilles alternes, suborbiculaires, glabres et d'un vert pâle en dessus, fauves ou cuivrées en dessous et cou- vertes de squames simulant une ponctuation très fine. Cette espèce fournit un bois jaunâtre, lourd, liant, flexible, d'un travail facile, bon pour le tour et la confection des manches d'outils. Sa densité moyenne est de 0,941 ; l'aubier est de couleur jaune-pâle. On retire des couches libériennes des fibres textiles dont on se sert pour faire des cordages et divers autres objets. Cette plante possède des propriétés émollientes. 108 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. PTEROSPERMUN DIVERSIFOLIUM Bl. Dombei/a diversifolia Spreng. Annamite : Cay lowian ou long mang, Son g man. Moi : So neu long. Kmer : Boni om beng tlingé. Java : Walang, Wadang. Malacca : Chimpaka Mearah outan ? Soudanais : Tjërlang, Arbre forestier d'une hauteur de 30-35 mètres, à feuilles peltées, ovales-lancéolées ou découpées en 3-5 lobes aigus, croissant naturellement dans l'Inde péninsulaire, dans toute la Malaisie, aux Philippines et dans le sud de l'Indo-Chine. Son bois, légèrement odorant, de couleur jaune-orangé, rose ou rougeâtre vers le cœur, est dur, solide, flexible et durable ; son grain est d'une finesse moyenne, ses fibres longues, mais quelque peu grossières, et sa densité se rap- proche de celle clés Calophyllum, tout en restant un peu in- férieure. Sa souplesse et sa résistance le font employer à un grand nombre d'usages, notamment pour la construction, la menuiserie, les travaux de charronnage, flèches, brancards et timons ; on en fait aussi des rames, d'excellents avirons, des boîtes, des caisses, etc. L'aubier est moins coloré que le bois et d'un tissu lâche ; il est facilement attaqué par les xylo- pliages. Autrefois, ce bois était l'objet d'un commerce impor- tant sur la côte méridionale de Java où il est encore recher- ché, mais les arbres de grandes dimensions sont devenus rares dans cette région. L'écorce des racines, pulvérisée, sert à enivrer le poisson et ne rend pas l'eau délétère; toutefois, les personnes qui se baignent dans cette eau éprouvent une légère démangeaison à la peau. Cette pratique est ordinairement suivie de céré- monies superstitieuses. [A suivre.) II. EXTRAITS DES PROCÈS -VERBAUX DES SÉANCES DE LA SOCIÉTÉ. SEANCE GENERALE DU 18 DECEMBRE 1891. PRÉSIDENCE DE M. A. GEOFFROY SAINT-IIILAIRE, PRÉSIDENT. M. le Président, en ouvrant la séance, l'ait connaître les pertes subies par la Société depuis la dernière réunion gé- nérale. « En ouvrant cette séance, la première de la 39 e session de la Société nationale d'acclimatation, j'ai le triste devoir de vous faire connaître les noms des collègues que nous avons perdus depuis que les vacances ont interrompu le cours de nos réunions. La mort nous a pris : . le marquis de la Baume- MM. Douladoure. Pluvinel. Glorian. François Pothier. Docteur Thévenot. Simon Legrand. Crosse. Jean Raynaud. Comte d'Epre'mesnil. Nicard. Delapalme. Baron Pichon. Sanford. Arthur Mallet. Docteur Lelièvre. G. des Fontaines. Ernest Oudine'. Pierre Schildge. Mousset-Lambert . le marquis Louis du Luart. S. M. Dom Pedro. Eugène Gareau. Eug. Dupin. Albert Martin. Nous conserverons le souvenir de ces membres, distingués à tant de titres. 11 en est trois auxquels je dois une mention particulière, car ils ont servi avec persévérance la cause à laquelle notre association est dévouée. Sa Majesté Dom Pedro, empereur du Brésil, appartenait à la Société depuis 1856 et n'a jamais cessé de porter le plus bienveillant intérêt à nos travaux. Pendant le séjour qu'elle fit à Paris, en 1886, Sa Majesté daigna plusieurs l'ois assister à nos séances, témoignant ainsi de l'attention qu'elle donnait à l'œuvre de l'acclimatation. Pendant son règne, si fécond en résultats divers, l'Empereur ne cessa d'encourager les tentatives d'acclimatation ; au nord comme au sud de son immense empire, les expériences les 110 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. plus variées ont été faites avec succès, et le souverain ne suivait les phases avec une constante sollicitude ; aussi les végétaux et les animaux des régions les plus différentes, introduits au Brésil, sont-ils venus enrichir ce pays privilégié dans lequel, suivant la latitude et l'altitude au-dessus du niveau de la mer, se retrouvent tous les climats. Ce n'est pas ici le lieu de passer en revue ces essais et ces conquêtes ; je ne saurais cependant négliger de rappeler l'introduction des Dromadaires algériens dans la province brésilienne du Céara, dont la Société d'acclimatation fut chargée, en 1859, par ordre du gouvernement impérial de Rio Janeiro. Sa Majesté Dom Pedro, pendant sa longue et utile carrière, a su se préoccuper de tout ce qui pouvait aider au développe- ment moral et matériel de ses peuples. Aussi son souvenir ne périra pas, et quoiqu'il advienne dans l'avenir, cet empereur, homme de bien autant qu'homme de science, comptera parmi les hommes utiles. Un autre mort auquel nous devons un souvenir est M. Eu- gène Dupin, qui était inscrit au nombre de nos fondateurs et a rempli fidèlement, depuis 1854, c'est-à-dire depuis la fon- dation de la Société jusqu'à ces derniers jours, les fonctions de Secrétaire pour l'intérieur. Pendant ces trente-huit années M. Eugène Dupin a été pour nous un collègue dévoué autant qu'aimé, et sa compétence, en matières de finances et d'ad- ministration, nous était précieuse. Ce n'est pas sans une sin- cère émotion que nous voyons vide aujourd'hui la place qu'il occupait au milieu de nous. Nous ressentons bien vivement aussi la perte de M. le comte d'Eprémesnil. Comme M. Eugène Dupin, il avait été un des ouvriers de la première heure. Lors de la fondation de la Société d'Acclimatation, M. le comte d'Eprémesnil fut élu Secrétaire général et conserva ses fonctions jusqu'en 1871. Il devint, en 1872, l'un de nos vice- présidents, et, en 1887, vice-président honoraire. La part qu'eut le comte d'Eprémesnil à la fondation de la Société d'acclimatation fut considérable, et je suis heureux d'avoir à rappeler le zèle et l'activité dont fit preuve cet excel- lent collègue dans les années qui suivirent la création de notre Société. J'ai eu l'occasion de vous entretenir plusieurs fois déjà , Messieurs , des difficultés que rencontra notre association à ses débuts. Il vous semble tout naturel aujour- PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES DE LA SOCIÉTÉ. 111 d'hui d'entendre traiter les questions touchant à l'acclimata- tion; il n'en était pas ainsi il y a trente-huit ans ; il fallut faire leur place à ces idées, il fallut lutter et intéresser le public à l'histoire naturelle appliquée. On y parvint, mais non sans efforts, non sans peines. Que le souvenir de ces collègues aujourd'hui disparus nous excite, Messieurs, à serrer nos rangs. Amenez-nous tous ceux qui, dans la jeune génération, sont curieux d'apprendre et de travailler théoriquement ou pratiquement à la science qu'on appelle l'acclimatation et qui n'est pas autre chose que l'histoire naturelle appliquée. Sans doute, on a beaucoup fait, mais je vous assure qu'il reste à faire plus encore et que les nouveaux venus trouveront à poursuivre d'utiles études et pourront obtenir d'intéressants progrès pratiques. » M. le Président proclame les noms des nouveaux membres admis par le Conseil de la Société. MM. àubigny d'Esmyards (comte d'), 69, rue de Courcelles, à Paris. Béarn (comte Arsieu de), propriétaire, château de Clères (Seine-Inférieure). Bonvalot, propriétaire, à Rochechouart (Haute-Vienne). Boys d'Hautussac de Pravieux, pro- priétaire, à Saint-Laurent-du-Pape (Ar- dècbe). Cesbron (Fabien), avocat, 137, boulevard Sébastopol, à Paris. Crespin, rue Lauriston, 106, à Paris. Dubois (Georges), négociant, à Jarnac (Charente). Ermont (Georges) , archiviste départe- mental, à Laou (Aisne). PRESENTATEURS. Comte d'Esterno. A. Geoffroy Saint-Hilaire. Comte de Labédoyère. J. de Claybrooke. A. Geoffroy Saint-Hilaire. G. Matbias. A. Bertboule. G. Matbias. Raveret-Wattel. A. Geoffroy Saint-Hilaire. A. Porte. E. Wuirion. A. Geoffroy Saint-Hilaire. A. Porte. E. Wuirion. Dareste. A. Geoffroy Saint-Hilaire. E. Roger. A. Delaurier. A. Geoffroy Saint-Hilaire. G. Mathias. A. Bertboule. A. Geoffroy Saint-Hilaire. P. -A. Pichot. 4 I 2 REVUE LES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. Fabre (A -W.), propriétaire, Pre-Calelan, ( A * BerlhouIe - près Gia-Dinh (Cochinchine). J ' de Cla y bro °ke. I A. Geoffroy Saint-IIilaire. Foucault (Jules de), propriétaire, château ( A. Berthoule. de l'Hermitage, par Guines (Pas-de- < Marquis de Brisay. Calais). ( Raveret-Wattel. tt rr^v. i \ • >l • «- f A. Berthoule. Hauet (Charles), propriétaire, lo, rue \ „ _ Nollet, à Paris. A " Geoffl '°y Samt-Hilaire. ( D r Saint- Yves Ménard. „,, T „^ ,„ r ■ ,\ A n ■■ ( A. Geoffroy Saint-Hilaire- Havrincourt (marquis d ), 43, rue de ) Varennes, à Paris. ) [ E. Roser. Jacquet (Louis), agent principal des ( A. Geoffroy Saint-Hilaire. cultures du gouvernement , à Poulo- { D 1 ' Heckel. Condor (Cochinchine française). ( A. Porte. t n ini i n • t^ ( A. Berthoule. La Bâtie (Charles de), avoue, au Puy \ , TT , . \ \ Baron Ueynaud. (Haute-Loire). / J { Raveret-Wattel. T ,-, , T . x . . ,„^ ( A. Geoffroy Saint-Hilaire. La Caze (Louis), ancien sénateur, 10 i , \ J a r< ii >. r, • i A « Porte, rue de Grenelle, à Paris. ) [ E. Wuiinn. A. Berthoule. A. Geoffroy Saint-Hilaire. D r L. Le Fort. LaeGer (Fernand de) , propriétaire , au Château de Naris, à Castres (Tarn). , ( A. Berthoule. Lassalle (Jean-B.1, avenue Kleber, 86, , ) A. Geoffroy Samt-Hilaire- à 1>anS ' ( Raveret-Wattel. Le Barbier, inspecteur de l'agriculture, ( A. Geoffroy Saint-Hilaire. de la viticulture et de l'élevage de la < Jules Grisard. Régence de Tunis, à Tunis. f C. Raveret-Wattel. A. Berthoule. G. Mathias. Le Moyne, propriétaire, à Birmandreïs, P rés A1 S er - / Raveret-Wattel. Lyrot (le comte de), 18, rue de l'Arcade, ( ^ ^^ Sainl _ Hilaire> à Paris. ) Dareste. A. Geofl Raveret-Wattel. Paillard (E.), 76, route de Versailles, l A. Berthoule. 17, villa des Princes, à Billancourt \ A. Geoffroy Saint-Hilaire. (Seine). ( C. Raveret-Wattel. . ,„ , ,_, „ ... . [ J. de Clavbrooke. Richard Ernest), 15 et 1/, rue Frédéric- \ _ ■ . v '' ^ A. Geoffroy Saint-Hilaire. Sauvage, au Havre. A _ Porte _ PROCÈS -VERBAUX DES SÉANCES DE LA SOCIÉTÉ. 113 ,',_, , (A. Berthoule. Rouluer-Arnoult, directeur de 1 Ecole ^ Q& Saint-Hilaire. d'Aviculture de Garubais (Seine-et-Oise) / p _^ m Pichot> Rousselle (Edouard), licencié en droit, ( J. de Claybrooke. 99, rue du Bac, Paris, et château du < A. Geoffroy Saint-Hilaire. Bois-Chicot, par Servon (Manche). ( A. Porte. Rouzès (Ilippolyte), directeur de la So- ( ^ Geoffi , oy SaiQt _ mlairc . ciété d'assurances contre la mortalité Hemoux de Waha des bestiaux, La Garantie fédérale, 9, J rue Lagrange. à Paris. \ . (A. Geoffroy Saint-Hilaire. Sigre, pharmacien de l re classe,, quai de ) ^^ Qrisard. Gesvres ' 8 ' ( C. Raveret-Wattel. Turpan (Charles de) , propriétaire, do- 1 A. Berthoule. maine de Beause'jour, à Cane'jean, can- < Dourel. ton de Pessac (Gironde). ( A. Geoffroy Saint-Hilaire. — M. le Secrétaire des Séances procède au dépouillement de la correspondance. — Plusieurs membres nouveaux remercient de leur admis- sion : MM. A. Sicre, Ch. Purpan, G. Hermant, H. Le Moyne et L. Jacquet. — Des lauréats de la Société accusent réception des ré- compenses qui leur ont été décernées : MM. Héron-Royer, A. Roussin et Duvergier. — Quelques confrères remercient la Société des cheptels, œufs, graines, objets divers qu'ils ont reçus : MM. le vicomte d'Arène, Ad. Jacquemart, D r Wiet et Duban. — M. F.-E. Blaauw, de S'Graveland (Pays-Bas), écrit pour annoncer l'envoi de cinq Kangurous de Bennett, produits de cheptel. Ces Kangurous se nourrissent de l'herbe qu'ils trouvent dans le grand parc où ils sont enfermés ; on leur donne, en outre, en supplément, du son, de l'avoine, du maïs et des carottes. M. Blaauw, dans la même correspondance, s'exprime ainsi : « Je puis encore vous signaler la naissance de deux jeunes Anti- lopes Gnous. Le premier est né le 18 octobre 1891 d'une femelle née chez moi ; le second est ne' le 2 novembre 1891, de la vieille femelle importée qui m'a été' ce'dée par le Jardin d'Acclimatation de Paris. » Cela fait onze jeunes Antilopes Gnous qui naissent dans mon parc. Je suppose que dans le mois de de'cembre prochain une troi- sième femelle deviendra mère. » 20 Janvier 1892. 8 114 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. — M. Ed. Godry, de Galmanche (Calvados), donne des nouvelles de son cheptel de Cerfs-Cochons : « Ces animaux sont en parfaite santé', et j'ai môme la satisfaction de vous annoncer la naissance d'un jeune, né au commencement de juin, et que je crois femelle. » C'est justement cette femelle si sauvage, et qui avait réussi à plusieurs reprises à franchir mes clôtures, qui a mis bas ce jeune qui a été' on ne peut plus vigoureux depuis sa naissance et qui s'est de'- veloppe à vue d'oeil. En ce moment, il est à moitié de la taille des adultes. » La deuxième femelle a été saillie vers le 25 mai ; mais je ne sais si cette saillie, que j'ai vue, a été' fructueuse, car il m'a semblé voir cette même femelle en saison depuis, sans toutefois en avoir l'entière certitude. En tous cas, il y a peu de temps que la deuxième femelle est pleine. » — M. Dupuy, de Garries-Mérignac, écrit au sujet de son cheptel de Faisans versicolores : « Je n'ai pas de bien bons renseignements à vous donner du cheptel de Faisans Versicolores qui m'a été confie' par la Société d'Acclima- tation. La santé des deux oiseaux est satisfaisante, mais leur produit est presque nul ; il ne me reste que trois petits. » Comme les années préce'dentes, la femelle a beaucoup pondu, une quarantaine d'oeufs, et généralement fécondés ; mais beaucoup de pe- tits e'taient morts dans la coquille, d'autres étaient nés si faibles qu'ils se tenaient à peine debout ; ils ne mangeaient ni œufs de fourmis, ni pâte'e ; les survivants ont été victimes de la diarrhée urique. J'ai perdu aussi, cette année, beaucoup de Faisans Véne'rés, tandis que les Lady- Amherst et d'autres varie'tés se sont bien e'ievés. Ils e'taient tous traités de la même manière ; je ne m'explique pas la différence dans le re'sultat. » Les quatre années de mon cheptel expirent le 6 avril 1892. Je crois que cette date est un peu tardive, pour de'placer un couple sans nuire à sa production. Je suis à vos ordres pour vous faire cet envoi quand vous le jugerez à propos. » Les petits vous seront expédiés à l'époque ordinaire. » — M. Laborde, curé de Vertheuil, n'a obtenu cette année aucun résultat de son cheptel. — M. Stonestreet, de Villenave d'Ornon, écrit au sujet de son cheptel de Faisans de "Wallich : « 27 juin 1891. — Depuis le jour où je vous ai annoncé la ponte du premier oeuf de mes Wallich, ces oiseaux se sont conduits de manière à mériter tous les e'ioges. L'an dernier la femelle avait pondu 11 œufs tous fécondés; cette année elle a pondu 12 œufs et s'est mise à couver PROCÈS -VERBAUX DES SÉANCES DE LA SOCIÉTÉ. 11a assidûment le dernier que je lui ai enlevé' au bout de deux jours. Alors elle a fait un raisonnement qu'on ne saurait recommander d'une façon générale parce que tout le monde n'est pas en puissance de le faire : « Je n'ai plus d'œufs à couver, j'en ferai !» — De cette idée éminemment raisonnable est sorti une seconde ponte de 11 œufs, en tout 23. — Quelle différence avec l'anne'e dernière ! Ces 11 œufs, elle les couve elle-même depuis le 11 juin. Cette bête est très douce, très familière, il sera curieux de lui voir conduire sa famille. » Quant aux douze premiers œufs couve's par des poules, ils ont donné 12 poussins très vigoureux. Que diriez-vous si au mois d'oc- tobre je pouvais vous rendre compte de celte façon admirablement laconique : cbeptel de Wallich, 23 œufs pondus, 23 naissances, 23 e'ièves ! — Malheureusement il peut arriver bien des accrocs jus- que-là. La rusticité des jeunes Wallich est tout à fait au-dessus de l'ordinaire. » « 7 octobre 1891. — Ma lettre d'aujourd'hui est beaucoup moins triomphante que celle que je vous e'crivis au mois de mai pour vous parler de la ponte de mon cheptel de Wallich. J'ai eu une ponte de 23 œufs qui ont donné 22 éclosions : tous ces poussins magnifiques et faisant preuve d'une rusticité peu commune. 13 ont e'te' conduits par des poules, 9 ont été' couve's et e'ievés par la faisane. De mes Faisans de diverses espèces, 5 Wallich et 1 Versicolore ont survécu ; tout a été emporté par la diphtérie et le ver rouge, arrive' à la taille d'une caille ou d'une perdrix. Je me vois force' de laisser reposer mes parquets et de les cultiver pendant au moins une année. J'ai vendu tous mes Faisans et je ne garde que le cheptel de Wallich. — Je vous envoie aujourd'hui, en gare d'Orléans, les trois jounes élevés par la faisane. Ils sont tardifs, mais bien vigoureux, je vous assure. Je garde pour moi un couple qui, quoique plus vieux que les vôtres, a moins de taille, et que je n'espère pas trop conserver. Je les ai mis en liberté dans le jardin depuis quinze jours pour tâcher de les re- mettre, et rien n'égale la familiarité' de ces oiseaux. Maigre' mes insuccès, je maintiens que de tous les faisandeaux que j'ai éleve's le Wallich est le plus vigoureux. » — M. Pitard, de Périgueux, annonce la mort de Pigeons romains fauves qu'il avait reçus en cheptel. — M. le D 1 ' Lat'on, de Sainte-Soulle (Charente-Inférieure), écrit : « J'ai l'honneur de vous pre'senter mon rapport annuel, sur les oi- seaux que j'ai reçus en cheptel de la Société' d'Acclimatation : » 1° Un couple Pigeons Montauban, première année. Ces oiseaux sont arrivés chez moi le 28 février 1891 : Dès le 9 mars, il y avait un œuf au nid qui fut suivi d'un deuxième le 11, deux jeunes sont nés et ont été' élevés ; 416 KEVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUEES. Les 16 et 18 août : deux œufs, deux jeunes e'ieve's ; Les 20 et 22 mai : deux œufs, tous les deux non fe'condés ; Les 19 et 21 juin : deux œufs, deux jeunes éleve's ; Les 25 et 27 juillet : deux œufs, deux jeunes éleve's ; Le 12 septembre : un œuf a donne' naissance à un jeune que les pa- rents ont laissé mourir après dix jours. » Depuis le 9 mars, il y a donc eu onze œufs pondus; deux œufs étaient clairs, neuf ont donne' naissance à neuf jeunes dont huit sont complètement élevés. Aujourd'hui le couple reproducteur change de plumes. » La part de la Société est donc de quatre jeunes que je me propose d'envoyer à M. le Directeur du Jardin d'Acclimatation. » 2° Le couple de Colombes poignardées, deuxième année, a par- faitement passé l'hiver 1890-91, dans une caisse grillage'e d'un côte' seulement, mesurant à peine un demi-mètre cube et place'e dans une écurie ; réinte'gre' dans sa volière d'e'te' le 25 mars, il a fourni une ponte prodigieuse, supérieure en nombre à celle de l'an dernier ; elle s'est effectue'e dans l'ordre suivant eu donnant un œuf les : 1 er , 7, 14, 16, 21, 28 avril, 6, 7, 14, 19, 26, 28 mai, 2, 8, 24, 25, 30 juin, 5, 8, 14, 16, 21, 23, 28, 30 juillet, 4, 6, 12, 14 août, 6 septembre, en tout trente œuls, tous mis en incubation, à l'exception de ceux qui e'taient casses. Sur ce nombre il y a eu : 8 casse's ou défoncés ; 3 ont disparu des nids des tourterelles ; 14 ont donné des germes avec arrêts de développement plus ou moins avancés, avec ou sans abandon des couveuses; 5 ont donné naissance à des jeunes, dont deux seulement ont pu être complètement élevés. » Une condition essentielle de l'élevage de ces oiseaux, c'est de posse'der des Tourterelles se'rieuses capables de terminer l'élevage des jeunes ; je n'ai pu encore mettre la main sur ce prodige. Chez moi les Tourterelles abandonnent régulièrement les jeunes Poignarde'es. Vers le huitième, dixième ou douzième jour, elles ne les couvent plus; j'en ai vu mourir de froid, le jabot plein, et les deux élèves qui me restent ont été' plusieurs fois laisse's pour morts ; mais la chaleur les faisait revivre, et, pour finir de les élever, il fallait s'astreindre à les gaver deux fois par jour au moins, exercice qui n'est pas des plus attrayants ; je ne sais si l'éleveur de Bernaches des îles Sandwich, qui, dans la Revue du 5 octobre dernier, pousse une charge à fond de train, avec armes de gros calibres contre la maladresse et l'in- curie des Chepteliers, trouverait que la jeune Colombe Poignarde'e met autant de grâce et de délicatesse que la Bernache des îles Sand- wich en met à saisir la bouchée qu'on lui pre'sente, j'en doute fort pour ma part. » PROCÈS -VERBAUX DES SÉANCES DE LA SOCIÉTÉ. 117 — M. Sénéquier, de Rascas-de-Grimaud (Var), écrit : « J'ai l'honneur de vous rendre compte de mon cheptel de Colombes Longhups. » Ces Colombes ont fait trois niche'es. — Dans aucune elles n'ont voulu adopter les nids que je leur avais construits. Elles ont fait elles- mêmes leur nid. » La première ponte ou nichée a eu lieu en mai. Une forte pluie est survenue pendant la couvaison. Elles ont quitte' le nid et aban- donne' les œufs. » La deuxième a eu lieu en juin. Il est e'clos un petit que j'ai en- core; il est aussi beau que ses parents. » La troisième a eu lieu en octobre. Il e'tait encore éclos de cette nichée un petit, qu'elles ont e'touffé quelques jours après sa naissance. x > Je tiens à la disposition de la Socie'té le petit que j'ai. » Si vous craignez que la saison froide qui commence à se faire sentir, puisse être un inconve'nient pour vous l'expédier, je le garderai jusqu'au printemps prochain sans indemnité de nourriture. Si vous tenez que je vous l'expe'die de suite, faites-moi donner des ordres avec quelques instructions pour que je puisse bien recon- naître le jeune à envoyer, pour ne pas avoir le désagrément de prendre à sa place uu de ses parents. » — M. Violot de Béer, de Glacrous (Saône-et-Loire), fait connaître que, malgré tous ses soins, le couple de Canards Bahama à lui confié n'a donné aucun produit. — M. Martel-Houzet, de Tatinghen (Pas-de-Calais), écrit : « Mes Oies de Guinée sont en très bonne saute' et en plein éle- vage ; la femelle a pondu à la fin de fe'vrior onze œufs : elle avait choisi pour faire son nid le même endroit que l'an passe', sur les onze œufs, onze petits sont venus au monde. Ils ont aujourd'hui cinq semaines. Ils sont très bien venants et pas un n'a l'air de clocher. Je suis heu- reux de pouvoir vous annoncer ce beau résultat. J'espère donc pouvoir remettre plus tard un joli lot de ces beaux oiseaux à la Société. » Quant aux Faisans Ve'nérés, ils sont aussi très beaux ; mais jus- qu'à présent rien n'a été vu en fait d'accouplement, et pas encore d'œufs. » — M. Alban de Verneuil, de Ribérac (Dordogne), écrit : « Je viens vous rendre compte des résultats obtenus par moi depuis le 15 de'cembre dernier, avec le couple de Pigeons romains que j'ai en cheptel de la Société Nationale d'Acclimatation. » Ma dernière lettre du 15 décembre 1890 vous indiquait que les ré- sultats obtenus jusqu'à cette date e'taient presque nuls. » Depuis cette date, il y a eu progrès dans les résultats. Les deux dernières couvées de 1890 ont donné chacune un produit. L'un de ces 1*8 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. produits a été adressé au jardin d'Acclimatation le 17 février 1891 — Les couvées de 1891 ont, jusqu'à ce jour, donné huit produits. - J'en ai adressé deux le 22 mai, et deux autres hier 23 septembre, au jardin d'Acclimatation, conservant les quatre autres pour moi. » Deux autres produits, nés il y a environ dix jours, sont morts tous les deux, le premier il y a six jours, le second aujourd'hui. J'attribue ces morts au manque de soin des parents qui muent en ce moment; et précisément à cause de la mue, je ne compte guère avoir d'autres pro- duits avant le mois de novembre. » — M. Jules Demay, du Moulin- de-la-Prairie (Indre), écrit : « De mon cheptel d'Oies de Toulouse, composé de 2 femelles et 1 mâle, j'ai en ce moment 22 jeunes bien vigoureux de différents âges; six œufs sont encore en incubation. » Je considère cette variété d'Oie comme excellente ; elle est bien supérieure à celle que nous avons dans le pays sous le rapport de la fécondité et de la rusticité. » Les Oies que j'ai n'ont jamais demandé à couver. Elles ont pondu un très grand nombre d'œufs ; mais il y a beaucoup d'oisons qui sont morts dans les œufs avant l'éclosion. » — Lettres faisant connaître des résultats d'éducation de vers à soie : M. le vicomte d'Adhémar de Case-Vielle, à Vézenobres (Gard), et M. Raymond. — M. Romand, de La Motlie-Curgy (Yonne), rend compte de ses cultures de Lentilles de Grèce et de Pommes de terre Richier's imperator. — M. Villemin écrit de Po-top (Cochinchine) : « Je vous serais reconnaissant de bien vouloir me faire connaître si les Tapirs qui n'existent, d'après le « Larousse » qu'en Amérique, sous la rubrique « grand quadrupède d'Amérique, dont le museau est allongé en forme de trompe », n'existeraient pas en Asie. Voici le motif de ma demande : » Me trouvant, un jour, de passage dans un pays, dont je connais- sais très bien les environs, et très peuplé de Coqs et Poules sauvages, j'emmenai un sergent avec moi pour un affût avant le jour. » Pendant le temps de laffùL, comme nous étions assez loin l'un de l'autre, il entendit un fort bruit dans la forêt et vit apparaître trois animaux dont un gros, un moyen et un petit, de la taille d'un buffle, le gros ayant une trompe, le bout de la queue muni do quelques poils, les deux autres pareils ; il prit les animaux pour des éléphants. » Ayant beaucoup voyagé dans cette contrée, et n'ayant jamais en- tendu parler d'éléphants, je fus fort surpris, et avec le sergent j'allai voir l'empreinte des pas, qui n'était autre chose que de gros pas de cerf. Avec ces empreintes devant les yeux, je crus reconnaître le PROCÈS -VERBAUX DES SÉANCES DE LA SOCIÉTÉ. 419 genre Tapir, d'après les explications données par le sergent, et un vice-résident m'a assuré que, dans une chasse à laquelle il assistait, un Tapir avait été tué. Je crois que l'Asie, ou du moins certaines par- ties de ce continent, possède cet animal. » — M. de Barrau de Muratel, de Montagnet, écrit : « Maigre' la rigueur et la longueur inusite'e de l'hiver, les oiseaux migrateurs ne paraissent pas avoir modifie' la date de leur arrivée dans nos pays, ainsi qu'il résulte du tableau suivant comprenant les observations des arrive'es de ces oiseaux pendant les trois dernières années : 1889. 1890. 1891. Thermomètre. Hirondelle 29 mars — 16 mars — 29 mars +11° Coucou 16 avril — 10 avril — 8 avril — |— 13° Rossignol 24 avril — 15 avril — 19 avril -j- 20° Loriot 18 avril — 21 avril — 24 avril -j- 12° Caille 22 avril — I e ' - mai — 22 avril -f- 20° Tourterelle 10 mai — 7 mai — 30 avril — |— 25° » Il semblerait môme que les Tourterelles ont e'té un peu en avance cette année, mais cela provient de ce que, les anne'es précé- dentes, je n'avais note' leur arrivée que du jour où j'avais entendu leur roucoulement, tandis qu'en 1891 j'ai vu deux Tourterelles le 30 avril, et ce n'est que le 6 mai qu'elles ont commence' à roucouler. — Le nombre des oiseaux migrateurs qui sont revenus animer nos bois et nos champs me parait être sensiblement le même, sauf pour la Caille qui finira par disparaître complètement. Mais je constate avec une vive peine une diminution très considérable dans les rangs des oiseaux indigènes, diminution qui s'explique facilement par la chasse inces- sante dont ils sont l'objet et par la mortalité cause'e par les grands froids. Pendant la période de fortes gele'es et de neige qui, dans notre de'partement, a duré du 6 au 22 janvier où le thermomètre est des- cendu jusqu'à — 14° dans la plaine et — 18° dans la montagne, j'ai trouvé de nombreux cadavres de Grives, Pinsons, etc., morts de froid et de faim. Des Corbeaux même se sont laisse's prendre à la main tant ils étaient épuisés. — Maintenant tous les oiseaux sédentaires ou migrateurs sont occupés aux soins de leurs couvées qui ont été très retardées et peu favorisées par un printemps froid et pluvieux. » Je lis dans la très intéressante notice sur le Loriot, publie'e par M. Cretté de Palluel, dans la Revue du 20 mai, page 743, qu'il est impossible de trouver les vieux nids de Loriot dans l'hiver, sur les arbres dépouillés de leurs feuilles et que, dans son pays, on explique- rait ce fait par le soin que prendrait cet oiseau de détruire son nid après la sortie des jeunes. Ici, il n'en est pas de même, et les nids des Loriots se voient sur les arbres défeuillés tout aussi bien que ceux 120 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. des Grives, des Geais, des Tourterelles, etc. L'hiver dernier, en me promenant dans les bois, j'en ai trouvé deux sans les chercher. Je me propose de porter mon attention sur ce fait, l'hiver prochain, et je vous informerai du résultat de mes recherches. » — M. Raveret-Wattel communique l'extrait suivant d'une lettre qui lui est adressée, à la date du 22 mai, par M. le ca- pitaine G. M. Dannevig, directeur de la Station d'aquiculture marine de Flodevig, près Arendal (Norvège) : « Notre campagne 1890-1891, pour la multiplication artificielle de la Morue vient de finir, et nous avons, pendant cette saison, re'ussi l'éclosion et la mise en liberté de 193,500,000 alevins. La totalité' de notre re'colte d'oeufs s'est élevée à 620 litres, sur lesquels 430 litres ont re'ussi, ce qui limite le déchet à 30 pour % environ. Des 42 appa- reils d'e'closion que possède la station, 24 seulement ont pu être mis en activité, par suite de l'insuffisance actuelle de notre pompe d'ali- mentation en eau de mer. Quand la station sera dotée d'une machine plus puissante, permettant de fournir l'eau nécessaire à la totalité des appareils, nous pourrons faire éclore, chaque année, environ 400,000,000 d'œufs. » Nous obtenons d'excellents re'sultats des nouvelles dispositions prises pour la re'colte des œufs féconde's naturellement et fournis par des sujets reproducteurs, que l'on conserve dans les bassins de l'éta- blissement. Ce système, substitue' à celui de la fécondation artifi- cielle, est plus avantageux en ce qu'il nous épargne beaucoup de be- sogne. » J'essaie, en ce moment, d'élever de nouveau de l'alevin de Morue en e'tang, et j'espère réussir aussi bien que la dernière fois, toutes nos installations ayant été améliorées. » Nous allons probablement nous occuper encore, cette anne'e, de la multiplication du Homard, et tâcher de réaliser les élevages avec de moins grosses pertes que celles que l'on a subies jusqu'à présent. J'ai, toutefois, peu d'espoir de ce côté, et je crois que tout ce que nous pourrons faire ce sera de mener à biea l'e'closion des œufs, puis de mettre les jeunes crustace's presque immédiatement en liberté'. Mais, même ainsi limitées, les opérations me semblent pouvoir donner des résultats appréciables et améliorer la situation de nos pêcheries, dont le rendement va toujours en de'clinant. » — M. Vidon, pisciculteur à Bessemont (Aisne), écrit : « Les résultats de celte anne'e ont grandement dépassé nos espé- rances, et l'avenir de la pisciculture, c'est la Truite Arc-en-Ciel, mais la ve'ritable, et non pas cette varie'te' de Truite à laquelle on donne ce nom et qui n'est qu'un croisement de races. > Nous dirons donc que la Truite qui nous intéresse, dont on a tant vanté le bon caractère et la sociabilité avec ses sembla- PROCÈS -VERBAUX DES SÉANCES DE LA SOCIÉTÉ. -121 blés, est aussi me'chante que la Truite des lacs. Ce n'est qu'en les nourrissant fortement qu'on arrive à maintenir la paix parmi elles, ce qui, au premier abord, peut faire croire ou supposer un excès de dépense. Ne craignons pas d'acbeter de la viande de cbeval. donnons- en beaucoup à nos Salmonidés, notre argent sera bien place'. Nous en aurons la preuve à la fin de l'année, quand nous viderons nos pièces d'eau, et que nous retrouverons en nombre nos poissons dont le poids nous étonnera. » J'ai pêche dans un de nos e'tangs, au mois de mars, des Truites âgées de vingt-un mois, dont la moyenne a été de 925 grammes. Quelques-unes ont eu le poids de 1,215 grammes. N'est-ce pas mer- veilleux? et quel poisson pourrait rivaliser avec notre Salmo irideus? Je pense que je serais arrive' à un poids plus élevé' si j'avais pu leur donner une nourriture en rapport avec leur voracité'. Malheureu- sement, l'excès de travail m'empêchait souvent de m'en occuper et elles ont été' ne'glige'es. » Nous ne nous occuperons donc maintenant que de la Truite Arc- en-Ciel, l'établissement piscicole de Bessemont, qui a fait, cette année, environ quatre-vingt mille œufs de cette dernière espèce, compte en avoir, au printemps prochain, de huit cent mille à un million et fait de'jà des pre'paratifs pour les recevoir convenablement. » Comme nous avons aussi des Saumons Quinnat, nous pourrons livrer aux amateurs des œufs embryonnés, fin de cette anne'e ou en janvier 1892. Ce poisson, comme toujours, je le classe après la Truite Arc-eD-Ciel. » — Arn. Leroy écrit d'Oran à M. le Secrétaire général : « Dans une note inse'rëe dans la Revue du 20 décembre 1890, vous avez e'nonce', d'après des renseignements qui vous avaient e'té fournis, que la Truite de l'Oucd-Zour ne se trouvait sur aucun autre point de nos possessions africaines. » Vous apprendrez, certainement, avec plaisir que l'existence de la Truite a e'te' constatée dans d'autres régions de l'Alge'rie. » On en péchait, il y a quelques années, dans des ruisseaux des environs de Dra el Mizan (de'p. d'Alger) ; je dis à dessein qiïon en pé- chait, car il est possible qu'on l'ait de'truite par l'empoisonnement des eaux au moyen de plantes véne'ueuses, système employé, pendant un certain temps, pour la capturer. » La question de savoir si la Truite a e'te' importée aux environs de Dra cl Mizan pourrait, sans doute, être e'claircie par une enquête sur place. » D'autre part, d'après des renseignements qui viennent de me par- venir récemment, cette Truite existerait aussi dans le département d'Oran, dans des ruisseaux de la tribu des Khallafas, arrondissement de Mascara, à 40 kilomètres environ sud-ouest de Tiaret, à 220 kilo- 122 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. mètres d'Oran. Je ferai contrôler ces renseignements. S'ils sont exacts, on pourra admettre que la Truite algérienne est une varie'té indigène existant, sans doute, sur d'autres points de l'Alge'rie. Il est peu pro- bable, en effet, qu'elle ait été transportée de Collo ou de Dra el Mizan dans les ruisseaux des Khallafas. Actuellement, on pourrait le faire grâce aux voies ferre'es qui vont jusqu'à Tiaret, depuis ces dernières anne'es, mais il n'en était pas ainsi précédemment. » On peut encore trouver la Truite dans certains territoires indigènes peu connus au point de vue topographique, en raison de leur éloigne- ment des villes et villages. Je dois vous dire, à ce sujet, que beaucoup de territoires de tribus n'ont pas encore, jusqu'à ce jour, fait l'objet de leve's topographiques, la reconnaissance et la délimitation pres- crites par application du se'natus- consulte du 22 avril 1863 n'ayant été effectuées que dans 402 tribus sur 123, lorsqu'un décret du 19 de'cembre 1810 en a suspendu l'exécution. Ces opérations ayant e'te' reprises en vertu d'une loi du 28 avril 1887, il est possible que, dans plusieurs des territoires à reconnaître, on trouve des ruisseaux contenant la Truite ou présentant des conditions favorables à sa propagation. » Cette question est d'une certaine importance pour l'avenir de la pisciculture en Algérie. Elle mérite l'attention de l'Administration qui pourrait, d'une part, recommander aux agents chargés de la reconnais- sance des territoires indigènes de recueillir tous renseignements utiles à ce sujet, et, d'autre part, arrêter, après avis des services compétents, les mesures nécessaires pour appliquer les lois des 15 avril 1829 et 31 mai 1865 sur la pêche fluviale, dans les rivières où cela aura été' reconnu convenable. » J'avais l'intention de soumettre à M. le Pre'fet d'Oran une note à ce sujet, mais j'estime que, par votre situation et vos connaissances spéciales, vous pouvez, mieux que personne, provoquer des mesures d'ensemble pour toute l'Alge'rie. » En ce qui me concerne, je ne manquerai pas de vous transmettre les renseignements intéressants que je pourrai recueillir sur la ques- tion. » — M. A. Roland, d'Orbe (Suisse), écrit : « M. John Griffitt, ancien consul ame'ricain à Smyrne, m'envoie une boîte de Cocons jaunes et blancs, que je vous expédie aujourd'hui. » M. Griffitt s'occupe depuis très longtemps de se'riciculture, et, par une sélection bien entendue et minutieusement poursuivie, il est arrive' à produire deux races, l'une jaune et l'autre blanche, qui donnent de fort beaux résultats. » Cette année-ci ses graines, e'ievées par des paysans des environs de Bournabat, ont donne' les résultats suivants : 64 kilos de cocons par once de 30 grammes de graine, 430 cocons font le kilo, et il n'y a que 3 0/0 de doubles. Pensant que ce que je viens de vous dire PROCÈS -VERBAUX DES SÉANCES DE LA SOCIÉTÉ. 123 pourrait être utile en France, je vous prierai de vouloir bien montrer ces cocons et parler de ces graines à la Société d'Acclimatation, qui pourrait s'adresser directement à M. John Griffitt, à Bournabat, par Smyrne (Syrie). « Cette année, M. Griffitt ne peut disposer que de 200 onces envi- ron de graines, moitié' jaune et moitié blancbe, mais les anne'es sui- vantes il pourrait facilement en confectionner 4 à 5,000 onces de 30 grammes, et cela au prix de 10 francs l'once. » — M. le baron Von Mueller, de Melbourne (Australie), écrit : « Maintenant que les briques de bois attirent l'attention en ce qui concerne le pavage des rues, j'ai l'honneur de vous envoyer, par ce courrier, des graines d'Eucalyptus rostrata et d'Eucalyptus leucoxylon; ces deux espèces fournissent des briques fort résistantes. A Londres, les briques d'Eucalyptus marginata sont employées à cet usage. A Melbourne, nous pavons les rues avec des briques d'Eucalyptus rostrata, et l'opération a bien réussi, ces briques y ayant dure plu- sieurs anne'es. » Ce mode de pavage est-il employé' pour les rues de Paris et dans d'autres endroits de France avec extension ? Si le Roslrata et le Leu- coxylon poussent plus vite et mieux que le Marginata sur le littoral méditerranéen, ils seraient préférables pour être utilisés au pavage. » Je vous envoie également des graines variées d'Australie, desti- nées aux dernières stations du Sahara et qui pourraient être employées à faire des poutres de chemins de fer, ainsi que des graminées qui pourraient constituer des pâturages » — M. le Ministre de l'Instruction publique adresse à la So- ciété le programme des questions soumises à MM. les délé- gués des Sociétés savantes, en vue du Congrès de 1^92. — M. le Secrétaire des Séances l'ait hommage à. la Société, au nom de M. Moulé, d'un ouvrage sur l'histoire de la méde- cine vétérinaire dans l'antiquité. — M. Dareste offre à la Société un exemplaire de la 2 e édi- tion de son livre de Tératologie expérimentale . — M. A. Berthoule l'ait une communication sur les pèches de l'étang de Malaguet. (Voyez Revue, 2 e semestre 1891, p. 670). — M. Remy Saint-Loup lit une note sur « les animaux auxiliaires de la science » (Voyez Revue, p. 5). Le secrétaire des séances, D r Saint-Yves Ménard. III. CHRONIQUE GÉNÉRALE ET FAITS DIVERS. Le Musée de Chasse et de Pêche du Jardin Zoologique d'Acclimatation. — Parmi les constructions récemment éleve'es au Jardin d'Acclimatation, il convient de signaler la nouvelle galerie du Musée de Chasse et de Pêche. Dans ce musée dont l'installation est maintenant presque achevée, a e'té réunie la collection à la l'ois historique et ethnographique des engins servant ou ayant servi à la capture des animaux. On peut y voir, à côté des armes et des instruments que nous ont fait con- naître les découvertes archéologiques, les engins de toute nature aujourd'hui en usage chez les peuples sauvages et chez les peuples civilise's. Les objets sont répartis en quatre groupes comprenant les armes, les filets, les pièges et les accessoires. La classification adopte'e permet les rapprochements les plus curieux ; on est tout surpris de constater que telle arme, tel piège encore en usage de nos jours, étaient connus des hommes de l'âge de la pierre. Le musée de chasse et de pêche est le seul de ce genre existant à l'e'tat permanent; il vient donc combler une lacune et répond bien au but que s'est toujours proposé le Jardin d'Acclimatation, c'est-à-dire l'instruction publique. Moutons se nourrissant de Colimaçons. — On a remarqué, dans le comte' de Devon, que les Moutons sont très friands de Coli- maçons et que cette étrange nourriture les engraisse beaucoup. Les Mollusques recherchés par eux appartiennent à YHelix varie- gata et à ses quatre variétés : H. subaperta, carinita, submaritima et subglobosa. Borbase, dans son histoire naturelle de Connvall (17581, nous dit : « La meilleure viande de Mouton est celle des plus petits ; ceux-ci vont généralement prendre leur nourriture là où le sable est à peine recouvert par le gazon, là où l'herbe est très courte, sur les towens, ou monticules de sable que l'on rencontre à Piraud Sand, Gneythian, Philne, Senan Green, non loin de Lands End et dans d'autres localités semblables. « Les Colimaçons sortent de ces sables; ils sont du genre turbiné et de différentes dimensions depuis l'adulte jusqu'au jeune. De grand matin, ils se répandent dans la plaine, au milieu de la rosée, en quête de leur subsistance et offrent ainsi une nourriture très engraissante aux Moutons. » L'observation, bien qu'ancienne, n'en est pas moins intéressante. Montagu a signalé le même fait. De S. CHRONIQUE GENERALE ET FAITS DIVERS. 425 La pêche de la Murène dans le lac Péréjaslav (Russie). — On a déjà eu occasion de constater le fait du dépeuplement en pois- sons du lac de Pére'jaslav ou Plestchéef (gouvernement de Wladimir), autrefois célèbre par ses Murènes connues dans le commerce russe sous le nom de « Harengs de Pére'jaslav. Nous sommes en état de faire connaître à nos lecteurs quelques chiffres relatifs aux produits de la pêche de ce poisson pendant les treize dernières années ; ils sont tirés des livres de commerce de M. Nitkine, concessionnaire de la pêche. Les chiffres ci-dessous parlent si ëloquemment de la diminution de la pêche que nous nous bornerons à rappeler que, vers 1860, on reli_ rait jusqu'à 200,000 Murènes du lac de Péréjaslav. Eu 187:1 105.500 Murènes ont été prises. 1874 30.000 — — 1875 25.000 — — 1876 15.000 — — 1877 22.000 — 1878 17.600 — — 1879 29.000 — — 1883 19.000 — — 1884 24.700 — 1885 13.000 — — 1886 6.000 — — 1887 5.200 — — 1888 7.070 — [Journal de pêche , Saint-Pe'tersbourg.) C. K. Les plantes utiles des terrains salés. — Lasiagrostis splen- dens Kunth (1), « Tchi » des Kirghises, « Dirissoune » des Mongols, est une majestueuse graminée vivace de l'Asie centrale, qui compte parmi les plantes les plus utiles de cette région. Le gibier le plus appre'cié pullule dans les fourrés de Tchi, qui recouvrent souvent de vastes surfaces et sont assez hauts pour qu'un cavalier puisse s'y cacher. Excepte dans les stations très élevées où la taille diminue, la plante va jusqu'à l'altitude de 13,000 et même de 15,000 pieds. Le bétail domestique aime beaucoup à brouter les (1) Synonymie, d'après le Nomenclator de Steudel, II, p. 164 (nous en devons la communication à l'obligeance de M. Max Cornu) : Muhlenlergia alpestris Trin. ; Podosoemum alpestre H. B. ; Polgpogon alpestris Spr. ; Stipa alpestris Wiilà.; Stipa splendens Trin.; Trichochloa alpestris R. S. Synonymie, d'après Ledebour [FI. Rossica) : Lasiagrostis splendens Trin. ; Stipa splendens, Stipa alta'ira, Urachne dasyantha ; Aira giqantea ; Agrostis longearistata. Notre plante manque dans le Flora Orientalis de Boissier ; de même dans les Incrementa florae Rossicae de Trautvetter (1884), et dans nombre d'autres ouviages d'habitude très complets. 126 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. feuilles tant qu'elles sont jeunes ; les feuilles adultes sont enroulées sur elles-mêmes, longues d'un mètre cinquante et plus, fortes comme du fil de fer, et cependant souples ; elles servent aux Chinois à fabri- quer des chapeaux et de petits plumeaux ; les nomades en tressent de très belles nattes, où des fils de laine, rouges, blancs et noirs font de bizarres ornements. Ces tapisseries ajourées sont employe'es à embellir les murs en feutre des yourtes (habitations portatives) kirghises; on n'en trouve jamais chez les Mongols. Pour préparer ce feutre, les Kirghises empilent leurs laines et poils sur des nattes en Tchi, et c'est là dedans qu'ils les tassent et qu'ils les forment, en déployant toute la force de leurs bras, sans que jamais la natte ne se déchire. En lisant ces descriptions et d'autres pareilles, faites par des auteurs russes, nous nous sommes demandé si tout ceci ne présentait pas des traits de ressemblance vraiment assez frappants avec Y Alfa, le Biss et ces autres gramine'es africaines aujourd'hui si recherchées par l'industrie ; et c'est à ce titre que nous appelons sur cette plante l'attention du public. Ayant une aire de distribution très vaste, elle paraît s'accommoder de bien des climats. Son indifférence, sous ce rapport, a, d'ailleurs, même été' soulignée par Grisebach, dans une étude sur les gramine'es de la Haute- Asie. La possibilité pour le « Tchi » de prospérer dans un sol salant, est atteste'e par Prjevalski, qui dit à ce propos : « le Tchi recherche la glaise salée quelque peu humide, mais il fuit les vrais salants très stériles. » M. Krasnoff cite le « Tchi » pour la rive droite de l'Ili (entre Kouldja et Khargoss) comme le représentant caractéristique d'une flore spéciale, qui constitue une transition entre la flore palustre et la flore nettement halophyte. Dans ce pays, on trouve d'habitude en sa compagnie, le Plantago maritima, le Ggpsophglla trichotoma, le Scorzonera minimum, et quelques autres plantes, qui s'abritent dans l'ombre claire projetée par ses e'normes hampes, toujours assez espacées les unes des autres (1). J. VlLBOUCHEVITCII. (1) Cette notice n'étant qu'un résumé très succinct d'un dossier assez volu- mineux, nous tenons à citer quelques sources où l'on peut trouver d'intéressants détails, que le manque de place nous a empêché de reproduire ici-même. Ce sont: 1° Prjevalski, 3° voyage, p. 37-8 (texte russe], avec une belle figure; le même, eu français, passablement raccourci et erroné, dans le Tour du Monde, 1887, I, p. 10; 2" Bulletin de la Société Impériale russe de géographie, 1887, vol. XX.III, n. 148-U (Krasnotf) ; même volume, p. 442 (Krasnoff et Ivauoil') ; 3° Grisebach, « Végétation du Globe •, édition fiançaise ; région des steppes; pièces justificatives, n° 80. — Pour la partie purement botanique, voir la bibliographie nombreuse, indiquée dans la ilore de Ledebour (vol. IV, p. 446). CHRONIQUE GENERALE ET FAITS DIVERS. 127 Le Jaborandi du Paraguay (Pilocarpus pennatifolius Lem.). — Le Jaborandi, qui produit un alcaloïde, la pilocarpine, a e'ié trouve' dans le Paraguay. On le récolte en majeure quantité au Brésil, aux environs de Pernambuco, où il croît dans les clairières et sur le ver- sant des montagnes. Grâce à leurs proprie'te's sialagogues et diapho- niques, les feuilles, comme les bourgeons de celte plante, ont un utile emploi, mais on a reconuu que les vertus du Jaborandi para- guayen sont moins actives que celles de la plante brésilienne. En par- ticulier, l'action physiologique est moindre, et l'alcaloïde employé comme sudorifique est beaucoup plus faible. (Bulletin of Miscellaneous Information.) La Gutta-Percha à Singapore. — L'arbre à Gutta-Percha (Isonaudra gutta) donne lieu à un commerce important. Jusqu'à présent, pour en obtenir la gomme, on coupait l'arbre et l'on recueillait le suc qui s'e'chappait du tronc et des rameaux. C'e'tait, du moins, la mé- thode employée par les naturels ; l'on sait qu'ils recueillent toujours ce produit dans l'obscurité. Il y a quelque temps, M. E. Sérullas a trouvé un procédé d'extrac- tion beaucoup plus profitable. « Les rameaux avec les feuilles sont taillés par le moyen ordinaire, puis, réunis en faisceaux, ils sont fine- ment hachés. Les feuilles peuvent être également fraîches ou sèches. La matière est alors traite'e par un acide — ce qui forme le secret de l'invention, — jusqu'à ce qu'elle produise un liquide brun-rougeâtre. Ce liquide est versé dans un alambic contenant déjà un peu d'eau, qui empêchera la Gulta de s'attacher aux parois du récipient. On chauffe le tout pendant vingt à trente minutes, pour faire évaporer l'acide. L'exportation de la Gutla-Percha a diminue' dans les États indi- gènes, depuis que l'on a pris des mesures pour arrêter la destruction trop considérable d*_s forêts. Les nombreuses demandes de ce produit proviennent surtout de l'extension qu'ont prise les câbles télégra- phiques sous-maiins. La consommation de la Gutta-Percha est évaluée à 4 millions de kilogs par année. A Singapore, l'exportation joue un très grand rôle; l'an dernier, on l'a estimée à 66,592 piculs (ce qui représente 10,212,160 2/3 Lbs.) valant près de 825,000 1. A cause du développement continu des câbles, on craint d'être obligé prochainement de remplacer la Gutta- Percha par une nouvelle substance. [Bulletin of Miscellaneous Information.) IV. BIBLIOGRAPHIE. A travers le Japon. — Climat, géologie, hydrographie, régions, administration, écoles forestières, forêts domaniales et particulières, routes, flottage, reboisements, plantations, description et emploi des essences résineuses et feuillues, par L. Ussèle {inspecteur des forêts) ; ouvrage in-8° orné de 90 vignettes et carte. — Paris, J. Rothschild, éditeur, 13, rue des Saints-Pères. L'auteur de cette étude fut chargé d'une mission scientifique au Japon parle Ministère de l'Agriculture, et les lettres d'introduction, qu'il emportait en quittant la France, lui ménagèrent un accueil qui facilita singulièrement son travail. Sur l'ordre donné par les autorités japonaises, des renseignements aussi complets que le comportent les connaissances locales sur la géologie, la flore, la sylviculture, lui furent fournis par les fonctionnaires, qui le guidaient eux-mêmes dans les régions les plus reculées et les plus intéressantes. On ne se doute guère qu'une civilisation vieille de plusieurs milliers d'années a développé au Japon des connaissances scientifiques dont l'étendue pourrait nous étonner. En particulier, les sciences agriculturale et forestière y furent l'objet d'études approfondies. Alors que des lois sévères s'opposaient à la dilapidation des richesses nationales, que le respect de la forêt s'élevait à la hauteur d'un culte, on étudiait les procédés culturaux nécessaires pour la mise en valeur des terrains dénudés. L'exposé des moyens employés pour parvenir à ce but, est un des chapitres les plus intéressants de l'ouvrage de M. Ussèle, et il prend un caractère particulier d'actualité en raison des travaux de même genre, entrepris dans toute l'Europe, pour la réglementation des tor- rents ou la régularisation du régime des eaux. On y trouvera également un exposé de la situation climatérique du Japon, et de son influence sur la nature de la végétation, le détail des procédés habituels d'extraction des produits forestiers dans de hautes montagnes dépourvues de routes. On y verra comment se fabriquent certains produits spéciaux qui viennent sur nos marchés, tels que le camphre et la laque, eûfin la description des splendides forêts qui couvrent les neuf dixièmes du territoire et au milieu desquelles se rencontrent des arbres dont les dimensions peuvent rivaliser avec celles des big trees d'Amérique. En un mot, l'écrivain, s'il ne nous présente le Japon qu'à un point de vue tout paiticulier, a rencontré dans son travail l'occasion de traiter des sujets entièrement nouveaux, appuyés de documents offi- ciels et mis parfois en valeur par des dessins ou des photographies rapportées de son voyage. G. de G. Le Gérant : Jules Grisard. I. TRAVAUX ADRESSÉS A LA SOCIÉTÉ. LE GENET COMME PLANTE TEXTILE ET PAPYRIFÈRE (genêt d'espagne et genêt a balais) Communication faite à la Société nationale d'Acclimatation dans la séance du 22 janvier 1892 Extrait du compte rendu sténo graphique PAR MM. Jules GRISARD et Maxjmilien VANDEN-BERGHE. Messieurs, Avant de vous soumettre les échantillons de filasse, fil et toile de Genêt d'Espagne qui figurent sur le bureau, nous demandons la permission de vous en esquisser l'histoire en quelques mots. On a dit dans maintes occasions, et on répète tous les jours, du reste avec raison, que les Anglais sont gens pra- tiques avant tout. Le fait suivant viendrait encore le prouver s'il en était besoin. A la suite d'une note publiée par l'un de nous dans la Revue des Sciences naturelles appliquées, M. le Président recevait la lettre suivante : AMBASSADE D'ANGLETERRE Paris, le 30 avril 1891. Monsieur le Pre'sident, Dans le numéro 7 du 5 avril de la Revue publie'e par la Socie'té, se trouve une communication, page 555, signe'e M. V.-B., sur le Genêt d'Espagne [Genista juncea La.m. Spartium junceum L.]. Le Directeur du Jardin royal de Kew de'sire obtenir quelques spe'- cimens de la fibre et des objets qui en sont fabriqués, et je suis cbarge' par mon gouvernement de les lui procurer. Je me permets donc de m'adresser à vous, Monsieur le Pre'sident. 5 Février 1892. 9 130 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUEES. dan.-î le but d'obtenir les renseignements nécessaires pour l'accom- plissement de ma tâcbe. Confiant dans votre bienveillance, je vous prie de pardonner à l'importunite' de ma question et d'agréer l'assu- rance de ma haute considération. Signé : Edwin H. Egerton, Secrétaire et ministre plénipotentiaire de Sa Majesté britannique, Membre de la Société nationale d'Acclimatation. Il nous semble inutile de dire que M. Geoffroy Saint-Hi- laire s'empressa d'écrire dans les Cévennes, centre de la fabrication des toiles de Genêt, pour obtenir des renseigne- ments complémentaires et des échantillons de fibres. Le résultat de cette première démarche ne fut pas heu- reux. Sur trois lettres envoyées dans le Gard, l'Hérault et la Lozère, deux restèrent sans réponse. M. le Préfet de la Lozère se contenta de faire connaître d'une façon très laco- nique que, dans son département, le Genêt n'était d'aucun usage. Sans tenir compte de cet insuccès, notre dévoué Président écrivit alors à un de ses amis de Nîmes et en reçut bientôt la lettre ci-dessous : Non seulement il n'existe, à ma connaissance, aucune industrie em- ployant le Genêt, mais cette plante qui foisonne dans nos montagnes granitiques est à l'état de mauvaise herbe. Elle n'a d'autre utilité que de faire semblant de nourrir, quand il n'y a pas trop de neige l'hiver, les moutons qui broutent aussi les feuilles du Pin sylvestre, le tout constituant une alimentation fort che'tive. J'avais remarque' depuis longtemps la te'nacite' des pousses des Genêts : quand on peut en accrocher en glissant dans une pente, quelque faible que soit le rameau, il vous soutient fidèlement. Nous avons deux espèces de Genêts, dont je ne connais pas le nom scien- tifique. L'une, d'un vert franc, atteint rapidement un assez grand volume ; elle couvre facilement un carre' de 3 mètres de côté et son tronc a plus de m ,10 de diamètre — L'autre, beaucoup plus petite, arrive rarement à 1 mètre de hauteur ; sa feuille est d'un vert tirant sur le bleu, on en fait de petits balais, qu'on confectionne dans chaque me'na^e, mais qui ne se vendent pas. — Ces deux espèces de Genêts ont des fleurs jaunes, sans odeur. Je fais, chaque anne'e, arracher bon nombre de ces plantes qui, par leur croissance rapide, étouffent les jeunes bois et qui, si on n'enlève pas la racine elle-même, repoussent avec une de'sastreuse persistance. Bien entendu que personne n'a eu l'idée de propager artificiellement LE GENÊT. 431 cette plante nuisible, à laquelle il serait souhaitable de trouver uue utilisation, De fût-ce que pour engager à la détruire, (1). La toile de Genêt était-elle donc un mythe? Un peu déconcertés par ces renseignements négatifs, mais non découragés, nous confiâmes alors à notre ami, M. Jean Vilbouchevitch, qui partait en voyage dans le Midi, le soin de continuer nos recherches et de compléter les documents que nous possédions déjà. Le 6 novembre 1891, nous recevions de notre infatigable correspondant une lettre dont nous extrayons le passage suivant : M. Durand, Professeur à l'École nationale d'agriculture et Inspec- teur des forêts, doit me faire parvenir, sous peu, pour être soumis à la Société' nationale d'Acclimatation, des échanlillons de niasse et de toile de Genêt d'Espagne, ainsi que des renseignements. Il eu avait déjà reçu la demande de la part du consul anglais à Cette (2). Grâce à l'amabilité de M. Claparède, secrétaire de l'École d'Agriculture de Montpellier, M. Vilbouchevitch a pu voir de beaux échantillons de filasse et de toile qui, exposés de- puis une quinzaine d'années, ont conservé toute leur fraî- cheur et sont d'un travail soigné, tant sous le rapport du tissage que sous celui du blanchiment. Nous avions donc eu raison de ne pas désespérer et de croire que nous finirions par atteindre notre but. Sans vouloir remonter aux Grecs et aux Romains qui fai- saient déjà usage de la toile de Genêt pour fabriquer les voiles de leurs vaisseaux, nous dirons qu'en procédant à de nouvelles recherches, nous découvrîmes un assez long mé- moire de Broussonet, datant de 1785, donnant les détails les plus complets sur la culture et les usages économiques du Genêt d'Espagne (3). Les environs de Lodève étaient signalés comme étant les localités où se faisait le plus communément l'exploitation du Genêt. (1) Les deux espèces auxquelles fait allusion ce gracieux correspondant sont évidemment les Genista scoparia et purgans. (2) M. le professeur Maxime Cornu nous a fait connaître qu'il avait été éga- lement l'objet de sollicitations réitérées de la part de l'administration de kew. Les essais laits avec des tiges coupées au Muséum lui ont donné des résultats encourageants. (3) Spartium junceum L., Genista juncea Lamk., Genista odurata Moench., Spartianthus junceus Link. 132 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. Le Maire de cette ville nous parut tout indiqué pour ob- tenir de lui les renseignements que nous cherchions en vain depuis si longtemps. Cette l'ois, notre attente ne fut pas trompée. En effet, le 15 décembre dernier, nous recevions la lettre suivante : VILLE DE LODÈVE CABINET DU MAIRE Monsieur, Conformément à votre lettre du 24 novembre dernier, j'ai l'honneur de vous adresser sous pli se'paré et comme échantillon, du fil et de la toile provenant du Genêt des environs de Lodève. Vous trouverez deux échantillons, le premier pour la trame et le deuxième pour la chaîne. Quant au tissu, j'ai cru devoir vous en adresser trois échantillons : le premier servant à confectionner des toiles grossières, telles que serpillières, toiles à matelas, etc.; le deuxième à l'usage de chemises de femmes, draps de lit, etc.; le troisième, toile neuve très gros- sière. Les échantillons n os 1 et 2 sont très anciens (quatre-vingts ans environ). Je vous ferai remarquer que cette industrie est complètement tom- bée. Il se fait encore quelque peu de fil, mais pas du tout de toile. Presque en même temps, nous arrivaient les échantillons promis par M. le professeur Durand. Voici ce que M. Vilbouchevitch nous écrivait, en effet, en date du 28 décembre 1891 : Je viens de recevoir de M. Durand une lettre, dans laquelle il me dit entre autre : <- Je suis enfin en mesure de livrer à la Société d'Ac- climatation les divers produits du Genêt d'Espagne que je m'étais chargé de recueillir pour elle. J'ai un échantillon de toile avec une petite botte de hrins ou rameaux, ainsi que trois qualités de filasse et trois qualités correspondantes de fils. . . . . .J'ai eu assez de peine de me procurer ces divers objets, par suite de la décadence dans laquelle se trouve cette petite industrie dans les environs de Lodève. . . » L'attente avait été longue, mais enfin nous avions réussi : nos documents avaient peut-être un peu vieilli, il est vrai, mais le principe était sauf. LE GENÊT. 133 Grâce à l'obligeant concours de M. le Maire de Lodève et de M. le professeur Durand, nous pouvons vous soumettre, aujourd'hui, les produits peu connus d'une industrie fran- çaise, mais purement locale et dont l'existence même était presque contestée. Une question se présentait naturellement à l'esprit : pour- quoi ne fait-on plus de toile à Lodève ? — La réponse est bien simple : Les voies de communications étant plus nom- breuses et les moyens de transports plus rapides qu'autre- fois, les étoffes à bon marché, notamment les cotons, enva- hirent les campagnes, et l'exploitation séculaire du Genêt dans les Cévennes finit par s'éloigner peu à peu des grands centres. Il n'en est pas moins vrai que cette fabrication existe toujours dans les hameaux retirés, notamment à Cabrières, près Clermont (Hérault) (1). Certes, on est obligé d'admettre en partie la raison que nous indiquons plus haut, et qui est la conséquence du pro- grès et de la civilisation. Doit-on pour cela abandonner complètement une plante, qui renferme si abondamment un produit utile, plante d'autant plus digne d'intérêt qu'elle ne donne que la peine de la récolter? Telle n'est pas notre opinion, et nous sommes convaincus qu'il peut y avoir là une question d'un haut avenir pour l'industrie nationale (2). (1) M. Fournet, savant dislingue et membre de la Société des Sciences industrielles de Lyon, a vérifie' les anciennes descriptions sur le fait, à Cabrières, et ses affirmations méritent une confiance absolue. « Par des pratiques d'une admirable simplicité', qui, depuis un temps immémorial, sont demeurées la propriété de quelques villages perdus dans les montagnes, les habitants de ce pays arrivent à pro- duire un linge souple, capable de rivaliser avec les toiles de chanvre et non moius durable. Il ne serait même pas impossible d'atteindre le degré' de finesse des étoffes de lin, mais habituellement on se contente de préparer les toiles plus grossières, applicables à tous les emplois domestiques et aux emballages. » {Annales de la Socie'té, 1867.) En effet, vous remarquerez sur les échantillons que nous vous présentons, que les fils des tissus sont un peu gros, ce qui s'ex- plique facilement parce que, n'étant pas l'objet d'un commerce répandu, ce textile suffit largement, malgré la simplicité du travail, aux modestes besoins des familles villageoises qui l'exploitent, sans chercher à perfectionner les procédés de filature en usage dans la localité. (2) Vers l'année 1864, M. le D r V. Baud, dont nous avons déjà eu 13 1 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. Nous ajouterons que ce n'est pas seulement le Genêt d'Es- pagne qui est susceptible d'être ainsi employé. Les essais de Yvart ont prouvé en effet que le Genêt à balais (1) pouvait également fournir des fibres textiles qui, dit cet auteur, « réunissent la force à la souplesse » (2). Rappelons-nous ce qui est arrivé pour les alfas algériens, profitons de la leçon méritée que nous avons reçue, et ne laissons pas accaparer, encore une fois, par nos voisins les Anglais, un produit indigène qui peut devenir entre nos mains un puissant auxiliaire dans la lutte économique que nous avons à soutenir en ce moment contre la concurrence étrangère. Nous espérons que notre appel sera entendu des indus- triels français et que des essais sérieux nous feront connaître la valeur exacte du Genêt, soit comme textile proprement dit, soit surtout comme plante papyrifère. N'oublions pas que la matière première pour la fabrication du papier devient de plus en plus rare, et que nous laissons perdre, par insou- ciance, un produit aujourd'hui sans valeur, qui pourrait peut-être devenir demain une source de prospérité pour cer- taines régions de la France où cette plante croît si abon- damment à l'état sauvage, dans les terrains les plus arides, les plus ingrats, sur des coteaux à pente rapide où toute autre culture serait pour ainsi dire impossible. l'occasion de rappeler le dévouement à la Société', à propos des expe'- riences faites par lui sur le Mate', avait déjà tenté de tirer de l'oubli ce textile. Une seule chose pourtant l'embarrassait quelque peu : c'était la question du blanchiment, car, à cette époque, la chimie n'offrait pas encore à l'industrie toutes les ressources dont elle dis- pose à pre'sent. Les essais qu'il fit alors sur différents textiles, no- tamment sur la Ramie ou Ortie de Chine, le mirent à même d'appré- cier, avec connaissance de cause, les qualite's re'elles du Genêt, sous le rapport de la ténacité et de la durabilile'. (1) Ucnista scoparia Lam., G. hirsutn Moench., Cytisvs scoparius Link., Sa- rothamnus vulgaris Wimm,, Spartium scoparium L. (2) Disons de plus, à propcs de cette deruière espèce, que, par un de ses alcaloïdes, la Spartéine, le Genêt à balais paraît être appelé a jouer un rôle important dans la thérapeutique moderne, et à remplacer avantageusement la Digitale dans certaines affections cardiaques, ainsi qu'il résulte des expé- riences et des observations faites par les D" Laborde, Dujardin-Beaumetz et autres. LE GENÊT. 435 PIÈCES ANNEXES. Il nous a paru intéressant de reproduire, au moins à titre de document historique, le mémoire de Broussonet sur le Genêt d'Espagne publié en 1785 dans les Mémoires d'agri- culture, d'économie rurale et domestique publiés par la Société royale d'agriculture de Paris, ainsi crue la partie de celui de Yvart inséré dans le même recueil en 1788 et rela- tive au Genêt à balais. OBSERVATIONS Sur la culture et les usages économiques du Genêt d'Espagne PAR M. BROUSSONET. Une communication prompte et facile est peut-être plus nécessaire en Agriculture que dans aucune autre science : c'est cependant celle où les pr océde's les plus utiles sont le plus longtemps à se re'pandre et même à être connus. Quelle que soit la cause de cette lenteur, elle ne peut être détruite que peu à peu ; il faut en quelque sorte accoutumer les cultivateurs aux innovations avantageuses, en ne leur proposant d'abord que des méthodes aussi aise'es que profitables. C'est dans ces vues que j'ai cru devoir pre'senter quelques observations sur la culture du Genêt d'Espagne, et le parti qu'on en peut tirer dans les plus mau- vais terrains. Cette plante n'est pas encore connue sous un point de vue utile dans la Géne'ralité de Paris. Le Genêt d'Espagne (1) croît naturellement dans les province méri- dionales du Royaume, mais il s'accommode aussi très bien du climat de Paris. Il est déjà très multiplié dans les Jardins Anglais où ses grandes fleurs jaunes le font très bien figurer dans les massifs d'arbris- seaux et les bosquets. Les terres les plus mauvaises lui conviennent ; j'ai eu occasion de l'observer et de suivre ses usages économiques sur les montagnes ste'riles qui forment la plus grande partie du Bas-Lan- guedoc, où il croît en abondance. C'est surtout par les habitants des villages (2) des environs de Lodève que j'ai vu cultiver le genêt, si l'on peut appeler culture le peu de soin qu'ils prennent de cette plante. On sème le genêt dans les lieux les plus arides, sur les coteaux les plus en pente, forme's par un sol pierreux et où presque aucune autre plante ne peut végéter. Celle-ci forme, au bout de quelques années, (1) Spartium junceum, Linn. \2) Les villages ou hameaux de la Valette, du Puech, du Bosc, de Celles, de Lauzières, d Olmer, de Sallelle, etc., sont ceux où l'on cultive surtout le Genêt. 136 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. un arbrisseau vigoureux dont les racines, en s'insinuant dans les interstices de pierres, deviennent autant de liens qui raffermissent le sol : elles retiennent la petite portion de terre végétale qui se trouve sur ces coteaux, et que les pluies continuelles de l'automne entraîne- raient sans cela. Lorsque le terrain qu'on destine à former une genetière est d'une qualité' moins mauvaise que d'ordinaire, on y sème en même temps des graines de chardon à foulon, dont le produit suffît pour indemniser le cultivateur des frais me'diocres qu'a exigés la préparation du sol. On sème le genêt en janvier, après avoir donné un léger labour à la terre. La quantité de semence varie pour une étendue donne'e de terrain ; on doit plutôt en employer plus que moins, parce qu'il s'en trouve beaucoup de mauvaise, et qu'il périt d ailleurs un certain nombre de plantes après qu'elles ont pousse'. Le genêt ne se multiplie guère que par graines ; celui qui a été' transplanté reprend difficilement, même dans les jardins où on le cultive avec soin. D'ailleurs il donne très abondamment des graines, et elles sont vendues à très bas prix. On laisse un certain intervalle entre chacun de ces arbrisseaux ; ils restent ainsi trois ans sans aucune espèce de culture, ce n'est qu'au bout de ce temps qu'ils sont devenus assez forts, et qu'ils fournissent des rameaux assez longs pour pouvoir être coupés. On tire ordinairement parti de cet arbrisseau de deux manières différentes : ses rameaux fournissent des fils dont on fait du linge, ou bien ils servent, en hiver, de nourriture aux moutons et aux chèvres. Pour obtenir la filasse, on préfère les plantes les plus jeunes aux vieilles. La coupe du genêt se fait, dans ce cas, ordinairement après la moisson, dans le courant du mois d'août. On coupe à la main les rameaux qu'on rassemble en petites bottes qui sont d'abord mises à sécher au soleil : on les bat ensuite avec un morceau de bois, ou les lave dans une rivière ou dans une mare, et on les laisse tremper dans l'eau pendant quatre heures ou à peu près. Les bottes ainsi pre'parées sont place'es dans un endroit voisin de l'eau et dont on a soin d'en- lever un peu de terre, formant ainsi une espèce de creux où le genêt est placé : on le recouvre ensuite de fougère ou de paille, et il demeure ainsi à rouir pendant huit ou neuf jours ; il suffît seulement, dans cet intervalle, de répandre de l'eau une fois par jour sur le tas sans le découvrir. Au bout de ce temps, on lave les bottes à grande eau ; la partie verte de la plante, ou l'épidémie, se détache, et la portion fibreuse reste à nu ; on bat alors, avec un battoir et sur une piei\e, chaque botte pour en détacher toute la filasse, qu'on a en même temps soin de ramener vers unu des extrémités des rameaux. Après cette ope'ration, on délie les javelles, et on les étend sur des rochers ou sur un terrain sec pour les faire se'cher. Celte manière de faire rouir le genêt ne pourrait-elle pas être adoptée avec avantage pour le chanvre? On éviterait par ce moven LE GENÊT. 137 plusieurs inconvénients qu'entraîne le rouissage fait à la manière ordi- naire. Les baguettes ne doivent être teillées que lorsqu'elles sont parfaite- ment sèches. On passe ensuite la teille au peigne, et on met à part les qualités différentes qui sont toutes file'es au rouet. Tout ce travail est réservé pour la saison morte. Le fil sert à faire du linge propre aux différents usages du ménage. Le plus grossier est employé pour la grosse toile, on en fait des draps pour envelopper les le'gumes, les grains ou les fumiers qu'on veut transporter quelque part. On re'serve les fils les plus fins pour faire des draps de lit, des serviettes et des chemises. Les paysans des environs de Lodève n'usent pas d'autre linge que celui-ci : ils ne connaissent ni la culture du chanvre, ni celle du lin. Le terrain dans ces cantons est trop sec et trop stérile pour pouvoir y cultiver ces plantes. Les toiles fabrique'es avec le fil de genêt sont d'un bon user ; elles sont aussi souples que celles qu'on fait avec le chanvre : elles seraient peut-être aussi belles que celles qui se font avec le lin, si la filature en était plus soignée. Elles deviennent plus blanches, à mesure qu'elles ont e'té plus souvent à la lessive. La toile du genêt est rarement à vendre, chaque famille n'en fabrique que pour son usage. Le prix du fil le plus fin du genêt est ordinairement de 2-1 sols la livre. Les chenevottes, lorsque la teille en a été' se'parée, sont liées eu petites bottes et vendues pour servir à allumer le feu. On les met le plus souvent quatre par quatre dans un paquet. Ou en fait aussi des allumettes, mais qui ne valent pas celles du chanvre, quoique ces der- nières donnent un feu moins vif que celles du genêt. Nous nous sommes fait un devoir d'entrer dans tous ces détails, en apparence minutieux, persuadés que rien n'est indifférent en économie rurale, et qu'il faut sur un objet utile avoir le courage de tout dire. Nous ajouterons donc, pour ne rien omettre, qu'on a pre'fe'ré souvent à la paille la plus sèche, les chenevottes de genêt pour enfler très promptement des machines ae'rostatiques. On lit dans les Mémoires de V Institut de Bologne (11, que les habitants du Mont Casciana, aux envions de Pise en Italie, font rouir le genêt pour en retire.- des fils. La manière d'obtenir la partie filamenteuse décrite dans cet ouvrage, diffère de celle dont on vient de donner le (11 Comment. Institut. Sonon., vol. IV, pag. 349, par J.-G. Trombelli, et vol. VI, p. 118. Ce mémoire a é;é traduit, dans \n Journal Econom'q ne, année 1758, mois de novembre; mais c'est à tort qu'on a cru que c'était le Genêt commun ou Genêt à balai [Spart ium scopa'ium, Linn.) dont il était question. M. l'abbé Cérati, président de l'Université de Pise, a fait part en 1763 à l'Aca- démie des sciences de cette manière de retirer des fils du Genêt, pratiquée aux environs de Pise ; mais il ne dit point quelle est cette espèce de Genêt. On a donné quelquefois le nom de Genêt au Spart d'Espagne [Stipa tenacissima, Linn.) et même on a désigné sous le nom de Genêt d Espagne la gaude [Ri - seda Luteola. Linn.l. 138 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. détail. On fait rouir, le genêt dans une eau thermale ; l'opération est finie alors au bout de trois ou quatre jours, parce que la chaleur accé- lère la séparation de la partie filamenteuse de la plante. Les petites fibres qu'on a séparées des étoupes servent à rembourrer les harnais et les meubles, en place de laine ou de crin dont elles ont en partie l'élasticité. Le second et le principal objet qu'on a en vue dans la culture du genêt, c'est de le faire servir à la nourriture des moutons et des chèvres pendant l'hiver. Ces animaux, depuis le mois de novembre jusqu'au mois d'avril, n'ont presque pour tout fourrage, dans les montagnes du Bas-Languedoc, que des feuilles d'arbres conservées à cet effet. Les rameaux du genêt deviennent donc pour ces troupeaux une ressource d'autant plus précieuse, que c'est la seule nourriture fraîche qu'on puisse leur procurer dans la mauvaise saison. Ils rongent toutes les branches jusqu'à la fourche, et ils préfèrent en tous temps cette plante à toutes les autres. Lorsque le temps est beau, on mène les troupeaux paître le genêt sur place; daDS les mauvais temps, les bergers vont en couper les rameaux qu'ils apportent aux bergeries. Les moutons qu'on nourrit de genêt sont quelquefois sujets à une maladie dont le principal caractère est une inflammation dans les voies urinaires : elle provient de la trop grande quantité qu'ils ont mangée de cette plante ; et il est aisé de les en garantir, en mêlant cette nourriture avec une autre. Cette maladie attaque particulièrement les moutons, lorsqu'ils ont avalé les fruits du genêt : aussi est-elle plus commune, lorsque la plante est chargée de siliques. La qualité mal- faisante des semences de cet arbrisseau se reconnaît à une odeur en quelque sorte vireuse, qui s'exhale de ces graines lorsqu'elles sont en tas. Mais ces inconvénients sont, comme on l'a vu, faciles à prévenir, et ils ne doivent pas faire rejeter une plante aussi utile que celle-ci pour la nourriture des troupeaux ; on remédie d'ailleurs très aisément aux inconvénients qu'elle entraîne quelquefois avec elle, le traitement de cette maladie se bornant à des boissons rafraîchissantes et au change- ment de nourriture. On ne conduit pas les troupeaux dans les genetières la première ni la seconde année qu'on y a semé le genêt ; on ne leur laisse brouter cet arbrisseau qu'au bout de trois ans. On coupe avec une serpe les tron- çons qui ont été rongés, et au bout de six ans on est obligé de couper entièrement la fourche pour qu'elle pousse de nouveau. Par ce moyen, le genêt dure très longtemps et fournit toutes les années des rameaux assez longs. Un sol sablonneux, comme je l'ai déjà observé, convient très bien à cet arbrisseau, et, sous ce point de vue, la culture doit en être regardée comme très avantageuse, puisqu'elle fournit un moyen de tirer parti LE GENÊT. 139 des terrains les plus ingrats, et où aucune autre plante utile ne saurait prospérer. On pourrait encore multiplier le genêt dans des enclos particuliers, et en former des espèces de remises pour nourrir pendant l'hiver les cerfs, les chevreuils et même les lapins : on mettrait ainsi à profit un terrain qui ne pourrait être employé à aucun autre usage. La culture d'ailleurs, comme on a pu le voir, en est très peu dispendieuse et n'exige presque aucun soin. La culture du genêt était autrefois confinée à quelques villages des environs de Lodève. Elle est actuellement répandue dans presque toutes les montagnes du Bas-Languedoc. Il est peut-être inutile de rappeler ici que le genêt dont il est fait mention dans ce me'moire, diffère beaucoup de celui qui se trouve en abondance dans les provinces du Nord et aux environs de Paris : celui- ci sert quelquefois, ainsi que l'autre, à la nourriture des bestiaux ; mais on l'emploie à d'autres usages que le genêt d'Espagne. Ces deux espèces de genêt donnent des fleurs que les abeilles recher- chent beaucoup, parce qu'elles contiennent de la substance miellée en assez grande abondance. La multiplication du genêt d'Espagne peut encore, sous ce point de vue, devenir avantageuse, et c'est un motif de plus pour engager plusieurs cultivateurs à augmenter le nombre de leurs ruches. MÉMOIRE Sur les végétaux qui croissent sans culture dans la Généralité de Paris, et qui fournissent des parties utiles à l'art du cordier et à celui du tisse- rand ; suivi d'une énumération de plusieurs végétaux dont les Aigrettes peuvent être employées à divers usages économiques (1), Par M. Yvard, correspondant de la Société', fermier à Maisons- sous-Charenton. SECONDE PARTIE. Arbrisseaux filamenteux qui croissent sans culture dans la Généralité de Paris. GENÊT Grand Genêt ; Genêt à balais. Spartium scoparium, Linn. Cytiso-Genista scoparia, Inst. 619. La de'couverte du tissu filamenteux que fournit l'e'corce du Genêt, (1) Ce mémoire a été envoyé au concours de 1787, et la Société a accordé une médaille d'or à l'auteur. 140 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. daterait sans doute d'une bien haute antiquité, si, comme il me paraît très probable, le Sparion avec lequel Homère nous dit que les ais des vaisseaux e'taient joints ensemble, et que les Grecs employaient com- munément à faire des filets pour la pèche, est le Genêt, et non le Spart qui croit spontanément sur les terrains les plus arides de l'Espagne et de l'Afrique (1). Quoi qu'il en soit, il est certain que les Romains n'ignoraient pas l'usage qu'on pouvait faire de l'Ecorce du Genêt ; mais il ne me parait pas facile de déterminer l'espèce dont il est fait mention dans leurs auteurs géoponiques, et que je soupçonne cependant être le Genêt d'Espagne : Sparôium Junceum. Les Espagnols, les Toscans et les habitants de quelques villages du Bas-Languedoc obtiennent, par des procédés différents, un fil assez beau de ce Genêt; mais je ne connais aucune expe'rience qui ait e'te' faite sur le Genêt à balais dont il s'agit ici, et que l'analogie m'a porté à essayer, ainsi que tous les Genêts que j'ai pu me procurer, et dont je parlerai ailleurs. Le Genêt à balais diffère du Genêt d'Espagne par la disposition de ses feuilles et de ses fleurs ; ses tiges anguleuses et non cylindriques comme celles du dernier, ne sont ni aussi longues ni tout à fait aussi grosses ; mais la qualité du fil que fournissent ces deux arbrisseaux, étant à peu près la même, et les procèdes qu'on emploie pour ex- traire le fil du Genêt d'Espagne étant également applicables au Genêt à balais, je me fais un devoir de les rapporter ici. Le procédé suivi par les Espagnols a beaucoup de rapport avec celui qu'on met en usage, assez ge'ne'ralement, pour extraire la filasse du Chanvre et du Lin ; il consiste à faire mace'rer dans les rivières, ou dans une eau stagnante, des javelles ou faisceaux de tiges de Genêts, et à les couvrir de pierres jusqu'à ce que l'écorce s'en sé- pare facilement : on les en retire alors, et on les teille après les avoir fait sécher, La méthode usitée par les habitants du mont Casciana, situé sur le territoire de Pise, petite ville de Toscane, nous offre une excellente leçon sur la théorie du rouissage, et mériterait bien d'être adoptée dans tous les endroits où elle serait praticable. Vers la fin du mois d'août, ils se rendent dans les montagnes qui les environnent, et qui sont couvertes de Genêts qui y croissent spontanément; ils en re'coltent la graine, coupent les tiges les plus belles, et les portent à un endroit appelé Bagno ad aequa, c'est-à-dire (1) S'il était bieu important de prononcer sur ce point, je dirais en faveur du Genêt, \° que les Espagnols ne font point des filets pour la pêche avec le Spart, quoiqu'ils aient su faire servir cette précieuse plante à différents usages; 2» que le Genêt était employé, par les Asiatiques, à cet usage, comme Pline nous 1 apprend, 1. XIX, chap. i° r . Asia è Genista facit lina adre tia prœcipitè, in piscando duranlia, fruticè made facto, decem diebus. LE GENÊT. 141 bains d'eau. Après les avoir fait sécher et les avoir distribuées en javelles d'une grosseur et d'une largeur e'gales, ils les plongent dans de petites rigoles remplies de l'eau thermale de ces bains, au fond desquelles ils les assujettissent avec de gros cailloux ; une chaleur douce et continuelle achève ordinairement le rouissage en trois jours, ou en quatre au plus. Alors ils tirent à fleur d'eau, un ou deux brins à la fois des javelles; ils les tiennent de la main gauche, et ont, à la droite, une pierre plate, terminée en bisoau, dont ils appuient la par- lie tranchante sur la pointe des brins qu'ils écachent. Après avoir séparé, par ce moyen, un peu long à ve'rité, la partie filamenteuse de la partie ligneuse, ils la retirent de l'eau, en font des poignées, et les mettent se'cher au soleil ; lorsqu'elles sont suffisamment sèches, ils les battent avec des espadons ; et, après les avoir bien nettoye'es, ils les peignent et les pre'parent pour être filées. Le troisième procédé, qui diffère beaucoup des deux premiers et qui pourrait être employé en beaucoup d'endroits, paraît n'être pra- tique' que par les paysans du Bas-Languedoc. Comme les Espagnols et les Toscans, ils font se'cher et mettent en javelles les tiges de Genêt qu'ils coupent aussi comme eux au mois d'août. A-près les avoir froisse'es avec un espadon pour faciliter la se'paralion de l'épi- derme, et les avoir laisse'es tremper dans l'eau pendant quelque temps, ils font auprès d'un ruisseau ou d'une rivière, ou d'une pièce d'eau quelconque, un trou qui puisse les contenir toutes ; ils les y mettent couche par couche, les arrosent une fois par jour avec l'eau voisine, et les laissent ainsi couvertes de paille, de gazon, ou de quel- que autre matière le'gère, jusqu'à ce que le rouissage soit fini. Elles en sont alors retirées et lavées ; et lorsque la partie filamen- teuse est bien nettoyée, on la de'tache avec l'espadon dont on s'était servi d'abord ; après quoi, on fait se'cher les javelles, et on les teille comme le Chanvre (1). Les trois procédés que je viens de de'crire sont e'galement recom- mandables ; les deux derniers surtout sont ingénieux, et chacun pourra donner la préférence à celui que les circonstances lui permet- tront d'adopter. — Je proposerai ici une quatrième manière de dé- pouiller les tiges du Genêt à balais de leur écorce. Je l'ai employe'e avec le plus grand succès, et elle me paraît très facile. Elle consiste à couper les rameaux lorsque la sève est dans toute sh force, à séparer l'écorce du bois sur le champ, par l'extrémité la plus grosse, avec le pouce et l'index, et à la tirer du bas en haut jusqu'à ce qu'elle soit entièrement de'gagée. Le principal avantage de cette opération est l'économie du temps. (1) P. S. M. Broussonet a donné dans les Mémoires de la Société', trimestre d'automne, 178o, des observations sur la culture et les usages économiques du (Jtnèt. La méthode qu'il a vu employer dans le Bas-Languedoc est conforme à celle que j'ai rapportée. 142 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. On dépouille ainsi en un moment toutes les tiges qui forment chaque rameau, et qui sont très nombreuses dans le Genêt à balais, et le rouissage de la partie filamenteuse qui tient alors moins d'espace, est aussi beaucoup plus court. Elle a cependant un inconve'nient que je ne dois point dissimuler. Lorsque les rameaux ne sont pas imprégnés d'une assez grande humi- dité', l'extre'mité de quelques-unes des tiges, et ce sont ordinairement les plus petites, ne se dépouille pas entièrement à cause de l'adhé- rence de l'écorce au bois. Cette perte, peu considérable à la ve'rité, n'aurait pas lieu si l'on mettait les rameaux dans l'eau quelque temps avant de les écorcer, et l'on doit toujours le faire lorsque quel- que circonstance a empoche' qu'on ne profilât du temps de la sève. J'observerai d'ailleurs que l'espadon et le leillage font aussi perdre une partie du fil, comme j'ai eu occasion de m'en convaincre. J'ai aussi étendu plusieurs rameaux du Genêt à balais sur un pré pour les y faire rouir, mais ils y ont toujours noirci de plus en plus, et ont fini par se pourrir. Celte expérience que j'ai souvent re'pétee semble proscrire le rouissage à l'air pour le Genêt, et confirme l'obser- vation des Toscans qui ont la plus grande attention de ne point laisser les tiges du Genêt d'Espagne exposées à la pluie, parce qu'ils ont remarque' qu'elle nuisait à la blancheur du fil. 11 me semble que de nombreux avantages doivent re'sulter de la cul- ture de l'arbrisseau que je viens d'indiquer, qu'on a jusqu'à pre'sent abandonné dans les bois, et dont les rameaux qui n'ont encore servi qu'à faire des balais à chauffer le four, ou à couvrir quelques cabanes, pourraient être employés à un plus noble usage. Je l'ai souvent trouvé dans des endroits arides dont la stérilité était telle que la terre sem- blait en avoir exclu tous les ve'ge'taux, à l'exception de celui-ci; il y jouissait de la plus grande vigueur, et je l'ai quelquefois vu s'e'lever à la hauteur de dix pieds (1). Le fil que nous fournit l'écorce du Genêt à balais n'est pas le seul don de cet arbrisseau généreux ; et ceux qui savent que ses tiges qui sont très propres à faire des liens pour la vigne, les espaliers, etc. (2), peuvent aussi être employées à la nourriture de nos bestiaux (3; ; que (1) Columelle, après avoir parlé du terrain le plus propre pour une saussaie, ajoute, 1. IV, chap. xxxi. Perarida loca, qum genus id virynltorum non reci— j)itint, Genistam postulant. — Ceci peut s'entendre de tous les Genêts. (2) Genista vinculi usum prœstat, 1. XXIV, chap. ix ; optima est ad vitem alligandam Genista, Col., liv. IV, chap. xm. Ce dernier nous apprend que les Romains cultivaient le Genêt pour cet usage, et nous assure que ses tiges réu- nissent la force à la souplesse. Cette assertion est applicable au Genêt à balais. (3) Anderson observe, dans ses Essays on Agriculture, etc., que les Moutons mandent en hiver les tiges de cet arbrisseau et ses gousses, et qu'ils sont avides de ses fleurs qu'ils broutent avec le plus grand soin ; les Chèvres man- gent aussi ces différentes parties avec plaisir : les autres bestiaux m'ont paru les manger avec indifférence. LE GENÊT. 143 la semence renferme'e dans ses gousses peut être employée au même usage (1) ; que ses fleurs, qui charment longtemps notre vue par leur couleur éclatante, sont utiles à l'art du peintre (2) ; qu'elles contri- buent à la formation du miel (3), et qu'elles entrent quelquefois dans la classe de nos aliments (4), n'he'siteront point à le placer parmi nos végétaux les plus utiles. Il ne me reste donc plus qu'à former des vœux pour qu'il soit enfin tire de l'oubli auquel on l'avait injustement condamne', et j'aime à me le représenter, cachant désormais la nudité de'sagréable de nos coteaux les plus arides, prévenant, par l'entrelacement de ses racines, la perte de la terre végétale que ses débris pourront encore augmenter, et payant avec usure les soins que lui prodiguera l'industrieux culti- vateur. (1) J'ignore Tusage que les Toscans font des semences du Genêt d'Espagne dont la récolte précède toujours la coupe des tiges, et je conjecture qu'ils en nourrissent quelques animaux. — La volaille et les bestiaux à qui j'ai donné celle du Genêt à balais Tout mangée avec plaisir. (2) M. Dambourney a rendu ce Genêt utile à l'art du teinturier, et ses fleurs fournissent une belle laque jaune recherchée par les peintres. (3) Les anciens n'ignoraient pas cette propriété commune à tous les Genlts : Et Genistas circumseri alveariis apibus gratùsimum, Plin, iiv. XXIX, chap. xu ; Genistœ flores apibus gratissimi, liv. XXIV, chap. ix. (4) Péna et Lobel nous assurent qu'en Guyenne le peuple mange, ces fleurs en salade ; daûs les Pays-Bas, en Allemagne et dans quelques-unes de nos provinces, on confit dans le vinaigre les boutons qu'on mange en guise de câpres. LES ANIMAUX AUXILIAIRES DE LA SCIENCE Par M. Remy SAINT-LOUP, Maître de conférences à l'Ecole des Hautes Etudes. (SUITE*) CHAPITRE m. Le Moineau. — Lavoisier, l'air et la respiration. — Le venin et la Vipère. — Paul Bert et la pression barométrique. — Importance de l'oxygène. — Nécessite' de l'aération. Une des plus belles découvertes du xvnr 3 siècle qui vint modifier profondément les vieilles théories admises en chimie fut celle de Lavoisier qui démontra la composition de l'air, fit comprendre la combustion inorganique et les phénomènes chimiques de la respiration. De vulgaires Moineaux furent les auxiliaires de ces recherches scientifiques; en mourant dans l'acide carbonique ils apprirent à l'homme à éviter un danger d'autant plus grave qu'il est peu manifeste, à ne point s'exposer à l'asphyxie par les gaz délétères. Lavoisier avait remarqué que le mercure chauffé mis en contact avec une quantité d'air limitée absorbe une portion de cet air, et que le gaz restant est incapable d'entretenir la combustion. Les oiseaux et d'autres animaux placés dans ce gaz ne pouvaient y vivre, aussi le gaz fut-il appelé azote (a privatif Çosiv vivre), c'est-à-dire impropre à la vie. Lavoisier se proposa alors de rechercher plus exactement comment les modifications dans la composition de l'air pouvaient être utiles ou nuisibles à l'organisme, il enferma un Moineau sous une cloche de verre remplie d'air ordinaire. La partie vide de la cloche était d'environ trente pouces cubiques. Pendant les premiers instants l'oiseau ne sembla nullement affecté, mais il parut bientôt un peu assoupi ; sa respiration (*) Voyez plus haut, page 5. LES ANIMAUX AUXILIAIRES DE LA SCIENCE. 145 devint pénible et précipitée, enfin au bout de cinquante-cinq minutes il mourut après quelques mouvements conVulsifs. L'air qui était contenu dans la cloche avait des propriétés bien différentes de celles de l'air atmosphérique, une bougie allumée s'y éteignait, un nouveau Moineau placé sous la cloche mourait en très peu de minutes. Cependant le résidu gazeux n'avait pas les mêmes pro- priétés que celui qui restait après l'action du mercure. Dans le cas du mercure, Lavoisier obtenait de l'azote, dans le second cas de l'acide carbonique ; dans l'une et l'autre expérience ce qui avait été absorbé était l'air vital, l'oxygène. Un animal qui respire de l'air absorbe donc l'oxygène et dégage de l'acide carbonique. Quant au gaz azote, il semblait ne contribuer en rien aux phénomènes de la respiration. La conséquence pratique la plus générale, la plus importante qui se dégageait de ces expériences était de montrer qu'un animal ne peut vivre longtemps dans une quantité d'air limitée. En répétant l'essai avec des Cochons d'Inde, Lavoisier put encore remar- quer que les animaux meurent avant d'avoir absorbé la tota- lité de l'air vital. Il voulut alors étendre ses analyses à l'air des salles d'hô- pitaux et à celui des salles de spectacle. Les Comédiens Français étaient à cette époque établis aux Tuileries, et c'est dans leur salle que le grand chimiste fit son expérience. La- voisier voulait recueillir de l'air dans la partie haute et dans la partie basse de la salle pour comparer les degrés d'alté- ration dans les deux circonstances. - Un jour qu'il y avait grande affluence de spectateurs, il apporta deux grands flacons remplis d'eau qu'il devait vider pour remplacer leur contenu par un peu d'air de la salle. L'un des flacons l'ut vidé dans une logé où personne ne remarqua le savant, mais il était plus difficile d'opérer au parterre sans l'aire sensation, et sans troubler le spectacle. Lavoisier dut se borner à se glisser vers la fin du dernier acte auprès de la sentinelle qui était prévenue et à vider son flacon tout près de la porte d'entrée. En cet endroit les conditions étaient mauvaises à cause du courant d'air des portes. Malgré tout il l'ut prouvé une l'ois de plus que la quantité d'acide car- bonique augmente rapidement dans les salles et les appar- tements qui restent fermés ou sont mal aérés, tandis qu'une assistance nombreuse s'y tient assemblée. 5 Février 1892. 10 146 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. Comme nous le verrons en racontant l'histoire du Cochon d'Inde, ce fut encore Lavoisier, qui, le premier, attribua la chaleur animale au résultat d'une sorte de combustion de l'air Lavoisier et les Moineaux. dans les poumons. Ces découvertes avaient amené la ruine des sectateurs de Stahl qui voulaient tout expliquer par la phlogïstication et la déphlogistication, la ruine des théories LES ANIMAUX AUXILIAIRES DE LA SCIENCE. 147 de Priestley que la passion du phlogistique avait empêché de comprendre et d'interpréter sainement ses propres expé- riences. Les Moineaux auraient largement payé leur dette d'utili- sation pour la science, par leur seule complaisance à se confier aux cloches de Lavoisier ; mais ils furent employés dans les laboratoires pour beaucoup d'autres expériences. Je ne cite que pour mémoire les recherches de Claude Ber- nard, sur le venin de la Vipère. Des Moineaux furent con- damnés à être mordus et sur eux on expérimenta les re- mèdes qui nous guérissent aujourd'hui de ces dangereuses blessures. Il restait à la gent effrontée et joyeuse à payer un autre tribut. Après l'étude de la composition de l'air, après celle de la chaleur animale qui fut comprise pour la première fois par Lavoisier à la suite de ses travaux en collaboration avec Laplace, il fallait l'étude de l'influence des variations de la pression atmosphérique sur. les êtres vivants. Paul Bert se mit à l'œuvre ; les appareils les plus commodes pour les essais étaient des cloches de verre, les animaux les plus à l'aise sous une cloche de verre étaient les Moineaux. Leur famille dévoua aussi bien les Moineaux francs que les Moi- neaux friquets et beaucoup moururent. Paul Bert savait que les explorateurs qui s'élèvent sur les hautes montagnes sont sujets à des malaises et à des ma- ladies dont le caractère devient plus ou moins grave suivant les circonstances. Quelquefois le changement de pression atmosphérique ne produit que des vertiges et une angoisse passagère, d'autres fois la mort peut s'en suivre. Le Père jé- suite Acosta, qui voyagea dans l'Amérique du Sud vers la fin du xvi e siècle, avait raconté pour la première fois les dangers que courent les voyageurs dans les hautes régions du globe . « Sur une haute montagne du Pérou, dit le Père Acosta, » quand je vins à monter les escaliers qu'ils appellent, qui est » le plus haut démette montagne, je fus subitement atteint et » surpris d'un mal si étrange que je fus presque sur le point » de me laisser choir de la monture en terre. Je fus épris » de telles douleurs , de sanglots et de vomissements que » je pensais jeter et rendre l'âme ; je vins jusqu'à jeter du » sang, de la violence que je sentais en l'estomac, je dis -148 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUEES. » enfin que si cela eût duré j'eusse pensé certainement être » arrivé à la mort. Gela ne dura que trois ou quatre heures » jusqu'à ce que nous fussions descendus bien bas. Et non » seulement les hommes sentent cette altération, mais aussi » les bêtes. » Dans la République Argentine, on appelle cette maladie des montagnes la Puna; la plupart des voyageurs dans toutes les contrées du globe ont pu constater de semblables accidents dus à la raréfaction de l'air. Paul Bert songea donc à déter- miner par l'expérience les causes précises et leur action, et, comme nous l'avons dit, il commença par soumettre des moi- neaux à l'action de l'air raréfié, puis aux augmentations de pression dans des conditions de température et de compo- sition gazeuse déterminées. Dans une première série d'expériences, Paul Bert démontre que la raréfaction de l'air équivaut à une diminution dans la proportion d'oxygène et par conséquent doit occasionner l'as- phyxie après une série d'accidents précurseurs. A des pres- sions supérieures à cinq atmosphères la mort survient par une sorte d'empoisonnement par l'oxygène, les accidents diffèrent, mais les dangers sont aussi graves. Enfin, la décompression brusque produit, elle aussi, de graves accidents. Toutes ces recherches n'étaient pas sans portée ; elles permettaient de sauvegarder la vie des ouvriers qui, dans certains travaux d'art, sont obligés de travailler sous pression, de régler la marche des pompes qui servent les scaphandriers ; d'autre part, elles indiquaient aux aéronautes les précautions dont ils devaient s'entourer. Les enseignements généraux fournis par les expériences faites sur- les animaux s'accompagnent d'une foule de notions circonstanciées, dont il serait impossible de donner ici le dé- tail sans écrire un véritable traité de physiologie. Cependant certaines de ces notions et spécialement celles qui se rap- portent à l'importance de l'oxygène dans la respiration des êtres vivants, sont si souvent ignorées qu'il ne nous a pas semblé superflu d'exposer des résultats qui sont d'un intérêt pratique. L'air enfermé dans une salle, dans une étable, dans un bâ- timent, où se trouvent des êtres vivants perd peu à peu son oxygène. En été les portes ou les fenêtres restent ouvertes, l'air se renouvelle, il n'y a donc pour les animaux logés aucun LES ANIMAUX AUXILIAIRES DE LA SCIENCE. 149 danger d'asphyxie En hiver, et surtout pendant la nuit, les étables restant souvent fermées, il peut en résulter des acci- dents dont la manifestation n'est pas toujours immédiate- ment évidente, mais qui altèrent la santé des animaux et sont finalement au préjudice du fermier et de l'éleveur. Quelques savants ont cherché à mesurer la consommation d'oxygène, faite par différents mammifères, par \ quelques oiseaux, et même, ce qui est d'un intérêt moins direct, par des reptiles et des insectes. Tl a été possible d'évaluer aux chiffres suivants la consommation d'oxygène en vingt- quatre heures : Le Cheval 4,250 litres. Le Bœuf 3,800 — Le Mouton 600 — Le Chien 386 — Le Lapin *70 — Pour la Poule et le Canard les quantités d'oxygène con- sommées sont, par heure et par kilogramme, de substance vivante : Poule 1 gr. 03 Canard 1 — 85 Le Cheval et le Bœuf consomment en vingt-quatre heures, comme on peut le calculer, une quantité d'oxygène contenue, pour le premier, dans 24 mètres cubes d'air, pour le second dans 19 mètres cubes. Mais l'air est déjà vicié quand il est privé d'un centième de son oxygène remplacé par un volume l'acide carbonique, et cet état d'altération est obtenu en vingt- puatre heures pour environ 400 mètres cubes d'air pour le Cheval et pour le Bœuf. Le renouvellement de l'air est donc l'une grande importance pour la santé des animaux enfermés. La quantité relative d'oxygène consommé est d'autant plus grande que les animaux sont plus petits, il faut par conséquent pour une famille de Lapins assez nombreuse pour peser le poids d'un cheval bien plus de 400 mètres cubes d'air par vingt-quatre heures, et s'il s'agissait de Poules ou de Canards ce volume d'air serait encore plus insuffisant. 150 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. CHAPITRE IV. Le Cochon d'Inde. — Encore Lavoisier. — La chaleur animale. — Les Canards de Ch. Marlins. — Chaleur mécanique. Dès longtemps les naturalistes avaient médité sur cette re- marquable l'acuité que possèdent les êtres vivants, de se maintenir à une température constante , et cela malgré les écarts dans la température du milieu où ils se trouvent. Un homme, un cheval, un pigeon supportent les grandes cha- leurs de Téquateur, traversent les froids rigoureux de l'hiver, sans que le thermomètre indique de changement bien sensible pour la température de l'organisme , tandis qu'une pierre , une masse d'eau, une couche d'air se refroidissent ou s'échauf- fent sans garder jamais cette chaleur constante qui appar- tient aux animaux et que l'on a appelée chaleur animale. Par quelles causes mystérieuses l'être vivant est-il ainsi doué, d'où lui vient cette propriété de produire de la chaleur s'il se trouve dans un milieu froid, de modérer cette chaleur s'il se trouve dans un milieu à température surélevée. Les physi- ciens, les phj-siologistes ont encore, dans cette question, reculé les limites du domaine de l'inconnu, ils ont pu comparer l'organisme à une machine chauffée au charbon, trouver quels matériaux servaient à entretenir la combustion, quels appareils servaient de foyers, quels autres conduisaient la chaleur, l'augmentaient ou la modéraient. Le fondateur de la théorie de la chaleur animale est Lavoisier ; lui, le premier, jeta la lumière sur ces problèmes dont la solution donnait aux sciences médicales de nouvelles ressources. Lavoisier imagina d'abord de mesurer la totalité de la chaleur fournie par un animal en tenant compte du temps nécessaire pour épuiser cette chaleur. Les expériences furent instituées avec l'aide du physicien Laplace ; l'animal choisi fut le Cochon d'Inde. Cette étude eût suffi à rendre le Cochon d'inde illustre, mais maintes et maintes fois dans la suite il fut introduit dans les laboratoires pour y subir des opérations variées ; seulement un grand nombre de savants l'utilisèrent sous le nom de cobaye, peut-être pour ne pas effrayer le public de la prodigieuse consommation de ces LES ANIMAUX AUXILIAIRES DE LA SCIENCE. 151 animaux, exigée par la science. Quoi qu'il en soit le Cochon d'Inde de Lavoisier fut placé dans un calorimètre rempli de glace ; une chambre lui était réservée afin qu'il pût respirer un air pur continuellement renouvelé. Au bout de dix heures Lavoisier apprécia la quantité de glace fondue et put l'es- timer, en tenant compte des causes d'erreurs à 340 grammes. Dans une autre expérience disposée d'une manière diffé- rente, le savant reconnut en mesurant la quantité d'acide ^ Tr _ T _ t;: , r ^„. ; ,.,. ,, , ,, , T ^^^ T __. .^^^.-^.^f,^ ,. , f:(} Cochon d'Iude disposé dans l'appareil réfrigérant. carbonique produite par un Cochon d'Inde, que cet animal brûle en dix heures environ 3 grammes de carbone ou de charbon. La chaleur produite par la combustion de 3 grammes de charbon serait capable de fondre 326 grammes de glace. En rapprochant ces deux nombres, 340 et 326, qui expriment le poids de la glace fondue par une même quantité de charbon clans l'organisme d'une part, dans un foyer d'autre part, Lavoisier pensa pouvoir admettre, malgré le faible écart des nombres, que la conservation de la chaleur animale est due à une véritable combustion de carbone, cette combustion étant le résultat de la combinaison de l'air vital (oxygène) respiré par l'animal, avec la base de l'air fixe (carbone) fournie par le sang. 152 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. Dans la respiration comme dans la combustion, disait La- voisier c'est l'air de l'atmosphère qui fournit l'oxygène. Mais dans la respiration c'est la substance même de l'animal, c'est le sang qui fournit le combustible ; si les animaux ne répa- raient pas habituellement par les aliments ce qu'ils perdent par la respiration, l'huile manquerait bientôt à la lampe, et l'animal périrait comme une lampe s'éteint lorsqu'elle manque de nourriture. Cette comparaison était d'une grande justesse, l'exemple de l'huile était d'autant mieux choisi que, parmi les aliments où l'organisme puise sa chaleur, les corps gras sont ceux qui fournissent le plus de calorique. Le Cochon d'Inde ne fut pas le seul auxiliaire dés travaux entrepris pour l'étude de la chaleur animale ; des animaux de toute espèce, chiens, chats, oiseaux, reptiles, poissons, furent mis en observation. Une expérience, à laquelle des Canards prêtèrent leur gracieux concours, vint encore s'ajouter à la suite des démonstrations faites pour éclaircir les rapports de l'alimentation et de la production de chaleur. Deux bandes de canards habitaient dans la même région, près de Montpellier. Les deux familles se donnaient rendez- vous au voisinage d'une écluse et restaient là tout le jour à prendre leurs ébats et à se divertir comme se divertissent les Canards ; le soir, les chefs d'un des clans ramenaient au moulin leur troupe, les chefs de l'autre clan rentraient avec leur suite dans l'écurie d'un pauvre éclusier. Au moulin, les grains et les pâtées étaient en abondance ; à l'écluse, la pi- tance était si maigre qu'on ne la voyait presque pas. Alors survint par hasard un savant muni de thermomètres et qui se nommait Ch. Martins. Il plongea les thermomètres dans les ouvertures naturelles de tous les canards, aussi bien au moulin qu'à l'écluse, et fut ravi de constater une différence de près de 1° en faveur des habitants du moulin. Après ces recherches et ces remarques, Martins devint si expert qu'il pouvait affirmer par la connais- sance seule de la température si les oiseaux étaient bien ou mal nourris. Je ne sais pourquoi on a coutume d'écouter en souriant les histoires de canard. Le nom seul de l'oiseau inspire une sorte de méfiance, aussi je me fais un devoir d'indiquer, pour l'édification des sceptiques, que les expériences de Martins LES ANIMAUX AUXILIAIRES DE LA SCIENCE. 153 sont relatées dans les Mémoires de L'Académie des sciences et des lettres de Montpellier (1856). La théorie de la chaleur animale a été complétée depuis Lavoisier, les recherches de Hunter, de Claude Bernard, qui utilisèrent des animaux de toutes sortes, de Newport, qui étudia la chaleur propre des insectes, de Regnault, de Davy, de bien d'autres encore, ont concouru à enrichir ce chapitre de la physique animale. Si les naturalistes multipliaient les expériences, les phy- siciens devaient en même temps imaginer des appareils plus favorables à l'exactitude ; pour les travaux délicats de ther- mométrie, il fallait perfectionner les instruments de travail, modifier les dispositions anciennes, et de tous ces efforts, le progrès général des sciences tirait profit. En même temps, l'étude spéciale suscitait les recherches latérales des chimistes. Respiration, alimentation, semblaient trop vagues pour expliquer la production de chaleur. On dé- couvrit que l'oxydation n'est pas la seule source de chaleur, que la décomposition des graisses, le dédoublement des albu- minoïdes et des hydrocarbures, en un mot, la plupart des réactions chimiques, dans l'organisme, concourent à une élévation de température. Il fut constaté que les actions chimiques ne sont pas suffi- santes pour entretenir la température normale des animaux à sang chaud si les actions mécaniques, les mouvements, les fonctions musculaires ne concourent pas puissamment à ce but. On sait aujourd'hui que les muscles sont le siège prin- cipal de la production de chaleur dans l'organisme. Peut- être, sans le Cochon d'Inde de Lavoisier, les découvertes qui ont conduit à un traitement rationnel de certaines fièvres ne seraient pas faites, peut-être aussi notre siècle n'eùt-il pas remis en honneur les préceptes d'hygiène dont les anciens avaient deviné l'importance, et la prospérité des Sociétés de gymnastique en eût souffert. C'eût été dommage. \o'k REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. CHAPITRE V. La Grenouille. — Harvey et la circulation du sang. — Malpigbi , les vaisseaux capillaires. — Dionis. — Essais de transfusion du sang. — Absorption cutanée. — Sensibilité de la rétine. — Galvani, pro- priétés des muscles et des nerfs. Si le Lion a été, pour M. de Buffon comme pour le bon- homme Lafontaine, le vrai roi des animaux, si les poètes, les artistes ont de tout temps offert à ce roi des monuments d'admiration, la Grenouille mérite bien davantage les hom- mages de reconnaissance de la part des physiciens , des physiologistes et de l'humanité toute entière. Il est surprenant qu'à notre époque, où la manie d'ériger des statues est si fort à la mode, on n'ait pas songé à construire un monument à « la Grenouille, pilote de la science ». Depuis les premiers temps où la maligne curiosité des hommes a voulu démolir les bêtes, comme un enfant détruit une montre pour voir ce qui la fait marcher, jusqu'à nos jours où les expériences de physiologie sont conduites avec une suite non interrompue et une méthode sévère, la Gre- nouille a été saisie, dépouillée, vidée, chloroformée, injectée, vivisectionnée et enfin électrisée. Sans défense, presque tou- jours muette d'émotion, peu embarrassante de sa personne, elle a été choisie par une multitude d'expérimentateurs pour des recherches les plus variées. A mesure que l'on étudiait la Grenouille les savants lui découvraient de fatales qualités, des mérites nouveaux qui la désignaient pour le sacrifice. Sa peau est si transparente que l'on peut voir le sang cir- culer à travers. Sa température est si peu élevée qu'on ne craint pas de refroidir ses entrailles exposées à l'air, son cœur détaché de la poitrine et posé dans un verre de montre continue à battre et laisse comprendre le mécanisme de ses mouvements, elle vit dans l'eau et hors de l'eau, elle naît poisson et demeure animal terrestre. Tout son être est un problème qui ne semble dissimuler aucune inconnue, on_ lui demanda bien souvent de les présenter. Harvey, avant de démontrer devant le collège des médecins de Londres sa magnifique découverte de la circulation du LES ANIMAUX AUXILIAIRES DE LA SCIENCE. Vô'ô sang, s'était depuis de longues années appliqué à la vivisec- tion. Les poissons, les reptiles lurent étudiés par lui, la Gre- nouille lui livra une grande part des secrets qui, dévoilés, permirent la découverte capitale. L'illustre anatomiste, justement fier de son génie, oublia sans doute alors l'humble bestiole qui lui avait montré son cœur, ses artères et ses veines. Il ignora comment le sang des artères passe dans les vaisseaux veineux à travers les capillaires, et trente ans plus tard la Grenouille encore permit à Malpigbi de pénétrer le mystère. Elle laissa voir comment, à travers le tissu, léger comme la bulle de savon, de ses poumons rosés, le sang voyage dans des canaux larges comme des cheveux, comment il court dans un lacis délicat de ces canaux, puis revient au cœur à travers les veines. A la même époque où Malpighi faisait cette découverte, Leuwenhœk, le physicien hollandais célèbre surtout par ses travaux d'histoire naturelle, étudiait la transformation du Têtard en Grenouille. Il lui fut donné de voir pour la pre- mière fois la circulation clans son ensemble à travers l'orga- nisme d'un animal intact. Leuwenhœk vit l'union des veines et des artères ; il remarqua que « le mouvement du sang n'é- » tait pas égal et continu comme celui d'un fleuve, mais que » le sang était poussé à diverses reprises des parties les plus » proches du cœur vers les plus éloignées comme celui d'une » liqueur qui tombe goutte à goutte, et que ces pulsions » étaient si fréquentes qu'on aurait de la peine à les compter » une à une ». Cela lui ht juger que le sang était poussé autant de fois hors du cœur qu'il se faisait de pulsions dans ces parties. Les pulsions ou pulsations étaient ' donc com- prises. Les médecins devaient dans la suite tirer un large parti de cette découverte. L'importance de toutes ces révélations fut à l'instant appré- ciée. Un médecin de Louis XIV, nommé Dionis, fut chargé d'occuper au Jardin des Plantes une chaire d'Anatomie spé- cialement pour exposer et développer l'étude de la circulation du sang. L'heureux homme ! Songea-t-il un seul instant qu'il devait cet honneur et ses émoluments non seulement au grand roi, mais à l'humble grenouille. Dionis était fier d'avoir été désigné pour cette mission d'enseignement. Il écrit au roi: « L'Autorité des premiers démonstrateurs nous tenant enchaînés, ne nous permettait pas de publier de nouvelles 156 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. découvertes, mais par les soins paternels de Votre Majesté, nous sommes revenus de cette aveugle prévention. » Les démonstrations de Dionis attiraient un grand nombre d'auditeurs. « J'ai fait, dit-il, pendant huit années les démons- trations au Jardin Royal où le concours des Etudiants était si grand que la grande salle n'en pouvait pas contenir la moitié; c'est ce qui m'obligea de l'aire des billets cachetés que nous distribuions aux garçons chirurgiens qui servaient les Maîtres qui seuls y pouvaient entrer, et cela pour éviter la confusion de ceux qui étaient en boutique chez ies Barbiers et de ceux que la seule curiosité pouvait y attirer. » Les Chirurgiens commençaient à vaincre dans la lutte qu'ils avaient à soutenir contre les médecins de la Faculté et les médecins Barbiers ; l'histoire nous a gardé les documents de ce combat acharné, mais elle nous laisse ignorer combien de Grenouilles y périrent. D'un intérêt capital pour la médecine, féconde en problèmes capables d'attacher au travail les physiologistes, la décou- verte de la circulation du sang fit encore chanter la muse des poètes : Lorsque le sang chasse par de puissants ressorts Du cœur de l'homme a jailli comme l'onde, Il va roulant sa pourpre vagabonde Par les mille canaux qui sillonnent le corps; De toutes parts il anime, il féconde, Donne aux pieds la vigueur et la splendeur aux yeux. Et du cerveau, cache' sous une voûte ronde, Fait sortir la pense'e en éclairs radieux. Espérons que l'on n'a pas songé à mettre en musique ces tirades chirurgicales. Harvey eut le bonheur de voir son nom attaché à la décou- verte, mais, en réalité, des prédécesseurs avaient préparé la besogne, et son continuateur Malpighi, dont la gloire fut moins chantée, mérite certainement de partager les honneurs dans l'histoire de la circulation du sang. Michel Servet qui, en 1511, avait publié un mémoire sur le cours du sang, Realdo Colombo et Cesalpin, qui avaient étudié la circulation pul- monaire, sont presque oubliés. La renommée s'attache ainsi à certains noms et dédaigne avec injustice des travailleurs que les circonstances n'ont pas contribué à faire briller. LES ANIMAUX AUXILIAIRES DE LA SCIENCE. 157 En résumé, il fut d'abord démontré que le sang circule dans l'organisme, que dans sa course il travers*' le poumon. Après avoir constaté ce passage du sang dans les vaisseaux capillaires du poumon de Grenouille, Malpighi chercha si la circulation pulmonaire existait aussi et par quelle disposition de tissus elle était possible chez les grands animaux et chez l'homme. Il reconnut que le sang vient dans le poumon, non point pour se mélanger directement à l'air comme on l'avait supposé, mais pour se mettre en contact avec une multitude de petits sacs appelés cellules pulmonaires et qui se remplis- sent d'air par la respiration. Dans l'épaisseur des parois de ces petits sacs existe un lacis de vaisseaux capillaires assez semblables à ceux que le savant avait pu facilement remar- quer chez la Grenouille; chez les mammifères supérieurs et chez l'homme, le poumon parut donc constitué comme un assemblage d'une quantité innombrable de poumons de Gre- nouille communiquant entre eux et dont les cavités auraient toutes une ouverture dans les canaux des bronches. Cepen- dant il faut considérer qu'un poumon de Grenouille mesure environ un centimètre de diamètre, tandis que les cellules pulmonaires de l'homme, groupées autour des ramifications terminales des bronches, n'ont au plus qu'un 1/3 de millimètre de large. Ces notions de la structure du poumon et de ses rapports avec le sang conduisirent à étudier les phénomènes de la respiration. Les Grenouilles furent moins spécialement uti- lisées, et nous avons vu précédemment comment les moineaux rendirent d'importants services. Il faut ici mentionner une autre découverte majeure oii les Grenouilles eurent le premier rôle. On venait d'apprendre qu'un savant de l'Université de Bologne accomplissait des expériences extrêmement curieuses sur la contraction mus- culaire sous l'influence de causes étranges. Galvani, en appli- quant d'une certaine manière des métaux sur les muscles et les nerfs d'une Grenouille écorchée, produisait une série de phénomènes qui furent appelés phénomènes galvaniques. L'Institut fut profondément ému de la nouvelle et nomma une commission chargée d'étudier le galvanisme et de contrôler l'exactitude des résultats annoncés. Dans cette commission figuraient Coulomb, Sabatier, Pelletan, Vauquelin, de Hum- bolt. La principale expérience instituée fut celle-ci : 138 REVUE RE6 SCIENCES NATURELLES APPLIQUEES. Sur une Grenouille écorchée, coupée par moitié au-dessus de la naissance des nerfs lombaires, on plaça une feuille d'étain en contact des nerfs mis à nus, tandis qu'une pièce d'argent était placée sous le bassin et les cuisses. En établis- sant la communication entre rétain et l'argent au moyen d'un arc métallique en cuivre jaune, on remarqua, au moment du contact, une contraction très forte dans les cuisses et les jambes de l'animal. L'idée vint ensuite d'essayer l'action de différents métaux, puis du charbon, de l'asphalte, du soufre, du diamant. Les expérimentateurs cherchèrent si les actions produites au contact se produiraient encore par l'in- termédiaire des substances animales ; ils firent eux-mêmes l'effet de l'arc galvanique excitateur, en se donnant la main et formant une chaîne. Plus tard les expériences furent encore modifiées, on étu- dia l'influence de rapproche et du retrait de l'arc, de la répé- tition des contacts, de l'effet des bains d'alcool, de potasse, d'opium. Bref, les Grenouilles furent déshabillées en nombre incalculable et condamnées à s'agiter sous l'influence de ce qu'on appelle le courant galvanique. Il s'agissait de préciser à quel ordre de phénomènes on avait affaire. De Humbolt, qui s'attacha le plus à la question, finit par se résumer en disant : Les phénomènes galvaniques nous démontrent dans l'organisation animale un principe dont la nature sera long- temps peut-être inconnue, mais dans lequel réside évidem- ment l'essence des rapports mutuels du système nerveux et du système musculaire. L'essence du principe devait être mieux déterminée plus tard, le rapprochement de ces phénomènes avec des actions électriques reste cependant encore de nos jours une question difficile et complexe. Nous verrons que d'autres savants ont abordé ces problèmes. A la suite de la découverte du galvanisme, et plus tard, la Grenouille dut fournir un véritable instrument de physique connu sous le nom de patte galvanoscopique, et qui sert à l'étude des courants dans les muscles. Les lois des courants musculaires ont été démontrées en 1849 par Matteuci, et déterminées plus tard par Dubois-Ray- mond, qui fit aussi des recherches sur les lois du courant nerveux. LES ANIMAUX AUXILIAIRES DE LA SCIENCE. 1o9 Il faudrait faire toute l'histoire des études analytiques du système nerveux si l'on voulait relater les expériences où la Grenouille fut soumise à l'observation, et dans les autres cha- pitres de la physiologie il suffira de citer quelques exemples pour montrer combien fut général l'emploi de ce batracien et quels précieux services il a rendus et doit encore rendre à la science. On ne se contenta pas toujours d'examiner les actions qui se manifestent dans l'organisme môme, on imagina de trans- porter les éléments essentiels d'un animal dans l'organisme d'un autre. Moleschott et Marfels furent curieux de savoir comment se comporterait une Grenouille injectée de sang de Brebis ; ils exécutèrent l'opération et assurèrent l'avoir plei- nement réussi. Ils trouvèrent, en effet, dans le cœur de la Grenouille sacrifiée, quelques jours après l'expérience, non seulement les globules sanguins elliptiques qui existent normalement chez les Batraciens, mais aussi les globules sphériques du sang des Mammifères. L'essai est intéressant, mais les résultats ont été discutés par d'autres expérimenta- teurs, et l'on sait quelle importance a prise dans ces derniers temps la question de la transfusion du sang. Tant d'expé- riences ont été faites sur ce sujet qu'il faudrait écrire un 160 KEVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. volume pour les relater, et la critique des résultats définitifs est encore â faire. La Grenouille a servi encore dans d'autres cas ; lorsqu'il s'est agi, par exemple, de comprendre l'importance des fonc- tions de la peau, de l'absorption cutanée des gaz utiles ou délétères et des poisons solubles. C'est ainsi que des Gre- nouilles ont été enduites de sulfate de strychnine. D'autre part, elles ont servi â vérifier, dans les études gé- nérales sur la respiration et la chaleur animale, l'influence de l'inanition sur le ralentissement des fonctions vitales et notamment de l'absorption d'oxygène. Nous aurons à rap- peler ces travaux au sujet de l'utilisation d'autres animaux et nous n'ajoutons ici qu'un dernier exemple assez curieux d'utilisation de la Grenouille. Lorsque le médecin napolitain J.-B. Porta eut inventé la chambre noire, et que l'on essaya au commencement du xvn e siècle de comprendre la marche des rayons lumineux dans l'organe de la vision, plusieurs physiologistes, et entre autres Magendie, instituèrent des expériences en se servant des yeux de divers animaux. Dans la suite, quelques savants remarquèrent les change- ments de coloration qui se produisent dans la rétine sous l'influence de la lumière. La couleur propre de la rétine disparaît sous l'influence de la lumière blanche et se rétablit dans l'obscurité. On fut donc conduit â penser que la couche de tissus, composée de ces éléments délicats que l'on appelle les bâtonnets et les cônes, renferme une substance sensible à la lumière, modifiable par cette lumière comme le papier qui sert à la photographie, mais qui, au lieu de rester définitive- ment impressionnée, se guérit, pour ainsi dire, de l'impression première sous l'influence de l'organisme et devient capable de fournir de nouvelles images. Voici comment l'hypothèse fut vérifiée. Plusieurs rétines de Grenouilles furent disposées dans l'obscurité sur des lames de verre. Une bandelette de papier d'étain appliquée sur chaque rétine dans des positions variées servait d'écran et abritait ainsi une partie de l'organe. Après action de la lumière, on remarqua que toutes les rétines et les portions de rétines non abritées avaient perdu leur colo- ration, tandis que sous les bandelettes la couleur naturelle rouge du tissu s'était maintenue. LES ANIMAUX AUXILIAIRES DE LA SCIENCE. 161 D'autres essais sur la vision lurent tentés avec le concours de la Grenouille, mais nous avons suffisamment indiqué la variété des utilisations qui ont été faites de la gent maré- cageuse, gent fort sotte et fort peureuse, c'est possible, mais jusqu'ici peu récompensée de son dévouement. Les plus honorées sont conservées dans l'alcool, enfermées dans les bocaux des collections que le monde admire. Récompense suprême tardive, mais peu enviable, dont les Pharaons conservés dans les baumes pourraient seuls se montrer jaloux. (A suivre.) 5 Février Î892. 41 UNE HERONNIERE AUX ETATS-UNIS ET SES HABITANTS Par M. H. BRÉZOL. A 15 kilomètres de New-York on remarque un marais couvert d'arbres et d'arbrisseaux aimant l'humidité. Un ob- servateur superficiel ne verrait là qu'une forêt de Chênes aquatiques, Quercus aquatîca, et cette espèce prédomine, en effet, mais on y rencontre aussi le Charme, le Cornouiller et l'Érable de marais, Acer palusiris. Au milieu du marais se trouve un étang à l'eau brune, stagnante, peu profonde, dans lequel des arbres se voient souvent englobés par une couche d'eau de quelques centimètres d'épaisseur. Depuis plu- sieurs années les Hérons viennent y faire leurs nids. C'est une Héronnière, une Heronry comme disent les Anglais. Le Héron nocturne, noir et couronné, Nycl icorax ncevia et le Héron vert, Ardea virescens, construisent tous deux leurs nids surtout sur les arbres du pourtour, à 12 mètres environ au-dessus du sol. Les baguettes dont ces nids sont faits sont si flexibles qu'ils peuvent leur donner une structure lâche, en sorte qu'on voit le ciel au travers et les œufs dans l'inté- rieur du nid. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que ces œufs conservent, avec ce dispositif à claire-voie, assez de chaleur pour arriver à éclosion. Il arrive souvent aussi que ces nids, si frêles, tombent en pièces avant que les jeunes oiseaux soient en état de voler. Ils s'accrochent désespérément aux branches, et les parents viennent les nourrir jusqu'à ce qu'ils puissent prendre leur essor. Si on s'approche sans bruit de la Héronnerie, on peut les voir dans toute l'intimité de leur vie privée. Mais presque toujours quelque belliqueuse sentinelle donne l'alarme à la communauté par un lourd quick. L'aire retentit alors pendant quelques minutes sous les coups d'ailes et les cris. Beaucoup de Hérons ne s'envolent qu'après avoir examiné la cause du trouble ; quand ils en ont pris connaissance, ils s'enlèvent dans l'air aussi affolés que leurs camarades. UNE IIÉRONNIÈRE AUX ÉTATS-UNIS. 4 63 Si l'observateur a pu s'approcher sans éveiller l'attention, il entend soudain une note ou plutôt un cri. commençant doucement, montant par un graduel crescendo à une hau- teur éclatante. Ce cri peut s'exprimer par les mots quichas, quichas, QUICHAS. C'est le Sclurus aurocapillus, excellent architecte ayant un nid des plus artistiquement fabriqués. Après avoir choisi une touffe de fougères, dont les feuilles peu serrées servent de colonnes, il l'ait ensuite un dôme d'herbes, de feuilles, de mousse, avec un trou circulaire dans une de ses parois. La forme de sa demeure ressemble à l'an- cien four allemand, ce qui lui a fait donner le nom de l'Oiseau au four. On l'a également nommé Grive à couronne d'or, car il porte sur la tète une bande brune chatoyante. On entend un doux sifflement dans un arbre et on aperçoit un élégant passereau vêtu de noir brillant, de blanc et d'o- range. C'est un oiseau migrateur, comme la Grive, allant l'été vers le Nord, et passant l'hiver dans le Sud. On le nomme le chanteur, le Blactiburnian. On ne le voit pas souvent ce- pendant, sans doute à cause de ses habitudes forestières. D'autres oiseaux, des Parleurs des bois, ont des mœurs semblables à celles des Bl'icburnians, se voient également dans ce marais. Le Parleur des Myrtes a les ailes et la queue brunes, la poitrine ardoise et, ce qui le distingue des autres membres de son espèce, il a une couronne jaune et une tache de même couleur sur le croupion et de chaque côté de la poitrine. Le Parleur jaune, le mieux connu de tous par le gros pu- blic, qui l'appelle Oiseau jaune, est, en effet, un oiseau jaune verdàtre, indistinctement rayé de brun. Pendant son absence, l'Oiseau à vaches, cette peste parasite, va souvent sur son nid et y dépose un œuf. C'est là un souvenir mal venu qui, s'il le couvait, donnerait un oiseau grand comme quatre Parleurs. Mais le Parleur jaune reconnaît parfaitement l'œuf étranger qui est plusieurs fois plus gros que les siens, et n'ayant pas la force de le jeter hors du nid, il brise ses propres œufs d'un coup de bec et recommence un nouveau nid. Quelque- fois le vaillant oiseau est obligé de recommencer plusieurs fois cette opération. Son chant est d'une clarté surprenante pour un aussi petit oiseau. La Queue-Rouge est un oiseau noir, sauf sur les côtés de la poitrine où il est rouge. Ses ailes sont bordées d'orange et 164 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. sa queue a deux longues taches de même couleur, une de chaque côté, près de sa naissance. Le Parleur noir et le blanc existent encore dans les ma- rais. Ce sont des oiseaux rayés partout de noir et de blanc; ils vivent des insectes trouvés clans les branches mortes. Les Hérons ont quitté leur marais, les Grenouilles chantent, émettant un son qui pourrait être pris pour celui d'un oiseau, mais elles savent parfaitement que les Hérons sont dans le voisinage, et elles crient ou restent silencieuses, suivant la présence ou l'absence de leur ennemi mortel et quand les Grenouilles donnent de la voix, on peut être assuré qu'aucun n'est visible dans la région. Une heure ou deux se sont écoulées. L'observateur s'est tenu immobile et silencieux. Les voix des batraciens se taisent tout à coup d'un côté du marais, annonçant ainsi le retour des Hérons. On aperçoit une Corneille dans le feuillage d'un arbre, une autre sur un tronc flottant à demi sur l'eau et plusieurs autres arrivent seules, et par petites bandes de deux ou trois. Quelques-unes dressent leurs plumes, se promènent mélancoliques sur un mur, d'autres s'enfoncent béatement dans la boue, et balaient cette boue de leurs larges becs, ou se perchent dans différentes positions. Les Grenouilles se taisent graduellement et le bas submergé est encore une fois entièrement occupé par les Hérons, et empli de leurs cris rauques. Les Hérons nocturnes se forment par petites colonies. Le nombre des nids du marais de New- York est de quinze à vingt. Parfois les colonies sont plus fortes ou plus petites. Ces Hérons ont une taille de 60 centimètres environ. La cou- ronne et le clos sont d'un noir vert ou d'un noir presque ab- solu, les ailes et la queue plus ou moins de couleur lavande. La gorge, le cou long, la poitrine et le croupion sont plus ou moins teintés de lilas. Les jambes sont jaunes, les yeux rouges, trois minces plumes blanches de 13 à 15 centimètres de long sortent du gros bandeau de la couronne et retombent sur le cou. La Cigogne peut passer une partie de la journée dans les méandres des marais qu'il habite et où il se tient, toujours querelleur, particulièrement pendant la saison des amours. UNE HÉRONNIÈRE AUX ÉTATS-UNIS. «65 Cette espèce de Héron est connue sous le nom de Quicok ou Quat-Bird. Le Héron vert ne fait pas de colonies, il ne s'accouple que caché dans une mystérieuse retraite, et quoiqu'il soit souvent trouvé dans les mêmes marais que les Hiboux de nuit, il a environ moitié de la taille de celui-ci. Sa couronne est vert sombre, avec une crête allongée qui tombe gra- cieusement par derrière, le cou est d'un brun rouge, mais coupé longitudinalement de face par une bande blanche avec deux filets commençant en dessous du bec et descendant en s'élargissant jusqu'au gésier. Le dos est d'un noir lustré. Les l 'lûmes bordées d'une teinte brun clair ou blanche, et qui représentent quand les ailes sont fermées un dessin géomé- trique d'une symétrie frappante et d'une grande beauté. Les jambes et les yeux sont jaunes, la queue est si courte qu'elle devient imperceptible. Le Héron vert a toujours joui d'une mauvaise réputation, sans que personne ait pu dire pourquoi. Quand il est effrayé, cet oiseau vide son estomac par le haut. Si on le laisse cepen- dant tranquille il est inoffensif et constitue un magnifique ornement des prairies et des marais qu'il fréquente. Gomme toutes les œuvres de la nature, il est, quant à ce qui regarde les formes et les couleurs, en parfaite harmonie avec son en- tourage. Quelques-uns de ses noms communs sont : Vole-sur- le-Ruisseau, Pake-Fly, Ligne-â-la-Craie. Ce dernier nom dérive des lignes blanches de la gorge. LA PISCICULTURE EN ALLEMAGNE Par M. F. DE SGHAECK. Dans un rapport nouvellement publié, nous trouvons les résultats de pisciculture qui ont été obtenus de 1890 à 1891 par le Deutsche Fischerei-Verein. Cette Société s'emploie à repeupler les lacs et les cours d'eau de poissons qui y sont devenus rares, et d'autre part à y introduire des espèces étrangères à l'Europe. Elle a élevé, en dernier lieu, les espèces suivantes : Salmo salar, S. hiccho, S. salvelinus, S. fontinnlis, S. irideus. — Truffa truffa, T. tacustris, T. fario. — Core- gonus albula, C. fera, C. Wartmanni, C. oxyrhynçhus . — Thymallus vulgaris, Alosa vulgaris, Luciopcrca sandra, Acipcncer sturio, Anguitla vulgaris, Cyprinus carpio . Crustacés : Astwus pZuviatilis. — La Société avait reçu de divers pays 9,148,147 œufs et alevins, soit environ deux millions de plus que l'année dernière. Le Saumon commun {S. salar) compte pour 905,750 œufs qui ont été élevés par les soins du « Deustcbe Fiscberei-Verein » , puis lâchés dans le Rhin; D'ailleurs l'élevage des Saumons destinés à ce fleuve va prendre de l'extension, maintenant que la Hollande s'est décidée à y contribuer. Une réunion des délégués s'est tenue dernièrement à Coblence et â Cologne, pour s'entendre sur cette question, et l'année prochaine, on compte lâcher 3,860,000 alevins dans le Rhin. Précédemment, l'établissement de Selzenhof (Hollande) en avait livré 327,000 pour les eaux badoises. D'une manière générale, la pêche dans le Rhin en 1890 n'a pas été productive. Pour la Moselle, le passage d'automne a été très abondant ; ainsi dans- la Kill on a pris sur un petit espace et en quelques semaines seule- ment, quarante quintaux de Saumons. Dans l'Ems, ils ont été rares; cela tient surtout à ce que ses eaux, extraordinai- rement basses cette année, rendaient la remonte difficile. La Société « Hohenzollern » avait introduit 1,426,377 alevins dans le Weser, aussi les résultats ont-ils été fructueux- Quant à l'Elbe, le « Deutsche Fischerei Verein » avait de nouveau envoyé 600,000 frais en Bohème. Dans ce fleuve, la pêche n'a été bonne, en 1890, que sur quelques points, mais LA PISCICULTURE EN ALLEMAGNE. 167 elle donne davantage à espérer pour l'année courante. A l'embouchure de l'Elbe, près de Hambourg, on a capturé au mois de mai dernier environ 2,000 Saumons d'un poids total de 28,000 livres et d'une valeur de 48,000 marks (60,000 francs). Sur l'Oder, la pèche fut moins heureuse que les aimées précédentes. Les Saumons ne manquaient pas, mais la rivière gela de bonne heure et la pêche fut contrariée. Pour la Vistule, la Société a obtenu de beaux résultats, Ainsi à Dunajec près de Croiesytyn, on a pris en un mois plus de trente quintaux de Saumons superbes. Sur les côtes du Sleswig-Holstein, la pêche a réussi dans les petits cours d'eau, grâce à la culture des alevins. De même en Pomé- ranie, on a péché dans la Stolpe près de 1,000 Saumons qui pesaient jusqu'à 48 livres. Le Saumon huch {S. huclio) a donné cette année des ré- sultats inférieurs à ceux que Ton l'attendait. On en a élevé 27,000 contre 24,000 en 1890. Ce poisson devient toujours plus rare dans les cours d'eau, l'on s'efforce de le propager artificiellement. L'Ombre-chevalier (S. salvelinus). 82,000 œufs cultivés par les soins de cette même Société doivent être mis dans les lacs de la Haute-Bavière et le lac de Constance. On a déjà constaté que l'Ombre a beaucoup augmenté dans le lac de Constance, et les exemplaires que l'on capture dans le lac de Starnberg sont de taille plus forte. Au contraire, l'Ombre est est en pleine dégénérescence dans le Kônigsee. Parmi les espèces exotiques, nous en avons deux qui s'ac- climatent parfaitement : Le Saumon de fontaine [S, fontinalis), originaire de l'Amérique du Nord, paraît se développer plus vite que notre Truite de rivières. On l'a introduit dans le Hartz (1), dans la Thuringe On l'élève en grand nombre dans l'Oberjlalz (Ba- vière). Près de Kling, l'alevin de l'année mesurait au mois de juillet 12 à 13 centimètres de longueur, ce qui prouve que l'espèce prospère dans notre climat. La Truite arc-en-ciel (S. iridens), dont la Société a fait venir 10,000 œufs des Etats-Unis, réussit très bien. Des alevins, qui étaient encore à l'état d'œufs à la fin de juillet, mesuraient 3 à 4 centimètres en septembre. On cultive cette (1) Dans le Harlz, on a croisé le Saumon de fontaine avec l'Ombre-chevalier. Le produit que l'on a ainsi obtenu est vigoureux et se développe rapidement. 168 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. Truite à Zalusch (Bohême), à Steinborn (Hanovre) et non loin de Heidelberg où les alevins qui furent mis dans les rivières en 1890 pesaient cet été une demi-livre. On en a élevé jusqu'à 256,000 dans le Hartz. La. Traite de mer (T. trutta) est cultivée dans plusieurs localités. La Société reçut 20,000 œufs provenant de l'établis- sement de Zarnikan près de Riga (Russie). La Truite des lacs (T. lacustris) continue à être intro- duite dans le lac de Constance par les Sociétés réunies du Vorzearlberg, de la Suisse et de l'Allemagne. Les alevins mis dans le lac de Starnberg se propagent en grand nombre. La Truite commune ( T. fario). Des œufs ont été distri- bués l'an passé, principalement dans les rivières de la Haute- Franconie. Les expériences qui avaient été faites jusqu'à présent dans les domaines privés ont encouragé sa culture. Il est intéressant d'apprendre que l'envoi de 90,000 œufs qui avait été adressé l'hiver dernier à Washington, en échange d'autres œufs de Salmonidés américaines, a pu éclore. Au- jourd'hui, la Truite d'Europe est acclimatée dans beaucoup de cours d'eau des Etats-Unis. La petite Charène {Coregonus aWula). On destinait des alevins de ce Corégone à repeupler les lacs du Nord de l'Allemagne. Malheureusement ils furent tous perdus acci- dentellement. Le Hou+ing [C. oxyrhyncJius). Originaire de la mer du Nord, a donné lieu à des expériences de culture, notamment près de Neuhaus sur l'Oste. La Fera (C. Fera et C. Wartmanni). La Société élève 389,000 œufs de Feras pour introduire les alevins dans le lac de Constance. Dans le Bas-Lac, du côté de la Thurgovie, on a recueilli 3,650,600 œufs ; une partie des alevins seront transportés sur d'autres points du lac, et le reste sera lâché dans le Rhin. La culture de la Fera dans les lacs de l'Alle- magne du Nord produit peu et, à l'avenir, on 'pense la rem- placer par la Charène. L'Ombre commune {Tliymallus vulgaris). Depuis long- temps on cultive cette espèce, dont la chair est si estimée. Dans l'Ilmenan, la Werre, en Westphalie ; dans la Sieg, près de Coblence, et en Poméranie, les tentatives faites en vue de son repeuplement ont réussi. Mais le transport de ce poisson par le chemin de fer est fort difficile; on doit à LA PISCICULTURE EN ALLEMAGNE. 169 chaque station renouveler la glace dans les tonneaux. Il est à peu près impossible de l'envoyer à de grandes distances. L'Alose commune [Alosa vulgaris). Au mois de mai der- nier, on reçut près d'un million d'œufs (1) pris dans l'Elbe. Renfermés aussitôt dans des caissons flottants sur le fleuve, on vit, quelques jours après, les premiers alevins nager dans les caissons. Par cette méthode l'on put lâcher 500,000 jeunes Aloses, soit la moitié de la récolte, dans l'Elbe. Le Sandre commun [Lucioperca sandra). La culture de cette espèce l'ait des progrès encourageants. Cette année, l'établissement de Ilùningen éleva 1,450,000 Sandres, et celui de Koslin, 640,000. Le « Deutsche Fischerei-Verein » en eut pour son propre compte 1,840,000. Le Sandre se développe rapidement. Dans un étang près de Cassel, des alevins de l'année mesuraient en août 5 centimètres en longueur. L'Esturgeon (Acipenser sturio) a été l'objet d'expériences intéressantes. Le 20 juillet dernier, on recueillit 5,000 de ses œufs dans l'Oste. On les mit dans des caissons flottants. Pendant l'incubation on a maintenu la température de l'eau à + 17° \ Réaumur. Trois jours plus tard, quelques-uns étaient éclos. On réussit à en élever environ 5,000 qui furent remis dans la rivière, à l'exception de 500 alevins que l'on se propose d'observer. On les a lâchés à cet effet dans l'étang de Scharnsteat, près de Cuxhaven. L'Anguille [Anguilla vulgaris). 686,000 alevins ont été répartis avec succès dans le Danube, le Neckar et dans le lac de Constance. Dans la Mùller, qui est restée longtemps gelée, les Anguilles ont, par contre, beaucoup souffert. La Carpe (Cijprinus carpio). Sa culture est en pleine pros- périté dans l'Allemagne orientale, mais dans l'Ouest elle ne paraît pas prendre tout le développement que l'on pourrait attendre. L'Ecre visse [Astacus fluvlatllls). La pêche de ce crustacé se ressent toujours de la maladie qui l'a éprouvé. Dans la région supérieure de la Saale (Thuringe), les Ecrevisses sont de nouveau saines et elles abondent. Au contraire, en 1890, la maladie apparaissait sur celles du lac d'Eisinger. (1) On n'a pas pu constater si tous les œufs appartenaient à Y Alosa vulgaris ou peut-être aussi à l' Alosa finta. LES MICROBES ET LEUR ROLE DANS L'ACCLIMATATION DES PLANTES Par M. Ch. NAUDIN, Membre de l'Institut. Dans tous les essais qu'on a faits jusqu'ici pour naturaliser les plantes dans d'autres pays que ceux où la nature les a placées, on n'a jamais tenu compte que des conditions qui tombent pour ainsi dire d'elles-mêmes sous nos sens, la chaleur et le froid, la lumière et l'ombre, la sécheresse, l'humidité, la composition minéral ogique de la terre, les engrais, etc. Toutes ces conditions sont sans doute de pre- mière importance ; cependant à elles seules elles ne donnent pas ce qu'on pourrait appeler la raison suffisante des succès et des revers des acclimateurs. Il y a, à n'en pas douter, d'autres éléments tout aussi nécessaires que ceux-ci, restés inaperçus dans les siècles qui nous ont précédés, et dont l'existence nous a été révélée par les découvertes de M. Pas- teur. A la suite de ce grand maître, toute une pléiade de disciples s'est engagée dans la recherche des infiniment petits ; des découvertes inattendues en sont sorties, et une science nouvelle, la bactériologie, a été créée. Il ne m'appar- tient pas de rappeler la révolution qu'elle a faite dans la médecine humaine, dans celle des animaux et dans plusieurs industries dont elle a expliqué et perfectionné les procédés ; je veux seulement faire voir que la culture des plantes, et en particulier les essais d'acclimatation, doivent désormais compter avec elle. Nous savons aujourd'hui, par suite des travaux de MM. Mûntz et Schlœsing, Berthelot, Duclaux, Winogradski et de plusieurs autres, que la terre arable fourmille de microbes, ou ferments figurés, dont les espèces sont nombreuses. Le plus important pour l'Agriculture est celui qu'on a désigné sous le nom de ferment nitrique, dont la spécialité est de LES MICROBES ET L'ACCLIMATATION DES PLANTES. 171 convertir en acide nitrique et en nitrates l'azote des résidus organiques qui s'amoncellent sans cesse à la surface de la terre et de le rendre assimilable par les plantes. Sans ce ferment, ce serait en vain que le laboureur remuerait le sol et y répandrait des engrais et des amendements. L'ammoniaque elle-même, apportée par les pluies et les rosées, ne suffirait pas à l'entretien de la vie végétale, si, à côté du ferment nitrique, il n'en existait pas un autre, plus spécialement destiné à oxyder l'ammoniaque à mesure qu'elle se produit, et à faciliter par là l'action du premier. On ne fait encore qu'entrevoir le rôle des microbes sur notre planète, et déjà il se révèle comme immense. Ce n'est pas seulement dans la partie meuble du globe et au fond des eaux que les infiniment petits travaillent au profit des formes supérieures de la vie, c'est jusque sur les rochers les plus durs des montagnes, qu'ils désagrègent lentement, sourde- ment et pour ainsi dire mystérieusement, pour y préparer les matériaux de plantes infimes, d'Algues microscopiques, de Lichens et de mousses, premières assises de végétations plus élevées. Ils semblent immortels et indestructibles. Engourdis par le froid pendant des siècles sous les glaciers, ils se réveil- lent et travaillent dès que, par quelque accident naturel, ils se retrouvent en présence d'une température de quelques degrés au-dessus de zéro (1). A la longue , c'est-à-dire en quelques centaines ou quelques milliers de siècles, ils réduiraient les plus hautes chaînes de montagnes en pous- sière, si là, comme partout, la nature n'avait pas assigné des limites à l'action des forces qu'elle met en jeu dans le monde. Où s'arrêteront les découvertes dans cette voie si longtemps inexplorée "? On ne saurait le dire, mais ce qu'on oserait presque affirmer dès maintenant, c'est qu'elles modifieront profondément nos conceptions de la nature et qu'elles ouvri- ront de nouveaux aperçus à des sciences qui semblent encore n'avoir aucun contact possible avec la bactériologie. Mais laissons ces vues hypothétiques, et contentons-nous de signaler des faits où le rôle des microbes paraît ne pas pouvoir être contesté. On a souvent remarqué que des plantes, des arbres prin- (1) A. M'ïntz, Comptes rendus de V Académie des Sciences, n° du 30 juin 1890. 172 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUEES. cipalement, lorsqu'on les transporte loin de leur pays d'ori- gine, ne prennent pas toujours, dans une nouvelle patrie, le développement auquel ils arrivaient dans la première. Leur croissance y est plus lente, leur taille moins élevée, leur vie moins longue , leur reproduction moins assurée , et cela malgré les convenances du climat et de la nature du sol, et les soins dont on les entoure. On pourrait en citer bien des exemples. Je me borne, pour le moment, à celui de l'Olivier, cet arbre si florissant, si vivace et si fécond au nord comme au sud de la Méditerranée, malgré la diversité des terrains et de notables différences climatériques, et qui, transporté en Californie et en Australie, où il retrouve toute la chaleur et toute la sérénité du ciel méditerranéen, y végète péniblement et laisse douter que sa culture puisse jamais y être profitable. Il lui manque quelque chose pour prospérer, et comme on ne voit rien de défec- tueux dans le sol ni dans le climat, il est permis d'attribuer la pauvreté de sa végétation à l'absence des ferments qu'il trouve de ce côté de l'Océan et qui sont pour lui l'adjuvant nécessaire. Cette supposition prend plus de force quand on observe ce qui se passe dans nos jardins d'expériences et d'acclimatation, où cbaque année il se fait des semis considérables de plantes exotiques. Pour des raisons quelconques bien des graines ne germent [tas, et parmi les plantes obtenues d'un semis réussi, il en est toujours quelques-unes qui périssent, qui fondent, suivant l'expression reçue, peu après leur sortie de terre, sans que les soins les plus assidus d'un horticulteur exercé puisse, par aucun artifice de son art, leur sauver la vie. J'en ai eu maintes fois des exemples à la villa Thuret, où nous semons tous les ans de nombreuses espèces & Eucalyptus . La plupart se conservent et prospèrent, mais il y en a quelques- unes, et toujours les mêmes, qu'il est impossible de faire vivre quelle que soit la composition de la terre qu'on leur donne, siliceuse, argileuse, calcaire, mélangée ou non de terreau ou de sable. Ces jeunes plantes, pleines de santé au moment de leur levée, poussant même deux ou trois feuilles au dessus de leurs cotylédons, s'arrêtent, jaunissent et finissent par périr. L' Eucalyptus miniata, entre autres, si remarquable par la grandeur et le brillant coloris de ses fleurs d'un rouge orangé, n'a jamais pu dépasser la phase cotylédonaire. A quoi attri- LES MICROBES ET L'ACCLIMATATION DES PLANTES. 173 buer cet insuccès persistant, sinon à l'absence d'un ferment particulier qu'il trouve dans sa région natale, ou peut-être à la présence de ferments qui lui sont contraires dans le terrain où nous cherchons à l'élever ? Cette influence des micro-organismes du sol est plus évidente encore sur certaines Légumineuses exotiques. Les travaux d'Hellriegel et de Wilfahrt, et peut-être mieux les ingénieuses expériences de M. Bréal, nous ont appris que les petits tubercules, appendus aux radicelles de ces plantes, sont le produit d'une bactérie, sans laquelle elles vivraient miséra- blement et ne pourraient pas arriver à fleurir ou du moins à produire des graines. Ces tubercules sont pour elles une con- dition d'existence et leur présence sur les racines est le signe d'une végétation normale. Il y a sept ou huit ans j'ai reçu du D r Talmy, qui exerçait alors au Sénégal, des graines d'un Cassia, connu dans le pays sous le nom de N'Gordiop, et qui y est employé comme purgatif dans la médecine locale. Les graines en ont levé sans difficulté, et les plantules, d'abord très vigoureuses, ont développé quelques feuilles, puis ont jauni et sont toutes mortes, quoiqu'elles ne manquassent ni de chaleur ni des arrosages nécessaires. Leurs racines étaient totalement dépourvues des petits tubercules dont je viens de parler, et elles avaient vécu pendant quelques jours des seuls matériaux contenus dans les graines, sans rien tirer du sol. Ce résultat s'est produit sans variante pendant trois ans. Pendant trois ans aussi, j'ai vainement tenté de naturaliser en France le Lespedeza siriata, légumineuse fourragère du Japon, où elle est largement cultivée, et dont on fait grand cas aux Etats-Unis, où elle a été introduite il y a une ving- taine d'années. Elle s'y propage d'elle-même comme si elle y était indigène et elle y couvre déjà de vastes espaces. C'est le Japon clover, ou Trèfle du Japon des Américains. Des graines, en grande quantité, que j'ai fait venir du Japon et des États-Unis, ont été semées à la villa Thuret, dans un terrain où toutes nos légumineuses indigènes sont floris- santes ; des milliers de plantes sont sorties de terre, mais, malgré les soins qu'on leur a donnés, et quoiqu'elles aient vécu plusieurs mois, c'est à peine si elles se sont élevées à 1 ou 8 centimètres, et pas une seule n'est arrivée à florai- son , pas une non plus ne portait les tubercules radiculaires caractéristiques des légumineuses. Plusieurs personnes, dans 174 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. le nord et dans le midi de la France, avec qui j'avais partagé ma provision de graines, n'ont pas obtenu un meilleur résul- tat, Il en a été à peu près de même en Algérie, où quelques plantes, il est vrai, ont atteint la floraison, mais sont tou- jours restées trop débiles pour être utilisées comme fourra- gères. Il semble donc que les ferments utiles du sol ne sont pas partout les mêmes, qu'ils diffèrent suivant les lieux et qu'ils ne favorisent pas également la croissance de toutes les plantes. Si ces prévisions venaient à être confirmées, il fau- drait reconnaître que les essais d'acclimatation sont sous leur dépendance. Ni les analyses chimiques de la terre, si essentielles qu'elles soient, ni la connaissance approfondie de la climatologie, ne suffiraient pour en assurer le succès; il faudrait y ajouter des études de bactériologie qui ne sont en- core abordables qu'à des observateurs rompus à ces difficiles recherches. Qui sait d'ailleurs s'il ne serait pas possible de pratiquer sur la terre elle-même une sorte d'inoculation en y incorpo- rant une parcelle de la terre où croissent naturellement les plantes rebelles à l'acclimatation et par là les microbes qui sont leur adjuvant nécessaire? Cette idée peut paraître étrange, cependant elle ne l'est guère plus que celle d'amé- liorer un vin quelconque en introduisant dans le moût les ferments auxquels on attribue le bouquet et les qualités des vins célèbres. C'est déjà presque une pratique courante. Que d'obscurités restent encore à dissiper dans ce monde des microbes ! D'où viennent-ils ? De quoi s'alimentent-ils ? Changent-ils de figure et de propriétés en changeant de mi- lieux? Si grand que leur rôle nous apparaisse déjà, il est vraisemblable qu'on le verra encore grandir à mesure que se perfectionneront les méthodes d'investigation et les micros- copes, et peut-être nous donneront-ils l'explication de pro- blèmes restés jusqu'à ce jour insolubles. S'il y a des microbes utiles, nécessaires même à la vie des êtres supérieurs, il n'y en a pas moins de funestes et de destructeurs de la vie. Les catalogues de la pathologie végétale et animale en enregis- trent chaque jour de nouveaux. Tous les milieux en con- tiennent : l'air, l'eau, la terre; notre corps lui-même en ren- ferme de plusieurs espèces, qui, à cle certains moments, deviennent des ennemis redoutables. Comment expliquer LES MICROBES ET L'ACCLIMATATION DES PLANTES. 475 sans eux les phases successives de notre existence indivi- duelle, la croissance rapide dans le premier âge, graduel- lement ralentie dans les âges suivants , puis arrêtée à un point culminant au-delà duquel commence le déclin dont le terme inévitable est la mort ? Les physiologistes nous parlent de l'usure des organes, mais les organes ne s'usent pas d'eux- mêmes, puisque c'est par leur propre exercice qu'ils se déve- loppent et se fortifient dans les premières périodes de la vie, et que c'est au contraire par leur inaction qu'ils s'atrophient et dépérissent. Tout phénomène est le résultat d'une lutte entre des éléments adverses. En se basant sur ce principe, d'ail- leurs incontestable, on est amené à concevoir l'existence d'un microbe sui generîs, héréditaire, transmis d'une génération à l'autre, et qui, caché dans les profondeurs de l'organisme, travaille invisiblement à en fixer le terme du développement dans l'espace et de la durée dans le temps. Faible d'abord, il ne gêne pas sensiblement l'expansion de la vie dans l'homme qui vient de naître, mais, peu à peu accru et renforcé, un moment vient où il la contrebalance et bientôt l'emporte sur elle. Dès lors commence le déclin des forces, plus ou moins rapide, et qui se termine à la mort. Je ne sais si cette hypothèse d'un microbe sénilisant chargé d'opposer la mort à la vie, aura jamais chance de se faire accepter; je la donne donc pour ce qu'elle vaut, tout en faisant remarquer que c'est une loi de la nature que toute force agissante se heurte à une force antagonique, qui la maintient dans des limites qu'elle ne dépasserait pas, sans troubler profondément un ordre de choses où tout a été éta- bli avec ordre et mesure. II. EXTRAITS DES PROCÈS -VERBAUX DES SÉANCES DE LA SOCIÉTÉ. SÉANCE GÉNÉRALE DU 8 JANVIER 1892. PRÉSIDENCE DE M. A. GEOFFROY SAINT-IIILAIRE, PRÉSIDENT. Le procès-verbal de la séance précédente est lu et adopté. M. le Secrétaire des séances procède au dépouillement de la correspondance. — Des demandes de cheptels sont adressées par MAT baron de Bourgoing, L. Mercier, P. Dubard, comte de Galbert et D r L. Laborde. — Des remerciements pour les œufs de grande Truite des lacs qui leur ont été envoyés sont laits par MM. D'L. Laborde et A. Lefebvre. — Lettre de M. le D' J. J. Lafon rendant compte de ses cheptels de Colombes poignardées et Pigeons de Montauban. — Lettre de M. le comte de la Bédoyère annonçant l'envoi de 4 Coqs et 8 Poules de Iloudan produit de son cheptel. -Lettre de M. Raveret- Wattel remerciant la Société des œufs de Truite des lacs envoyés à la station aquicole du Nid de Verdier (Seine-Inférieure). — Lettre de M. Fournier-Sarlovèze, annonçant l'envoi d'une note sur l'établissement de pisciculture qu'il a installé au château de Rigny. — Lettre de M. Mac Donald, commissaire des pêcheries des Etats-Unis, relative à des envois d'œufs de Saumon. -Lettre de M. le D* Kraus, directeur du jardin botanique de Halle, adressant un extrait du discours qu'il a prononcé sur les plantes étrangères introduites en Europe : « On ne se fait ordinairement pas une idée exacte de la quantité de végétaux étrangers qui existent maintenant en Europe, parce que les plantes indigènes prises individuellement dominent dans les champs et dans les forêts. Mais si on les considère comme espèces, c'est le contraire qui a lieu. Pendant que dans une seule contrée d'Europe on trouve au plus 2,000 plantes sauvages, le nombre des plantes cul- tivées sera de 10 ou 20 fois plus grand. L'Angleterre voit croître l,o00 plantes sauvages et plus de 32,000 espèces de plantes étran- gères. PROCÈS -VERBAUX DES SÉANCES DE LA SOCIÉTÉ. ',77 » Une histoire certaine et fondée sur des documents, commence seulement au seizième siècle, où l'un des « Pères de la Botanique » décrivit les plantes sauvages croissant en Allemagne, et avec la créa- tion de Jardins botaniques où on enregistra les plantes étrangères qui y furent importées. » Pour l'état des plantes avant cette époque, on doit s'en rapporter à Conrad Gesner, Horti Germaniœ (1560) et à Joach. Camerarius, Ilortus meiicus (1588). Parmi les 1,100 plantes de jardin décrites dans ces ouvrages, une partie seulement vient à l'état libre (plantes d'orne- ment et plantes médicinales). Une plus grande partie a été introduite des Alpes en Allemagne (légumes et plantes aromatiques) ; d'autres ont été apportées de l'Orient au Moyen- Age. Enfin, il y en a déjà quelques-unes importées d'Amérique par l'Espagne, et qui sont de- venues communes. » L'arrivage dans les pays d'Europe, des splendides fleurs d'Orient (tulipes, jacinthes, narcisses, etc.), forme une première époque re- marquable. Les premières tulipes parurent en Allemagne, en avril 1550, venant de Vienne, par les soins de Clusius. » Une deuxième époque d'importation vient de la France, où Jean Robin cultivait les plantes du Canada (acacia, vigne sauvage, vigne d'Amérique, etc.). Ces plantes nous vinrent de Bâle par les soins de Bauhin, et se propagèrent du Sud au Nord. » En Hollande, la passion des fleurs qui, dans les années 1634-37 engendra la monomanie des tulipes, s'étendit aux colonies du Sud de l'Afrique, sous la prééminence des jardins botaniques d'Amsterdam et de Leyde. C'est des colonies hollandaises que vinrent en grande quantité les premières plantes du Cap (calla, pélargonium, aloès, etc., 1668-1700); elles nous arrivèrent de Hollande par Altdorf, Leipsig.. etc. . . . » Au milieu du dix-huitième siècle, la mode des jardins anglais donna l'impulsion d'une grande importation de végétaux du Nord de l'Amérique (conifères, chênes, noyers, etc.), qui forment mainte- nant la plantation principale des parcs. » Enfin, avec la découverte de la Nouvelle-Hollande, les plantes de ce pays parvinrent en Europe par l'intermédiaire des Anglais, et se propagèrent en Allemagne au commencement de ce siècle. Elles commencent seulement à s'acclimater en Italie ; de même qu'en Alle- magne, les végétaux du Nord de l'Amérique et exercent une influence sur la physionomie du pays. » Dans le courant de ce siècle, il a été aussi possible d'importer les plantes des tropiques, grâce à l'organisation régulière des trans- ports maritimes, à l'invention des caisses de Ward, et aussi à l'amé- lioration des serres et des moyens de chauffage. DaDS les dix pre- mières années, les familles des palmiers et des orchidées nous arrivèrent, et plus tard, les fougères, etc.. . . 5 Février 1892. j2 178 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. » L'établissement de promenades et de jardins publics dans les- villes, l'entretien des serres comme objets de mode, la vulgarisation de l'amour des fleurs et leur emploi dans les décorations, etc. . , de'- veloppent une puissante industrie horticole, indépendamment de l'in- térêt scientifique. » Abstraction faite de leur valeur estbe'tique, les plantes importées, particulièrement dans les jardins botaniques, ont rendu les plus grands services à l'étude. » — M. E. Fischer adresse un extrait ayant pour titre : Mé- langes fertilisants les plus rationnels et les plus économiques. — M. P. Chappellier fait une communication sur un nou- veau Stachys et présente des bulbilles qu'il a obtenues de ses cultures de Dioscorea Imlbifera. — M. le Président fait passer sous les yeux de l'assemblée des chromolithographies représentant des Chiens de Phu- quôc récemment envoyés au Muséum par M. Doceul, et donne des détails intéressants sur ces animaux. — M. de Claybrooke donne lecture, au nom de M. Clu Naudin (de l'Institut), d'une note sur les Microbes et leur rôle- dans l'acclimatation. Le secrétaire des séances, D r Saint-Yves Ménard. III. COMPTES RENDUS DES SÉANCES DES SECTIONS. 1" SECTION (MAMMIFERES). SÉANCE DU 22 DÉCEMBRE 1891. PRÉSIDENCE DE M. DECROIS, PRÉSIDENT. La Section procède au renouvellement de son bureau, qui est ainsi constitué au premier tour de scrutin : Président^ M. Decroix ; Vice-président, M. Me'gnin; Secrétaire, M. Mailles ; Vice-secrétaire, M. de Claybrooke. La Section désigne ensuite M. Mailles pour remplir les fonctions de de'le'gué-rapporteur auprès de la Commission des récompenses. M. le Secrétaire de la Section donne lecture d'une note de M. le D r Ileckel relative à l'innocuité de certains végétaux ve'ne'neux pour des mammifè'-cs de l'ordre des rongeurs, et indiquant aussi un certain nombre d'expérimentations à faire sur d'autres animaux. Ce travail paraîtra dans la Revue. M. Decroix parle des progrès de l'hippophagie et refait rapidement l'historique de la question dans laquelle, aux débuts, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire joua un rôle important. Actuellement, il y a cent cin- quante boucheries environ dans le département de la Seine, qui, l'an dernier, ont fourni à la consommation publique vingt et un mille chevaux. M. Me'gnin fait observer que, dès l'époque quaternaire, l'homme mangeait la chair du Cheval, et que, depuis, cet usage a toujours con- tinué. Des banquets faits dans le but d'encourager l'hippophagie ont eu lieu depuis 1851 et se répètent de temps en temps, non seulement en France, mais aussi à l'étranger, en Allemagne, notamment ; Paris va bientôt en avoir encore un, que les journaux ont annoncé, et l'usage de la viande des équidés tend à se répandre de plus en plus, au grand profit delà population ouvrière principalement. Plusieurs membres de la Section prennent part à une discussion ayant trait à la tonte des Chevaux. Les avis sont partagés sur 1 utilité ou les dangers que présente cette opération. La Compagnie des Om- nibus elle-même semble être dans l'hésitation, et, tour à tour, elle tond et ne tond pas sa cavalerie. M. Mégnin est partisan de la toute, dans la plupart des cas et spé- cialement pour les chevaux de l'artillerie ; d'ailleurs, en hiver, ces 180 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. animaux sont fréquemment atteints d'affections cutane'es, dont le trai- tement est rendu difficile lorsque le poil est long et emmêlé ; il faut noter aussi que la sueur sèche lentement, dans ce cas, et le Cheval se refroidit. Il ne faut pas oublier que, par la trnnspiration, cet animal perd 25 °/ d'albumine, perte qu'il importe de re'duire le plus possible. Quant aux vétérinaires militaires, plusieurs se sont montrés hostiles à la tonte, les uns par conviction, les autres à cause du surcroît de travail que cela leur donne. M. Décrois pen>e que, à de raies exceptions près, les vote'rinaircs de l'armée ne s'opposeraieut pas à une mesure quelconque, dans le seul but de s'éviter un peu de peino. M Bertboule croit, avec M. Mégnin, qu'il vaut mieux supprimer le long poil d'hiver et ajoute qu'il a constaté que des Chevaux nouvel- lement tondu? mani lestaient leur approbation par des signes non équivoques de satisfaction. M. Me'gnin dit quelque? mots sur l'alimentation des Chevaux et parle des avantages nutritifs de l'avoine sur le maïs. M. Decroix, sans nier la supériorité de celle-là sur celle-ci, croit pourtant que le maïs fournit une nourriture très passable pour les Chevaux. Le Secrétaire, Ch. Mailles. IV. CHRONIQUE DES COLONIES ET DES PAYS D'OUTRE-MER. Les gommes d'Acacia. Voici la classification des plantes à gomme adopte'e à Kew. Acacia Sénégal, Wii.ld, produisant l'excellente gomme du Kordofan, de Turquie et du Sennar, ou Se'négal. Acacia sle/iocarpa, IIoghst, produisant la gomme de Suakim ou de Talca. Acacia Arabica, Willd, produisant la gomme du Maroc, de Moga- dor, de Barbarie brune ou des Indes Orientales. Acacia horrida, Willd, la gomme du Cap. Acacia pi/cnantha, Willd, et autres sortes, produisant la gomme d'Australie ou de Wattle. Il reste cependant quelques sortes qui ne sont pas bien classées jusqu'à ce jour. Donnons à présent quelques détails sur ces diverses sortes de gommes. La gomme du Kordofan nous e'tait bien connue il y a une buitaine d'années, mais aujourd'hui on ne peut l'obtenir qu'à des prix exorbi- tants. Elle se présente en morceaux ovales, très friables, ayant l'as- pect du verre. Elle est parfaitement soluble dans l'eau et cette solution est très transparente et collante. On estimait autrefois la re'colte de la gomme du Soudan à 50 ou 60.000 balles par an, soit 10 à 15 millions de kilogr., représentant une valeur de 15 à 17 millions de francs. En 1881, la re'colle ayant e'te' très bonne, ce chiffre a même dû être dépassé. En 1882, lorsque le mouvement d'Arabi-Pacha et du Madhi fit prévoir une pénurie de cet article, on avait fait de grandes provisions au Caire, à Liverpool, à Alexandrie, à Trieste, à Marseille et à Londres. Les prix augmen- tèrent, en effet, mais l'Egypte étant bientôt de nouveau ouverte au commerce, ils ne tardèrent pas à rebaisser. Mais, en 1883, la révolution du Soudan devenant très sérieuse, la rareté de la gomme était cer- taine. La saison principale où se traitait cet article au Caire était du mois de septembre à mars, e'poque des arrivages des caravanes. De 52 shillings que valait la gomme en 1882, le prix en montait jusqu'à 300 shillings en janvier 1886. Mais ces prix étaient purement nomi- naux. On ne trouvait qu'une balle de gomme du Soudan de temps en temps. Toutes les gommes offertes e'taient un mélange de gommes de Tur- quie, du Se'négal et quelquefois du Cap. La gomme de Kordofan, qui est de tous points semblable à la gomme arabique, vient du pays qu'arrose le Nil blanc ; on en trouve le plus dans les régions à l'ouest de ce fleuve. La province de Ilayara produit la meilleure. On la trans- 182 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. porte à dos de chameau dans la Basse-Egypte, et elle nous arrive par le Caire et Alexandrie. Les sortes de gommes venant des pays à l'est du Nil Blanc sont ge'- néraleinent inférieures à la gomme de Kordofan. Elles sont connues sous les noms de Senar-i, Gehdah, Gebzirah, etc., mais depuis que le Soudan a cessé de livrer de la gomme, ces sortes ne sont plus dans le commerce. Pourtant, ces dernières années, on a encore vendu comme gomme de Geddah, de petites quantités importées par la mer Rouge. Mais nous croyons que cette gomme vient plutôt de la partie septentrionale de l'Arabie. Ce pays produit d'ailleurs aussi la gomme dite de Mecque et d'El Wisch, qui y ressemble beaucoup comme qualité. Il y a aussi la gomme d'Aden, dont on importe de grandes quantités en Europe, et qui vient en réalité" de la presqu'île triangulaire que forme la partie orientale de l'Afrique. Jadis on la trouvait dans le port de Berbera, en face d'Aden, où elle fut achetée par des marchands de Bombay, qui la nettoyaient dans l'Inde et la revendaient en Europe. Avant la fermeture du Soudan, la gomme de Gebzirah et de Talca se vendait à des prix fort au-dessous de ceux du Kordofan ; la pre- mière valait environ 20 shillings et la seconde 15. Elles venaient des contre'es situées entre le bras oriental du Nil et la mer Rouge, au nord de l'Abyssinie. Elles nous arrivent via Kassala et les ports de la mer Rouge, autrefois, le long du Nil, via le Caire et Alexandrie. Le fait que la gomme de Gebzirah vient de la rive orientale du Nil, où l'influence du Madhi n'était pas bien grande avant la chute de Khar- toum, explique les grands arrivages de cette gomme via Massouah et Suakim à la mer Rouge, alors que ceux de la gomme de Kordofan avaient déjà complètement cessé. La gomme du Se'ne'gal, de Galam, du bas du fleuve, est géné- ralement jaunâtre, en gros morceaux, beaucoup plus durs que la gomme de Kordofan, qu'elle remplace cependant assez bien, surtout pour les usages pharmaceutiques. Elle est aujourd'hui la plus recher- chée. On la trouve surtout à Bordeaux, où elle est importée de Saint- Louis et forme aujourd'hui un des plus grands articles d'importation du Sénégal, ainsi qu'on a pu le voir par les nombreux spe'cimens à l'Exposition de Paris de 18S9. Il y a trois variétés de gomme du Se'négal : gomme du bas du fleuve, gomme de Galam, et gomme friable. Les deux premières sont les plus estime'es : la gomme, dite du bas du fleuve, est récoltée dans la ré- gion avoisinant l'embouchure du Sénégal. Elle est la plus abondante; dans les bonnes années, elle donne jusqu'à 2 millions de kilogrammes. Cette récolte se fait en novembre, après les inondations. La gomme de Galam est d'une apparence plus belle que la première, parce qu'elle est plus sèche. Elle emprunte son nom à la ville de Galam, situe'e sur les bords du fleuve, dans l'inte'rieur du pays, où les indigènes CHRONIQUE DES COLONIES ET DES PAYS D'OUTRE -MER. 483 l'apportent au marche pour l'échanger chez les négociants fraucais contre des cotonnades, des coraux, de l'ambre, des munitions, etc. La gomme friable vient du Ilaut-Séne'gal et a peu de valeur. Il y a une douzaine d'années, le Gouvernement chargea M. Louvet d'une mission, ayaut pour but de visiter les contrées du Sénégal pro- duisant de la gomme et de faire un rapport sur leur étendue. Ce rap- port nous apprend que la production de la gomme est la plus abon- dante lorsque la saison des pluies (juillet à septembre) est suivie d'un vent de l'Est persistant. Le vent de l'Est chaud souffle ordinairement en de'cembre et en janvier, et la re'colle dépend en grande partie de sa violence, car la chaleur fend l'e'corce des arbres et en fait sortir la gomme. Les sortes de gomme arabique les plus fines que l'on trouve dans le commerce sont fortement mélangées de gommes du Sénégal. La gomme de Barbarie est obtenue de V Acacia arabica au Maroc et aux pays avoisinants. La gomme de Barbarie blanche, ou Mogador blanche, est la meilleure variété'. Elle ressemble un peu aux espèces turques, mais elle est un peu plus sale et les morceaux sont très irré- guliers. Elle est complètement soluble dans l'eau, et sa solution est très claire mais peu collante. La gomme blanche de Mogador n'est importée que depuis quelques anne'es, et on croit ge'ne'ralement que c'est une gomme du Soudan qui arrive actuellement par un long de'tour, à la côte nord-ouest de l'Afrique au lieu de la côte nord-est qu'elle ne peut plus atteindre. Depuis quelque temps, il arrive aussi de la gomme de la côte ouest •équatoriale de l'Afrique, du Congo, mais cette sorte est encore trop nouvelle pour avoir pu trouver sa place dans le commerce. Elle res- semble un peu à la gomme d'Aden, mais elle est plus rouge. La gomme des Indes Orientales est e'videmment un me'lange de deux ou de plusieurs sortes de gomme. Depuis quelques années, la gomme du Cap est devenue un article important sur les marchés d'Europe; surtout en 1888 et 1889, on en importait de fortes quantités. Celte gomme arrive généralement à Londres où l'on en trouve deux sortes : la gomme du Cap brune et dure et la gomme du Cap molle. La première est obtenue de Y Acacia horrida dans la re'gion ouest de la colonie, au nord de la rivière Orange, où les Allemands ont cherché à s'établir, au pays de Namaqua et de Damara. Un voyageur allemand, qui obtint des concessions dans le district de la baie des Dauphins, dit que cette gomme est un des principaux produits du pays et que les quantités en sont inépuisables. La gomme molle du Cap vient de Y Acacia giraffee et est probable- ment récoltée dans les re'gions septentrionales de la colonie du Cap au-delà de la rivière Orange. Cette sorte est très belle et diffère peu de celle du Kordofan. On croit môme que c'est la même sorte qui 484 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. venait autrefois du Soudan et qui est actuellement transportée à tra- vers l'Afrique, du nord au sud. Mais ceci nous parait douteux, car il serait bien plus simple de l'emmener à Zanzibar pour l'exporter. La gomme d'Australie ou de Wattle est produite par plusieurs es- pèces d'Acacias. Ce n'est que depuis 1884 qu'elle est importée eu quantités de quelque importance. On dit qu'elle est très employe'c en Suède et en Russie. La gomme du Brésil, de Para, d'Angico, comprend deux espèces, dont l'une est produite par YHymenœa Courbaril et employe'e pour les- vernis ; l'autre vient de Y Acacia Angico. La gomme Gkatli, exportée de Bombay, vient de V Anogeissus latifolia et est employe'e aux Indes, surtout par les imprimeurs sur étoiles; son goût désagréable sui generis la rend complètement impropre pour la pharmacie. La gomme Omra est le produit de V Acacia Arabica de l'Inde, qui est peu connue en Europe. Cependant elle donne une solution très collante dont on pourrait tirer un bon parti pour certains emplois. D r Meyners d'Estrey. V. CHRONIQUE GÉNÉRALE ET FAITS DIVERS. La pêche des Loutres. — Les îles du Sud, où lu Loutre abon- dait autrefois, ont e'ié bien de'serte'es par elle. Or, les mœurs de l'es- pèce du Pacifique nord se rapprochant beaucoup de celles de la Loutre du Pacifique sud, on peut supposer que l'histoire de la dimi- nution des pêcheries dans le sud, présenterait des faits analogues avec les pêcheries de la mer de Bering, ce qui indiquera peut-être les mesures a prendre pour la protection de cet animal dans le Sud. (Land and Water.) Établissement de Pisciculture du château de Rigny. — Les appareils employe's pour l'e'closion des œufs de Salmonidés- consistent en augets de zinc, daus lesquels sont disposées sur des tré- teaux, des baguettes de verre juxtaposées, qui reçoivent les œufs em- bryonnés. L'eau qui alimente les bassins d'éclosion est fournie par une source dont la tempe'rature moyenne varie de G à 8 degrés. Celte eau, con- tenant à peine quelques traces de carbonate de chaux, ne renferme aucune matière organique en suspension. Cette installation, qui a fonctionné pour la première fois au château de Rigny (Haule-Saône\ au mois de décembre 1890, a donné le^ meilleurs résultats. 8,000 œufs de Truite saumonée el «le Truite grande des lacs, ont éclos au commencement de février et, malgré une tem- pérature exceptionnellement rigoureuse, la réussite a été complète ; les pertes subies n'ont pas atteint 10 %• Ces résultats favorables ont été constatés par M. Thévenin, faisant fonctions d'ingénieur des Ponts-et-C.haussées de l'arrondissement de Gray. Après la résorption de la vésicule ombilicale, les alevins ont été placés dans des bassins, mesurant environ dix mètres de longueur sur une largeur moyenne de un mètre avec des profondeurs variables. Ces bassins, alimentés par une eau courante et constamment renouvelée, renferment des pierres et des graviers servant d'abii, et le sol est composé de cailloux roulés. Au mois d'août, les alevins qui avaient atteint la taille de 7 et 8 cen- timètres, ont été lâchés en liberté dans une rivière et une pièce d'eau creusées dans le parc de Rigny. Cette rivière, d'une longueur de cinq à six cents mètres, mesure en moyenne 5 à G mètres de largeur sur une profondeur variant entre 1 mètre et l m ,30. — La pièce deau a une longueur de 80 mètres sur 50, et sa profondeur atteint, sur certains points, 3 m ,50. Elle est creusée dans un terrain d'alluvion et elle traverse des banc^ de gravier qui laissent filtrer des eaux abondantes remarquablement pures et fraîches. 4 86 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. L'eau qui alimenle la rivière et la pièce d'eau provient d'une déri- vation de la Saône; l'administration des Poiits-el-Chaussées, qui a accorde les autorisations nécessaires et surveillé l'exécution des tra- vaux, évalue à 100 litres à la seconde le débit de la prise d'eau; la quantité d*eau qui traverse le parc peut doue être évaluée à près de 9,000 mètres cubes d'eau par 24 heures. Les profondeurs ménagées dans la pièce d'eau et les infiltrations provenant du sol même assurent une température suffisamment basse. L'éclosion de^ œufs et l'élevage des alevins sont surveille's par le jardinier J -B. Simon qui, depuis plusieurs anne'es, s'occupe de pisci- culture ; lorsqu'il était au service de M. Vautherin, au chûteau de Rans, il a, pendant cinq anne'es, élevé avec succès de-; Truites et des Feras, qui atteignent aujourd'hui i,u poids considérable et dont une partie a été versée dans la rivière le Doubs. Depuis cette e'poque, les Truites sont plus nombreuses dans les cantonnements de pêche de Rans et de Fra sans. Il est bon d'ajouter que, celle année, les daphnies servant à la nourriture des alevins seront produites artificiellement en quantités considérables. Les Saumons Quiunat et les Truites arc en-ciel, dont l'élevage n'a pas encore été tente' à Rigny, s'y trouveraient dans des conditions très favorables. Fournier-Sarlovèze. Influence de l'hiver sur les poissons. — Depuis l'hiver 1837-1838, on n'avait jamais eu de froids aussi rigoureux qu'en 1890- 91. Dans une circulaire de Berlin, qui nous a e'te' communiquée der- nièrement, le docteur Kochs donne une étude sur les préjudices que peut occasionner une température exceptionnelle aux e'tangs poisson- neux Les observations remarquables de Ch. Girardin ont permis de constater que la diminution de l'oxygène dans l'eau reud les poissons malades, car ils viennent à la surface, se tuméfient contre la glace ; si cet e'tat se prolonge beaucoup ils meurent. Les ouvertures prati- quées dans la glace, et obstrue'es au moyen de paille, paraissent avoir une réelle utilité, car les poissons les recherchent. Aussi doit-on les agrandir autant qu'il sera possible. De S. Le Tamarix articulé. — Dans une première notice sur les Tamarix, cous avons parlé à plusieurs reprises (1) de cette espèce. Nous y avons exposé, d'après des documents anglais, comment le T. articulé prend aux Indes Britanniques un développement dépassant tout ce que nous connaissons pour le reste du genre; nous avons montré la grande importance économique et forestière que cette espèce (1) Voyez la Revue de 1890, t. II, pp. 8o4, 836, 907, 908, 911 et 9!5. La lettre de M. Ussèle (1891J se rapporte aussi à celte espèce. CHRONIQUE GÉNÉRALE ET FAITS DIVERS. 187 acquiert dans ce pays en raison de ses belles dimensions, de la rapi- dité de sa croissance et des bonnes qualités de son bois ; et nous avons ajouté (p. 856) : « Le Tamarix articulata est connu eu dehors de l'Inde : au Cap, en Afghanistan et les parties chaudes du Beloulchis- tan, en Mésopotamie et dans la Perse orientale, en Arabie, eu Afrique (au nord aussi bien qu'au centre). . . cependant dans ces pays il n'at- teint pas de pareilles dimensions. Au moins, les voyageurs n'ont dé- crit pour la plupart que des sujets de 30 pieds tout au plus. . . », etc. Eh bien, il paraît que nous avons eu tort de faire ces réserves. Nous avons consulte depuis d'autres sources, et aujourd'hui nous croyons que le T. articulata est susceptible d'atteindre aussi en Afrique des di- mensions beaucoup plus considérables que nous ne le pensions. Acherson a donné dans le Kufra de Rohlfs une énumération des su- jets remarquables de l'espèce, signalés en Afrique centrale par diffé- rents voyageurs (cette liste serait utile à consulter pour les personnes qui voudraient entreprendre l'amélioration de l'espèce par sélection des boutures); eh bien, ses chiffres sont extraordinaires: des circonfé- rences de 1,5 à 2 mètres sont citées comme chose "tout à fait courante, même 3 mètres ; des sujets particulièrement remarquables atteignent môme une circonférence de 5 mètres et demi, à la base du tronc Malheureusement Acherson ne cite pas de chiffres pour la hauteur du tronc. Nous ne savons donc pas si les Tamarix articulés de l'A- frique égalent aussi sous ce rapport ceux de l'Inde (aux Indes la taille est souvent de 60 et 70 pieds). Le témoignage suivant d'Acherson nous paraît particulièrement im- portant : « 11 est sûr que l'espèce T .. articulata atteint seule de ces dimensions énormes. Si l'on a pu penser que les autres espèces y arrivaient aussi parfois, c'est que les voyageurs n'ont pas mieux su distinguer le T. articulata du T. Gatlica et d'autres que ne le savent les indigènes (1). » Duveyrier, qui a consacré, en observateur sagace, deux pages de son livre sur les Touaregs du nord aux Tamarix, y définit le T. arti- culata comme étant chez les Touaregs « l'arbre le plus important par son nombre, par les proportions qu'il atteint et par les services qu'il rend », appréciation qu'Acherson applique entièrement au Fezzan. « A moins de mutilations dans le jeune âge, dit Duveyrier, le T. articulata pousse toujours en tronc unique... Il donne un bois rosé, léger, tendre, mais solide, et fournit des planches, des poutres, etc., mais surtout du bois de tour pour des plats, vases et même des selles de dromadaire (2). » (1) Kufra, p. 466 et 415. (2) Je ne puis m'empêcher de citer à cette occasion ce que Duveyrier dit du bois du T. Gallica : < Le bois de cet arbre, presque toujours atteint de la pour- riture dans le nord, ce qui le rend impropre à tout usage, paraît conserver toutes les qualités d'un bois d'oeuvre dans le sud » (p. 174). 188 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. Dans notre première notice, nous avons dit quelques mots du rôle économique des Tamarix en Egypte, d'après une note du Bulletin de la Société nationale d'Acclimatation de France, de 188 1. Depuis nous avons vu une autre source où les Tamarix de l'Egypte sont traités avec toute l'attention que leur vaut de la part de l'auteur leur haute importance dans l'économie du pays; ce sont les Studii scientifici suif Egitto, d'Antonio Figari-Bey. Lucca, 1865, Les Tamarix, p. 199-201. Voici l'essentiel des données de Figari-Bey : « Les espèces du genre Tamarix sont toutes communes dans l'intérieur du désert, partout où des sources saumatres donnent lieu à une stagnation palustre ; les Tamarix y constituent de vastes forêts; ils sont aussi fréquent; dans la vallée du Nil. Ce sont les T. Gallica, Africana, orientait* (Syn. de Y articulata) et passerinoid.es qui dominent. Ils fournissent un bois assez solide, rougeâtre, bon pour la fabrication d'instruments ara- toires et aussi pour la préparation du charbon ; mais ce dernier n'est pas d'une qualité supérieure. On plante les Tamarix beaucoup eu haies vives. . . Le T. Gallica acquiert un développement énorme. Il y a des arbres très vieux, mais dans un état de santé parfait, qui ont des troncs de 3 mètres de circonférence à la base et davantage, et sont hauls de près de 10 mètres, toujours très ramifiés. Dans la vallée du Nil, on prodigue à cet arbre certains soins étant donné que son bois est passablement estimé pour construire des charrues, des canots pour le Nil, des plats, vases, etc. C'est surtout sur la limite du désert (1), où le sol commence déjà à devenir très salé et n'est plus bon pour les cultures ordinaires, qu'on fait des plantations régulières de cet arbre, par boutures ; celles-ci prennent avec une facilité remarquable. Tous les terrains lui sont indistinctement favorables, pourvu qu'il y ait assez d'humi- dité. La croissance est bien rapide ; dans quelques années on a de forts arbres de bel effet et toujours verts. » Nous avons montré ailleurs {Les Tamarix, p. 855) combien la déno- mination botanique spécifique de ces vieux Tamarix cultivés de la limite du désert était contestée dans la science. Nous rappelons l'affir- mation d'Acherson : que les voyageurs n'ont pas su toujours dis- tinguer le T. Gallica du T. articulata ; en même temps cet auteur s'exprime ailleurs : « Le T. articulata existe dans la vallée du Nil, (1) « Dans ce pays, l'irrigation du Nil n'arrive plus, mais on peut exploiter la nappe souterraine assez rapprochée du sol. eu creusant des sakkiehs. Dans ces terrains sablonneux, alimentés d'eau saumâLre, il ne peut être question de cul- tures pareilles à celles obtenues dans les terrains arrosés directement par les eaux du Nil. On connaît cependant un grand nombre de plantes agricoles qui prospèrent dans de pareilles conditions. . . • suit rénumération. . . < diverses es- pèces d'arbres... ■, etc. (tiré d'un article sur le sel comme facteur priucipal de l'agriculture égyptienne (Galeb et Sickenberger, in Bull, du Min. de l'Agr., 1889, p. 57). CHKO.NIOUE GÉNÉRALE ET FAITS DIVK&S. 189 mais seulement h l'état cultive', autant que je sache » (Kufra, p 415). Cependant Figari-Bey ne dit rien sur la culture du T. articulata. Se- rait-ce que tous ces arbres, de dimensions extraordinaires, seraient des T. aiticulata qu'on nous fait passer en bloc pour des T. Gallica? Acherson se demande, en effet, si tout ce qu'il y a de Tamaris cul- tivé dans les jardins du Caire, etc., n'est pas du T. articulata*! Il n'ose pas affirmer. Mais comme nous l'avons vu plus haut, Acherson n'admet pas bien que des individus autres que de l'espèce T. arti- culata puissent atteindre des dimeusions très grandes. Enfin, une chose se de'gage nettement des documents que nous ve- nons d'exposer, c'est que les e'tablissements français de l'Afrique feraient bien de mettre à l'e'tude le T. articulata, en tant qu'essence forestière pour le reboisement des pays salés toujours plus ou moins réfractaires à la culture (1). A l'heure qu'il est, cette espèce n'est pas même représentée suffisamment dans les collections de plantes vi- vantes des e'tablissements scientifiques. Nous ne terminerons pas celte note sans adresser nos bien vifs re- merciements à M. le professeur Maxime Cornu, pour le gracieux em- pressement avec lequel il a bien voulu revoir notre manuscrit, et pour les encouragements qu'il nous a donnés dans le cours de nos re- cherches de botanique appliquée. J. VlLBOUGHEVITGH. (1) Le Tamarix articulé ne serait-il pas susceptible de recouvrir des terrains franchement désertiques. C'est une question qui vous vient forcement à l'esprit, quand on relit la polémique sur la valeur biologique des excrétions salines des feuilles des Tamarix, etc. (voyez les Tamarix, p. 909 et 910), qui s', si en- gagée récemment entre M. Volkens de Beriin, et M. Marlolh du Cap. M. Vol- kens a exposé le premier d'une façon nette la façon dont se font s^es excrétions et recherché les organes spéciaux qui les produisent. Il leur attribue la faculté de pouvoir, grâce à leur extrême hygroscopicité, pourvoir le végétai d'eau dans une mesure suivante pour sa nourriture, en la puisant dans l'humidité hyjiroscopique de l'air ambiant (surtout pendant la nuit et au moment de la rosée). (Volkens, Flora der Arabisch-Aegyptischer W&ste, Berlin, 1857, il y a des planches, des coupes, etc.) ; voyez aussi la communication préalable faite par fauteur à l'Académie de Berlin en 1 85G (Sitwngsbericht, du 28 janvier 1856} ; M. Marlolh a mis en doute la justesse des explication de Volkens et a coniesté la valeur da ses expériences {Berichte der butanischen Gesellscha/t , Bd. V, hetï 8, pp. 319-324); Volkens y a répondu par une nouvelle notice, en insistant sur le bien fondé de ses premières théories (Berichte der botanisrheu Gesellschaft, Bd V, heft 9, pp. 434-436). Cette polémique mériterait bien d'être portée devant une Société savante française. VI. BÏ3I.I0GRA.PHIE. Recherches sur la production artificielle des monstruo- sités ou essa's de tératogénie expérimentale, par M. Camille Dareste. — Deuxième e'dilion revue et augmenle'e, ornée de G2 figures inter- calées dans le texte et de 16 planches chromolithographiques. Paris, C. Reinwakl et C ie , libraires-éditeurs, 15, rue des Saints-Pères. J'ai l'honneur d'offrir à la Société' un ouvrage que je viens de publier sous ce titre : Recherches sur la production artificielle des monstruosités, ou Essais de tératogénie expérimentale. Ce livre est la deuxième édition d'un ouvrage qui a paru, il y a quatorze ans. Comme, depuis celte époque, j'ai toujours poursuivi mes recherches, j'ai ajoute un nombre considérable de faits à ceux que j'avais fait connaître dans ma pre- mière édition dont j'ai presque doublé l'étendue. Je puis dire d'ailleurs que les faits nouveaux que j'ai découverts n'ont, en aucune façon, modifié les résultats généraux que j'avais cru pouvoir établir. Voici, en peu de mots, le sujet de ce livre : E. -Geoffroy Saint-Hilaire avait conçu la pense'e de faire varier l'or- ganisation animale. Il s'était servi, dans ce but, des œufs de la poule ; et il cherchait à modifier l'organisation des embryons développés dans ces œufs, en modifiant les conditions de l'incubation naturelle ou artificielle. Il arriva, par ces proce'de's, à produire des monstres, mais il n'alla pas plus loin. Il s'e'tait contenté d'ouvrir la voie, laissant à ses successeurs le soin d'y entrer après lui. C'est ce que j'ai fait, il y a une quarantaine d'années. Depuis cette e'poque, j'ai consacré presque tous les moments dont mes occupations me permettaient de disposer, pour accomplir l'œuvre tente'e par Geoffroy Saint-IIilaire, et je suis arrivé, après de nombreux tâtonnements, et par de très longues expériences, à produire un nombre extrêmement considérable de monstres, plusieurs milliers. J'ai pu, à l'aide de ces éléments, faire connaître les conditions générales de la formation des monstres, et les conditions spéciales de chaque type tératologique particulier. Or, ces faits ont une portée bien plus grande qu'on ne pourrait le croire tout d'abord, parce que, bien que je ne me sois adressé qu'à une seule espèce, la poule, presque toutes les monstruo- sités que j'ai produites se rattachent h des types teïatologiques de'jà connus chez les mammifères et chez l'homme; de telle sorte que mon livre donne la tératogénie non seulement des oiseaux, mais encore des mammifères et, très probablement aussi, celle de tous les. animaux verte'brés. Ce livre est donc un livre de science pure. Toutefois, je tiens à vous montrer qu'il n'est pas étranger aux études de la Société d'acclima- BIBLIOGRAPHIE. '91 tation, et qu'il peut, sur certains points et dans certaines circons- tances, avoir un intérêt pratique considérable. D'abord, je n'ai pu produire les monstres qu'en modifiant les con- ditions physiologiques ou physiques de l'évolution du poulet dans l'oeuf. Il m'a fallu déterminer ces conditions. C'a été' un immense travail qui m'a pris beaucoup de temps et m'a présenté de très grandes difficultés. 11 est aujourd'hui presqu'entièrement terminé. Ce travail a établi les éléments des procédés de l'incubation artificielle qui tend actuellement à devenir une industrie. Je n'entrerai pas aujourd'hui dans l'exposition de ces faits, dont j'ai déjà, à maintes reprises, entre- tenu la Société. Je me contenterai seulement de rappeler qu'elles m'ont valu, il y a plusieurs années, une de vos plus belles récom- penses dont je suis justement fier. Un second point, que je désire vous signaler, c'est que mes expé- riences démontrent, de la manière la plus complète, la possibilité de provoquer la variabilité de l'organisation animale. J'ai fait sortir du type de la poule un certain nombre de types différents. C'étaient, il est vrai, des types tératologiques, qui ne pouvaient prolonger leur vie au- delà de l'éclosion, et qui, par conséquent, ne pouvaient pas se repro- duire. Or, en poursuivant mes études, il y a une question qui s'ett constamment présentée à mon esprit. S'il est facile de produire des anomalies graves, c'est-à-dire des monstruosités incompatibles avec la vie et avec la reproduction, pourquoi ne tenterait-on pas de produire des déviations du type spécifique, assez légères pour ne pas atteindre la viabilité et les fonctions génératrices? Les déviations ainsi produites pourraient être héréditaires, et devenir le point de départ de races, peut-être même d'espèces; car vous savez que beaucoup de natura- listes se demandent aujourd'hui si les races ne sont pas, comme disait Darwin, des espèces commençantes. J'ai souvent pensé à tenter des expériences dans celle voie ; mais j'ai dû y renoncer parce que, dans les conditions où j 'étais placé, je me trouvais en présence d'une cause d'erreur que je ne pouvais éliminer. Lorsque dans mes expériences j'observais une variété, je devais toujours me demander si elle résultait de l'expérience elle-même, ou si elle n'existait pas primitivement dans le coq ou dans la poule qui avaient procréé le germe. En effet, l'espèce de la poule, domestiquée depuis un temps immémorial, a constamment \arié, et présente d'innombrables déviations de son type primitif. 11 n'y aurait qu'une manière de résou- dre la question ; il aurait fallu annexer une basse-cour à mon labora- toire, et produire moi-même les œufs que je mettais en expérienc. . Or, c'est une condition que je n'ai jamais pu réaliser jusqu à préseul ; et j'ai dû, à mon grand regret, laisser de côté une série d'expériences, que je considérais comme devant être le commencement de ma vie scientifique. Je crains de n'être jamais en mesure de les entreprendre. En terminant cette brève exposition des sujets traités dans le livre <92 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. que j'offre à la Société, je dois ajouter que, dans ma pensée, de pareilles expériences devraient être tentées chez toutes les espèces ovipares. Il y aurait un grand intérêt à répéter dans ces espèces, ce que j'ai fait chez la poule, c'est-à-dire à déterminer exactement les conditions physiologiques et physiques de leur évolution normale et de leur évolution anormale. On arriverait ainsi, avec de grandes diffi- cultés sans doute, mais enfin on arriverait incontestablement à recueillir des nctions de la plus grande importance pour la zoologie générale ; et très probablement aussi pour la science de l'acclimatation, puisque la question de la formation des races est la question fondamentale de cette partie de la Biologie. Malheureusement, les moyens d'étude dont j'ai pu disposer, ne m'ont pas permis d'aborder ce nouvel ordre d'ex- périences ; et mon âge ne me permet plus de compter sur beaucoup d'années de travail effectif. J'hésite donc à entreprendre des expé- riences de longue haleine, qui pourraient peut-être durer plusieurs années. Tout ce que je puis espérer maintenant, c'est de voir des savants, plus favorisés que moi sous le rapport de l'outillage, entrer dans la voie que je leur indique. Je suis parfaitement convaincu qu'elle pourrait les conduire à des découvertes nouvelles et absolu- ment inattendues. [Extraït de la communication faite par fauteur dans la séance du 8 janvier 1892). Les industries du Lait, par R. Lezé, ingénieur des Aits el Manu- factures, professeur à l'Ecole nationale d'Agriculture de Grignon. — Paris, Firmin Didot et C ie , 56, rue Jacob. — Prix broché, 6 francs ; cartonné, *7 francs. L'industrie laitière a pris dans ces dernières années un dévelop- pement extraordinaire. Les vieux errements suivis depuis des siècles ont été étudiés et modifiés suivant les données de la science. Il y a peu de temps encore, le producteur marchait à l'aveugle dans un monde inconnu ; aujourd'hui il est à même de se rendre compte de presque tous les phénomènes qui se passent dans la fabrication. Les ingénieurs ont, de leur côté, apporté à l'industrie du lait le contin- gent de leurs travaux et de leurs efforts. C'est l'histoire de toutes ces méthodes nouvelles et de tous ces progrès que cet important ouvrage de 647 pages, orne' de 112 figures, fait passer sous nos yeux. La lecture de ce livre écrit par un auteur dont la compétence en matière de laiterie est universellement appré- ciée, sera aussi fructueuse au petit cultivateur qu'au grand industriel. G. de G. Le Gérant : Jules Grisakd. I. TRAVAUX ADRESSÉS A LA SOCIÉTÉ. NOTE SUR LES CHIENS DE L'ILE PHU-QUOG (golfe de siam) IMPORTÉS PAR M. FERNAND DOCEUL Existant à la Ménagerie du Muséum d'histoire naturelle Pau M. A. GEOFFROY SAINT-IIILAIRE. Nous croyons intéressant de faire connaître les détails curieux (iue M. Fernand Doceul, administrateur des affaires indigènes en Cochinchme, a bien voulu nous communiquer dans sa lettre reproduite ici : « Les trois jeunes Chiens que j'ai rapportés, et qui sont actuellement à la ménagerie du Muse'um d'histoire naturelle, sont nés à Kratie (Cambodge, Haut-Fleuve), où j'étais en dernier lieu résident de France. » Ils proviennent d'une portée qui m'a e'te' donne'e, par un Chien et une Chienne semblables que j'avais pu me procurer lors de mon sé- jour à Ilatien, trois ans auparavant, lorsque je remplissais les fonc- tion ; d'administrateur de cet arrondissement de Cochinchine. » Le Chien mâle, ne' en domesticité, avait été' apporte'- de Phu-Quoc à Ilatien par des habitants de cette île qui dépend de l'arrondisse- ment de Hatien et est situe'e dans le golfe de Siam. Il avait été' donne' à un de mes pre'décesseurs et avait passé par plusieurs maîtres avant de m'appartenir. » Très doux, aimant à se faire caresser, il n'en était pas moins bon de garde, et j'avais toute confiance en lui et en son instinct pour re- connaître les personnes amies de la maison. La possession de ce Chien d'une force peu commune, d'une vitesse à la chasse et d'un souffle extraordinaires, me donna l'ide'e de chercher une Chienne de sa race pour en obtenir des jeunes. » Le de'sir que j'avais d'accoupler mon Chien de Phu-Quoc aug- menta devant les difficultés que j'eus à le réaliser. Les habitants de l'île m'affirmaient que la race tendait à disparaître, et qu'il en restait à peine qualques représentants, parce que les Annamites avaient in- troduit dans l'île la race des Chiens ordinaires qui s'e'taient croisés avec la race locale. 20 Février 1892. 13 194 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. » Après deux ou trois mois de recherches, un indigène que j'avais prie' de me procurer une femelle, m'en apporta une toute jeune, prise en pleine forêt, et qui était complètement sauvage ; elle se jetait sur tous les animaux domestiques et même sur les personnes. Il fallut plus de trois mois pour l'apprivoiser et la rendre sociable : après ce temps, je pus la laisser en liberté sans craindre pour les personnes, mais de temps en temps mon vieux Chien et ma jeune femelle réunis, se vengeaient de la contrainte qui leur était imposée, en étranglant, sans bruit, un mise'rable veau ou une malheureuse chèvre que moi ou mes camarades élevions. Maigre' de bonnes et fortes corrections, l'instinct sauvage et chasseur reparaissait, et de nouvelles victimes domestiques ou sauvages suivaient le sort des précédentes. » Ce sont ces deux animaux, qui, emmenés par moi dans les divers postes que j'ai occupés, ont donne' naissance aux jeunes Chiens qu'on peut voir actuellement à la Ménagerie du Muséum, et qui, bien que nés en domesticité, ont hérité de l'instinct sauvage de leur race pri- mitive. » Ces Chiens sont-ils originaires de l'île de Phu-Quoc, comme on l'assure ? ou ont-ils été introduits du continent dans l'île? Ont-ils tra- versé les divers bras de mer qui séparent les différentes îles du golfe de Siam, de la terre ferme de Cochinchine et de celle du Cambodge ? C'est là une question que je n'ai pu éclaircir, les Annamites n'ayant jamais pu me donner à ce sujet de renseignements précis- Tout me porte cependant à croire que cette race est une race autochtone; et que, si elle tend actuellement à s'éteindre et à disparaître entièrement, cela provient de l'introduction dans l'île de Chiens domestiques d'une autre race, qui se sont croisés avec les Chiens originaires de l'île. Ce qui me porte à penser ainsi, c'est que, dans mes nombreuses courses au milieu des vastes espaces incultes de la Cochinchine et du Cam- bodge, je n'ai rencontré nulle part sur la terre ferme de Chiens sau- vages ayant cet épi, ou pour mieux dire, le long fer de lance à re- brousse poils que possèdent les Chiens que j'ai rapportés. A diverses reprises, j'ai vu, et mes camarades ont rencontré comme moi, dans les forêts ou les vastes plaines herbeuses de la Cochinchine, de l'An- nam ou du Cambodge, une espèce de Chien sauvage ressemblant à notre Loup et que les indigènes appellent Con-cho-soi-rung ou encore Con-clio-sai-lang, mais ces Chiens avaient un pelage ressemblant à celui du Loup et ne portant aucune trace de l'épi de poils renversés qui caractérise les Chiens de l'hu-Quoc. » Les Annamites de cette île se servent de ces Chiens ou de leurs produits mâtinés avec la race ordinaire annamite comme Chiens de garde et comme Chiens de chasse. Très robustes, le poitrail bien ou- vert, d'une vitesse et d'un souffle extraordinaires, ces Chiens quittent souvent la maison pour chasser pour leur propre compte, se réunis- sant à plusieurs, quelquefois par bandes assez nombreuses ; ils ne NOTES SUR LES CHIENS DE L'ILE PHU-QUOC 195 craignent pas, disent les Annamites, de s'attaquer môme aux plus gros animaux, et principalement aux Buffles sauvages très abondants dans l'île et dont, paraît-il, ils se rendent maîtres très facilement. » Un jour que j'e'tais allé dans l'île de Phu-Quoc faire une tourne'e avec le pre'posé charge' de la jonque de la Re'gie, j'ai vu une jeune Chienne de l'espèce qui nous occupe, qui nous avait suivis, lancer elle-même une Biche de haute taille, la forcer en moins de dix mi- nutes, la contraindre à se jeter à la mer tout près de nous, s'y jeter après elle, lui sauter sur le cou et l'étrangler sans peine à une cer- taine distance du rivage. » Je veux aussi citer les exploits d'une jeune Chienne, née de mon Chien de Phu-Quoc mule et d'une Chienne e'pagneule française que le téle'graphiste de Kampot avait. Du croisement de ces deux animaux naquirent plusieurs jeunes Chiens et Chiennes, qui tous montraient sur le dos l'épi de poils à contre-sens; ils avaient les oreilles longues et l'odorat bien plus fin que celui des Chiens de Phu-Quoc, aussi e'taient-ils tous très bons pour la chasse ; une jeune Chienne surtout, sans y avoir e'té dresse'e, guidée par son seul instinct, quittait souvent la maison du télégraphe, et, toute seule, se mettait en quête aux en- virons, chassant plus ou moins longtemps. Parfois elle rapportait à la maison un lièvre qu'elle avait force'. » Signé : Fernand Doceul. » L'intéressante lettre qui précède nous donne de curieux détails sur une race de Chiens absolument inconnue jusqu'ici. Pour nous les Chiens de Phu-Quoc sont des Chiens domes- tiques. S'ils vivent parfois dans la forêt et ont pu par cet habitat et par les habitudes qui en découlent naturellement mériter le nom de Chiens sauvages, l'ensemble de leur con- formation montre bien que ces intéressants animaux ne peuvent pas venir se ranger à côté des divers canidés, véri- tablement sauvages, Loups, Chacals et Renards; ils ne sau- raient même être assimilés aux Chiens redevenus sauvages comme le Dingo et les Chiens marrons. Par l'ensemble de leurs caractères, par leurs formes, les Chiens de Phu-Quoc sont bien des Chiens domestiques. Ajou- tons qu'ils savent aboyer, ce que ne font pas les Chiens vé- ritablement sauvages ou redevenus sauvages. Ils ont à peu près la taille d'un Chien d'arrêt, c'est-à-dire environ 0,55 au garot , et ressemblent à un Lévrier à tête un peu lourde, ou plus exactement à un croisement de Dogue et de Lévrier dans lequel l'influence du sang de cette dernière variété pré- dominerait. -196 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. Les Chiens ramenés de l'Indo-Chine par M. Fernand Doceul et aujourd'hui visibles à la ménagerie du Muséum, sont au nombre de trois : un mâle âgé de trois ans environ, un mâle et une femelle âgés de 8 à 10 mois. Tous trois à poils ras sont de robe fauve plus ou moins claire, un peu plus colorée sur les parties hautes du corps que s ur les parties basses et les membres; le museau porte un Chiens de l'île Phu-Quoc. masque noir plus accusé chez le mâle adulte que chez les deux autres. La peau du front fortement plissée chez le Chien le plus âgé, un peu moins chez le jeune Chien, presque pas chez la Chienne. Les oreilles droites en forme de conque, hardiment dressées, mais médiocrement pointues. Le nez noir, les yeux roux, la patte bien ronde, garnie d'ongles durs et noirs. Le museau, assez large, mesure à peu près la moitié de la longueur totale de la tète. Le cou, très long, très souple, le corps bien fait, la poitrine très profonde, largement ouverte, NOTjïS SUR LES CHIENS DE L'ILE PliU-QUOC. 197 le ventre remarquablement levrette, le rein large, vigou- reux; les cuisses et les bras fortement musclés. La queue, très mobile, garnie d'une légère brosse cbez le mâle adulte, est portée retroussée sur le dos, formant un arc de cercle assez accentué pour que sa pointe vienne presque toucher le dos. La bouche, largement fendue, garnie d'une denture puissante et d'une muqueuse fortement teintée de noir comme la langue. Tels sont les Chiens de Phu-Quoc. Nous en aurions tout dit s'il ne restait à parler de la particularité qui les dis- tingue des Chiens connus. On pourrait dire de tous les ani- maux connus. On sait que, chez tous les mammifères, les poils sont im- plantés dans la peau, de façon que leur pointe regarde vers la queue. En certains points, sur les membres, par exemple, il se forme des épis ; c'est ainsi qu'on appelle les points sur lesquels les poils changent de direction. Dans les Chiens qui nous occupent, les poils du corps tout entier sont normale- ment implantés, sauf sur le milieu du dos. Là, règne un long épi qui, partant des reins, s'étend jusqu'aux épaules. Cet épi, .dont les poils sont identiques à ceux des autres parties du corps, est large chez le mâle adulte de cinq centimètres environ, de trois seulement chez les deux autres animaux. L'aspect de ces poils, dont la pointe regarde la tête du Chien au lieu d'être tournée vers la queue, est fait pour arrêter l'observateur, car c'est un fait absolument anormal dont nous ne connaissons aucun autre exemple. Souvent nous avons observé des différences dans la nature, dans la longueur, dans l'abondance plus ou moins grande des poils des animaux domestiques ou sauvages, mais jamais cette disposition des bulbes des poils qui fait que, dans cette variété, les poils poussent à l'envers de ce qui est normal. Nous avons pu constater que les Chiens de Phu-Quoc re- produisent bien exactement le singulier caractère sur lequel nous attirons l'attention. Car la Chienne que possède la Mé- nagerie du Muséum a donné naissance à une portée de sept jeunes, qui présentent tous, sur le dos, la curieuse bande de poils renversés. Le caractère est donc bien constant dans la race. Ces jeunes nous ont donné la preuve que les Chiens de Phu-Quoc ne sont pas une espèce sauvage; on sait, en effet f98 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. qu'à de très rares exceptions tous les représentants d'une même espèce sont identiquement semblables les uns aux autres; leurs formes, leurs proportions, leurs colorations sont les mêmes; enfin, il est absolument rare que le pelage porte des tâches blanches. Or, la coloration des élèves de la Ménagerie du Muséum n'est pas identique. L'un d'eux est presque gris au lieu d'être fauye ; enfin, un autre sujet porte des marques blanches. Cet animal porte donc la livrée de la domesticité. Il ne sera pas inutile de reproduire ici l'intéressant article publié dans le journal La Nature, numéro du 21 novembre 1891, par notre collègue, M. E. Oustalet, le savant assistant de la chaire de mammalogie et ornithologie au Muséum. Ce document sera apprécié des lecteurs de la Revue comme il le mérite. LES CHIENS DE L'ILE PHU-QUOG Par M. E. Oustalet. L'île Phu-quoc ou Fou-kouoc, appelée aussi île Troue, est situe'e dans le golfe de Siam, presque en face de Hatien, ville de la côte occi- dentale de l'Indo-Chine près de laquelle vient aboutir la limite du Cambodge et de la Cochinchine. Elle s'étend du sud au nord sur une longueur de 50 kilomètres environ et présente un relief accidenté dont le point culminant, le mont Bay-doc, s'élève à 603 mètres. Depuis quelques anne'es un poste français y est e'tabli et cependant nous ne posse'dons encore que des notions insuffisantes sur la ve'ge'tation de cette terre voisine du continent et sur les animaux, peut-être assez nombreux, qu'elle renferme. Nous savons cependant aujourd'hui que Phu-quoc nourrit une race de Chiens sauvages ou plutôt de Chicus marrons fort remarquables, dont M. F. Doceul. administrateur des affaires indigènes en Cochinchine. a donné récemment au Muséum trois beaux spécimens, deux mâles et une femelle. Ces Chiens, de taille moyenne, sont un peu plus petits qu'un Chien d'arrêt ordinaire et un peu plus grands que les Chiens anglais dits Fox-Terriers auxquels ils ressemblent par leurs formes e'iancées, leur tète effile'e, leur poil presque ras, mais dont ils diffèrent essentiellement par leurs oreilles dressées et non tombantes. Leur couleur varie du fauve au brun rou- geâtre, la robe de la femelle étant beaucoup plus claire que celle des mâles qui ne sont pas d'ailleurs de la même nuance et dont l'un paraît plus robuste que l'autre, quoique, à ce qu'on m'a affirmé, tous ces animaux soient de la même porle'e. Chez l'un des mâles, le plus robuste, NOTES SUR LES CHIENS LE L'ILE PHU-QUOC 199 le pelage est d'un brun rougeâtre, qui va en s'e'claircissant vers les parties inférieures et sur les côtés du cou et passe au noirâtre sur le museau ; au milieu du front et entre les yeux, on aperçoit plusieurs lignes foncées qui divergent le'gérement vers le Laut et qui rappellent les raies et les plis de la peau que l'on voit sur le front de quelques- uns de nos Chiens domestiques et entre autres des Bull-Terriers. D'autre part, le long de l'échiné, entre le garot et la croupe, s'étend une autre bande fonce'e le long de laquelle les poils paraissent un peu hir- sutes ou même rebrousses. Cette bande est naturellement plus appa- rente chez l'autre mâle qui est d'un brun plus pâle et surtout chez la femelle qui est d'un fauve isabellc. Je ne connais rien de pareil dans aucune de nos races canines domestiques et je pourrais tout au plus signaler une analogie lointaine entre cette bande foncée et la raie sombre, d'ailleurs beaucoup plus allongée et moins tranchée, qui va de la tète à la queue en suivant le milieu du dos chez les Chiens à robe bringe'e. Peut-être est-ce là un caractère atavique, une particularité que les Chiens de Phu-quoc ont héritée de leurs ancêtres, comme les taches claires qui surmontent les yeux de nos Épagneuls ou le cin- quième doigt rudimentaire, la griffe de Loup, que l'on observe non saulement aux pattes de devant, mais aux pattes de derrière chez beaucoup de Chiens domestiques. En tout cas on peut constater que chez certains Canidc's sauvages le milieu de la région dorsale est de teinte plus foncée que le reste du corps : c'est ainsi que chez le Loup à crinière {Canis jubatits) ou Loup rouge des pampas de l'Amérique du Sud le poil s'allonge un peu en crinière sur la nuque et entre les épaules en prenant une couleur noirâtre, que chez le Loup de l'Inde {Canis pallipes) ou Bheria la robe d'un rouge brunâtre ou fauve est tachetée de noirâtre sur l'échiné, et que chez le Loup du Japon {Canis Jiodophi/laz) ou Jamainu les poils du dos sont colorés en noir à l'extré- mité et tranchent par leur couleur sur la nuance grise du reste du pelage. On sait d'ailleurs que la raie de mulet qui existe chez la plu- part des Équidés sauvages se retrouve chez certains Chevaux domes- tiques à robe claire. Les oreilles, comme je le disais tout à l'heure, sont dressées chez les Chiens de Phu-quoc comme chez les Canidés sauvages ; elles se ter- minent en pointe un peu obtuse et dirigent leur conque en avant ; le museau est assez fin, les pattes sont nerveuses, les extrémités élé- gantes, et la queue de longueur moyenne, garnie de poils à peine plus allongés que ceux du corps, est portée tantôt légèrement tombante, tantôt un peu relevée au-dessus de la ligne du dos et recourbée dans sa portion terminale. C'est même ce dernier caractère qui me conduit à penser que les Chiens de Phu-quoc sont des Chiens marrons ou que, si leurs ancêtres n'ont jamais été réduits en captivité, ils ont du moins subi quelque croisement avec des Chiens domestiques. On sait que Linné considérait l'enroulement de la queue du côté gauche {Cauda 200 UEVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. siiiistrorsum recurvata) comme le signe distinctif et l'apanage exclusif du Canis familiaris ou Chien domestique. Ce n'était pas tout à fait exact, car il suffit d'observer un certain nombre de Chiens domes- tiques, de différentes races, pour se convaincre d'abord que tous n'ont pas la queue enroule'e du côte' gauche, beaucoup d'entre eux l'ayant recourbée du côte' droit, par rapport à l'axe du corps, et ensuite que quelques-uns, notamment parmi les Chiens de berger, ont la queue plutôt tombante, avec rextre'mité seule un peu recourbée. 11 n'en est pas moins vrai que ce dernier cas est l'exception parmi les Chiens domestiques, tandis que chez les Chiens sauvages la queue, qui est d'ailleurs toujours plus ou moins touffue, pend d'ordinaire mollement à l'arriére du corps et ne se relève que lorsque l'animal court ou est excité, mais ne s'enroule jamais sur elle-même, comme chez nos Spitz ou Chiens de diligences. Cette particularité' avait e'té parfaitement saisie par les anciens Égyptiens qui, ayant à représenter sur leurs monuments certains Chiens courants, plus ou moins analogues à des Lévriers, leur ont donné une queue fortement enroulée en même temps qu'ils leur mettaient autour du cou un collier signe de domesticité. On a vu quel- quefois, je le sais, en Europe, des Dingos qui avaient la queue assez grêle et légèrement recourbée, mais, de l'avis de juges compétents, ces animaux n'étaient pas de race pure et résultaient certainement du croisement de Chiens sauvages d'Australie ou des Collies ou Chiens de berger écossais. Puisque je parle du Dingo, je ne dois pas omettre de signaler la ressemblance, vraiment étonnante, qui existe entre ce Canidé, repré- sentant peut-être une espèce sauvage, et les Chiens de l'île Phu-quoc. De même que ceux-ci, les Dingos, dont on peut voir en ce moment un très beau spécimen au Jardin zoologique d'Acclimatation, sont dc s Chiens de taille moyenne, avec pattes solides, mais assez fines, à la tête conique, au museau effilé, à la robe généralement de couleur claire, fauve ou rougeâtre ; mais ils ont la queue touffue et le pelage bien fourni, comme il convient à des animaux vivant sous un climat beaucoup moins chaud que celui de la Cochinchine. Si l'on tient compte de la différence d'habitat et de la possibilité d'un croisement des ancêtres des Chiens de Phu-quoc avec quelque Chien domestique, on ne voit pas de difficulté sérieuse à rapporter les Chiens de Cochin- chine et ceux d'Australie à un seul et même type originel. Toutefois, pour être fixé à cet égard, il serait nécessaire d'étudier comparative- ment les caractères du squelette et de la dentition dans ces deux sortes de Canidés. Si cette parenté de la race de Phu-quoc et du Dingo était constituée, le problème encore si obscur de l'origine des Chiens sauvages d'Aus- tralie serait bien près d'être résolu. L'existence dans une île voisine de l'extrémité méridionale de l'Indo-Chine d'une forme de Canidés alliée de prés à celle de la Nouvelle-Hollande fournirait, en effet, de sérieux NOTES SUR LES CHIENS DE L'ILE PHU-QUOC 201 arguments en faveur de la the'orie de l'origine asiatique du Dingo qui est construit sur le modèle des Chiens de l' Ancien-Monde et qui semble égaré au milieu des Mammifères appartenant tous, ou presque tous, à la catégorie des Marsupiaux. Peut-être serait-il possible alors de ratta- cher, plus sûrement que ne l'a fait M. de Pelzeln, le Dingo au Canis ■pallip.es ou Bheria, en le considérant soit comme le descendant direct du Loup indien, soit comme une espèce très voisine, de'tachée depuis longtemps du tronc primitif. Dans cette dernière hypothèse, adopte'e par M. le D r Trouessart, le Dingo aurait émigré, à la suite de quelques rongeurs d'Asie en Australie, vers la fin de la pe'iiode tertiaire, alors que la Nouvelle-Hollande était encore en partie rattache'e à la Nou- velle-Guinée et sans doute au continent asiatique; dans l'autre hypo- thèse, au contraire, le Dingo, re'duit en domesticité, aurait été importé à une époque fort reculée, et peut-être dès les lemps préhistoriques, par des peuples qui auraient euvahi l'Australie, et serait, plus tard, revenu à l'état sauvage dans sa nouvelle patrie. A son tour il aurait donné naissance à diverses races de Chiens qui se trouvent aux îles Salomon, aux îles Fidji et dans d'autres îles de l'Oce'anie et qui, d'après M. Ch. Morris Voodford, offrent, en dépit de quelques variations de taille, les plus grandes analogies avec les Chiens d'Australie. M. Jeitteles a déjà signale le Bheria comme étant la souche pro- bable non seulement des Chiens de certaines peuplades de l'âge du bronze, mais encore do quelques-uns des Chiens qui errent autour des villages de l'Inde et qui sont connus vulgairement sous le nom de Chieue pariahs. Pourquoi ne ferait-on pas dériver du môme type les Chieus de Phu-quoc qui semblent avoir conservé quelques signes dis- tinctes du Loup indien et notamment la raie dorsale? Ces Chiens ne se montrent pas d'ailleurs, à beaucoup près, aussi familiers que nos Chiens domestiques et même que certains Chacals, et si la femelle s'approche des visiteurs, si même elle se laisse parfois caresser à tra- vers les barreaux de sa cage, les mâles conservent une attitude dé- fiante et presque farouche. Leur aboiement est plus bref que celui des Chiens ordinaires, c'est plutôt une sorte de jappement qu'ils ne font entendre d'ailleurs qu'à de rares intervalles. En terminant cette Notice, je ne dois pas omettre de rappeler qu'il y a déjà plusieurs anuées un amateur anglais, M. W. K. Taunton avait reçu directement du Céleste Empire un Chien dont M. Vero Shaw a donné le portrait dans son IlUistratecl Booli of the Dog et qui, à en juger par la description et la figure, devait offrir de grandes ana- logies avec les Chiens de Phu-quoc, quoiqu'il eût le poil plus ras, plus velouté' et le nez de couleur rose. Ce Chien, d'abord très hargneux, ne s'était apprivoisé qu'à la longue. Il paraît donc probable que la race n'est pas confinée sur un seul point de l'Indo-Chine, mais se trouve aussi dans la Chine méridionale. LES RACES MODERNES DE VOLAILLES D'APRÈS LE TRAVAIL PURLIÉ PAR M. TEGETMEIER DANS UIBIS NOTE RÉDIGÉE PAR M. DE SCHAECK. Depuis la publication de l'ouvrage de Darwin, Variation of animais and Plants, les races d'animaux que l'on élève, en particulier celles des volailles, se sont beaucoup multipliées. M. W.-B. Tegetmeier nous a fait connaître (1) tous les pro- grès qu'a réalisés l'éleveur. Un court exposé de cet important mémoire aura peut-être ici son intérêt. Suivant Darwin, le Coq sauvage {Gallus ferrugineus) serait l'ancêtre de nos nombreuses variétés de Poules domes- tiques. Le Coq de combat, rouge, à gorge noire s'en rap- proche le plus. Autrefois, quand il était élevé pour l'arène, il différait encore moins de l'espèce originelle. Aujourd'hui sa taille est devenue plus grande ; le port de la queue est plus droit. Par l'élevage, on est parvenu à allonger le cou et les membres, si bien que le sternum est souvent éloigné de sept à neuf centimètres du sol. Son plumage est ferme, serré contre le corps. Les plumes de la queue, qui ont la forme de fau- cilles, développées chez les mâles et autrefois admirées comme parures, sont maintenant très réduites: Quand cette race réunit toutes les qualités, un seul exemplaire coûte jusqu'à 50 livres, 1,250 francs. La race Malaise, dont on introduit encore souvent des spécimens typiques de la Péninsule malaise, diffère de celle de combat et du G. ferrugineus, par sa crête qui est entière- ment soudée au crâne et qui est dépourvue de dentelure. Elle se distingue, en outre, par sa taille plus forte, par son corps plus massif. Ses pattes épaisses atteignent une grande lon- gueur, ce qui oblige parfois l'oiseau à s'en servir pour se (1) On the principal modem Brecds of the domestic Fowl. — Ibis, 1890, pages 304-327. LES RACES MODERNES DE VOLAILLES. 203 reposer; il les replie à la façon du Kangurou. Cette race s'est peu modifiée depuis l'époque de Darwin. On a conservé chez elle une grande longueur dans les membres et le cou, un plumage ferme et une forte taille. Le Coq Indien, variété du type malais, est élevé surtout dans le Sud-Ouest de l'Angleterre, dans les comtés de Devon et de Cornouaille. Lorsque les ouvrages de Darwin ont été publiés, cette race était très localisée, aussi ne fut-elle pas décrite par l'illustre naturaliste. C'est un Oiseau lourd, aux pattes courtes, au plumage très lisse, à dessin assez parti- culier. Il possède néanmoins toutes les qualités pour perfec- tionner nos volailles par le croisement. La race de Cochinchine, brune, dont le nom ne se rapporte point à son origine — car on sait que les premiers individus ont été importés de Cbang-haï — se reconnaît à ses grandes dimensions, à son plumage abondant et fourni en duvet. Les rémiges et les rectrices excessivement courtes, ne devaient pas permettre aux oiseaux typiques de voler. C'est une des volailles qui s'éloigne le plus de toutes les races anciennement connues. Dans sa structure osseuse, nous remarquons que le grand axe du trou occipital est vertical au lieu d'être ho- rizontal ; puis la cavité frontale est beaucoup plus profonde. Ses habitudes et sa voix sont entièrement différentes. S'ap- puyant sur ces divergences, M. Tegetmeier suppose que la Cochinchinoise descend d'une espèce de Gallus ou Coq sau- vage, qui a passé, comme nous le voyons pour le chameau, tout entière à l'état domestique. L'attention des éleveurs s'est dirigée principalement sur la production des plumes des pattes. A son origine, cette race avait ordinairement les pattes emplumées. On a perpétué et développé ce caractère, si bien qu'aujourd'hui, du moins dans les concours d'exposition de premier ordre, l'on voit des spécimens dont les plumes tarsales mesurent quatre à cinq centimètres en longueur. D'abord, lors de son introduction en Europe, la Cochinchinoise fut bonne pondeuse. Maintenant, on ne l'élève plus guère pour cette qualité. Cette race, comme nous savons, donna un grand essor à la production des volailles de luxe. Par elle, on obtint des 204 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. variétés nouvelles, entr'autres la Brahma, qui provient du croisement avec une grande variété malaise le «■ Chittagong » des indigènes. On l'éleva pour la première fois aux Etats- Unis. L'origine du Brahma a été controuvée, car cette poule ne vit pas dans la région du fleuve dont elle porte le nom. De même, une autre variété intéressante, maintenant répandue en Angleterre, fut produite sur le nouveau continent, par le croisement de la Cochinchinoise avec la Dominique, volaille très commune en Amérique. On l'estime surtout comme une bonne pondeuse. Le Langshan, race introduite d'Asie, ressemblait au com- mencement à la Cochinchinoise noire. Mais on est arrivé à avoir un plumage ras et coloré. Sa chair s'est aussi améliorée comme qualité. La race Dorking, aux formes lourdes et massives. On s'en sert pour produire les volailles si renommées de Surrey et de Sussex, qui sont envoyées sur les marchés de Londres. Les premiers temps, le Dorking a été de petite taille. Il y a vingt- cinq ans, on le croisa avec un Coq malais. Depuis lors, cette race s'est beaucoup développée ; seule, la variété blanche reste plus petite que les variétés sombres. Les caractères communs qui distinguent les races de Poules méditerranéennes résident dans leurs crêtes très déve- loppées, â la fois minces et profondément dentelées. Celle du Coq doit être droite; chez la Poule, la crête est repliée sur le sommet de la tète. Chez toutes, l'oreillon est blanc comme chez le G. ferrugineus sauvage des Indes. Le lobe de l'oreille a de nos jours beaucoup augmenté, puisque, chez les très adultes, on est obligé de le couper en partie pour ne pas gêner leur vue. Cette race espagnole (Coq et Poule) a le plumage noir chez les deux sexes ; un duvet noir et blanc revêt les poussins. On voit toujours trois larges raies d'un brun sombre, qui s'étendent le long du dos sur un fond très clair. Il parait que, dans les premières expositions, cette race était ordinairement marquée d'un peu de rouge au-dessus des yeux. Maintenant un spécimen semblable ne primerait pas les autres. De bonne pondeuse qu'elle était autrefois, l'Espagnole n'est plus prolifique ; comme chez les LES RACES MODERNES DE VOLAILLES. 205 autres de la Méditerranée (Minorque, Andalouse, Leghorn), la poule ne, couve pas. Elle n'a plus guère de valeur que comme volaille de fantaisie. La variété Minorque a été longtemps élevée sur une grande échelle dans les comtés du Sud-Ouest de l'Angleterre. Seule elle a conservé la productivité que ses voisines ont perdue ; car elle pond abondamment de gros œufs à coquille blanche. Elle se distingue de la race espagnole par ses joues qui sont rouges, les lobes blancs de ses oreilles et ses barbes assez courts. Malheureusement, elle tend aussi à devenir sujet d'exposition. On tâche surtout de développer la crête chez le Coq. lï Andalouse, variété voisine, porte un plumage d'un bleu ardoisé. Les exemplaires qui ont été exposés ces derniers temps avaient les plumes de la poitrine et du corps marginées de couleur plus sombre. La variété Leghorn s'en rapproche ; son plumage est blanc ; ses tarses sont jaunes. Introduite aux Etats-Unis, elle fut croisée avec le Coq ordinaire, et l'on a établi de cette façon une variété brune. Dans la race Kambourgoise, désignée à tort sous ce nom, on a confondu plusieurs races parfaitement distinctes. Le Hambourg argenté, originaire probablement du Nord de l'Angleterre, diffère par sa couleur fondamentale du Ham- bourg doré. Ces deux variétés sont caractérisées par leur crête qui est double, c'est-à-dire aplatie sur la tète et ornée de petites ramures. De taille moyenne, elles ne sont pas cou- veuses. — Le Hambourg noir est encore une sous-variété, qui possède, comme son nom l'indique, un plumage entiè- rement noir. Plus petit que le précédent est le Hambourg crayonné connu en France sous le nom de « Campine ». Il se distingue du moins avant la mue, par les barres transversales noires qui marquent le fond noir ou bai de sa livrée. Ce qui caractérise la race de Padoue ou polonaise c'est la huppe de longues plumes que l'on voit sur le front. Les os frontaux se développent davantage en conséquence, et forment une protubérance hémisphérique. L'origine de cette race remonte au temps d'Aldrovande ; elle est représentée par les 206 REVUE DES SCIENCES NATURELLES APPLIQUÉES. anciens peintres hollandais. Elle a peu changé de nos jours ; on s'est efforcé de développer la crête et de rendre les marques des plumes plus régulières. Le Padoue à crête Manche comme on voit sur le dessin, un Coq avec les plumes de la tète très développées. — Malgré les efforts des éleveurs, quelques plumes noires persistent toujours au-dessus du bec. Le Padoue crayonné a chaque plume rayée de noir sur un fond blanc ou bai ; la crête et les barbes sont très réduites. Toutes les races de Padoue ne couvent pas. Il est à noter que les plumes de la huppe diffèrent chez les deux sexes en pre- nant régulièrement la forme des sus -caudales. Ces plumes, lancéolées chez le coq, deviennent arrondies chez la poule. La crête, qui a la Corme de croissant à deux cornes, est géné- ralement développée en raison inverse de la huppe de plumes. On a établi en France plusieurs races voisines, avec des crêtes plus grandes et clés huppes avortées. Ainsi, la race la Flèche possède une crête énorme et une huppe rudimentaire laquelle souvent fait même défaut. Les Gueldres et les Brédas n'ont ni l'une ni l'autre. La forme particulière des os nasaux prouve pourtant leur pa- renté avec le Padoue. — Outre les Padoues argenté et doré, il existe le Padoue blanc, le noir, le coucou. Mais une des variétés les plus curieuses, au point de vue de la sélec- tion, est le Padoue chamois. Le plumage tout entier de cou- leur cuir rougeâtre a des plumes tachetées et terminées de blanc. La tache noire a été changée en blanc. La race écossaise grise, commune surtout dans le Nord de l'Angleterre et en Ecosse, est marquée, comme la race coucou, par des raies transversales d'un gris ardoisé sombre sur un fond clair. Ces marques sont moins distinctes que chez le Hambourg crayonné. Le Bantam de Seforight est une des races les plus arti- ficielles. M. John Sebright l'a obtenue en croisant un Padoue à plumes bordées avec un Bantam. Quand il arriva à avoir la taille et les marques désirées, il. la croisa de nouveau avec un coq à plumes de poule, pour introduire chez le mâle le plumage de la femelle. Il existe maintenant deux variétés de LES RACES MODERNES DE VOLAILLES. 207 cette race, l'une argentée ou à fond de plumage blanc, l'autre dorée ou à fond bai. La race Wyandotte d'Amérique est issue de la précédente et d'une forme asiatique, probablement le Brabma. De nos jours, les poules ont le plumage bien bordé. Mais il faudra encore des années pour en obtenir autant cbez le coq. On comprend sous la désignation de Bantam plusieurs variétés plus petites, mais distinctes : le Bantam japonais se reconnaît à sa grande queue, à ses jambes courtes, à sa poi- trine proéminente. La Japonaise nous montre d'une façon frappante comment on peut localiser, non sans difficultés, la couleur cbez les volailles. Souvent cbez elles, les plumes de la queue sont noires, le reste du plumage étant blanc. Au contraire, cbez les Pigeons cette sélection est facile. Chez la race frisée les tiges des plumes sont toutes recour- bées en dehors et produisent un effet singulier. On en voit de tailles et de couleurs les plus diverses. Cette race est délicate par le fait que la pluie pénètre directement sur la peau, au lieu de couler du plumage. Les gravures qui accompagnent l'étude de M. Tegetmeier nous montrent les races principales de Poules qui ont été exposées au Jardin de la Société zoologique de Londres. LA PECHE DES MOULES A KERTSCH Par M. TGHERNIGOFF. (d'après le Journal de pêcJie, de saint-pétersbourg ) La mer d'Azoff et particulièrement le détroit de Kertsch, dont la faune invertébrée est assez pauvre, ne fournit que deux types animaux comestibles de cette classe : les Cre- vettes [Palœmon) dont la pêche est fort peu importante et que nous nous bornerons pour cette raison à mentionner, et les Moules (Mytilus) que l'on appelle « Mydies » dans le pays. Les renseignements qui suivent sur cette dernière pèche sont dus en grande partie à des pêcheurs aborigènes, bien placés pour la connaître dans tous ses détails pratiques. La Moule de Kertsch n'est pas grande : en moyenne, le coquillage n'a que 7-8 centimètres de long, mais il en est qui atteignent, dans certains cas assez rares, jusqu'à 12 centi- mètres. Ce mollusque habite à une faible profondeur, presque à la côte même ; à gauche de la ville si on regarde de la mer, derrière la montagne Mithridate, le long des batteries et plus avant, vers la mer Noire. C'est là principalement que l'on pêche ou « arrache » les Moules ; on sort du détroit de Kertsch pour s'engager dans la mer ouverte dans la direction de la ville de Théodosie où il existe, selon toute probabilité, des bancs de Moules encore intacts. Autrefois, on en trouvait également de l'autre côté de la ville, dans le faubourg de la Quarantaine, mais le fond s'étant envasé à cet endroit et recouvert d'herbe, la Moule, qui aime un fond de sable clair, l'a abandonné. Les pêcheurs prétendent, en outre, qu'à 30 verstes (kilo- mètres) de Kertsch, dans la direction de Théodosie, il existe des Huîtres. A Kertsch même et plus avant dans la mer. d'Azoff, on n'y trouve que des coquilles vides, — ce qui prouve encore une fois combien on doit être circonspect en jugeant de la propagation d'un mollusque par le fait seul de la présence sur la côte des coquillages vides. La saison où la pêche a lieu se trouve déterminée par les dates des carêmes, très nombreux dans le culte orthodoxe LA PÈCHE DES MOULES A KERTSCH. 209 russe. A ces époques, les mollusques qui nous occupent sont consommés en grande quantité par les habitants du pays, car les gens du peuple arrivant à Kertsch des gouvernements du centre de la Russie se croiraient souilles s'ils mangeaient des Mydies ou des Escargots de terre {Hélix) qui sont encore une des ressources des Kertscliiens dans les jours maigres. On mange les Moules crues et cuites, nature, ou bien en ragoût au riz. En général, la Moule constitue dans ce pays un des éléments les plus importants de l'alimentation de la classe pauvre. Le grand Carême (avant Pâques) est donc, dans les condi- tions spéciales de la consommation locale que nous venons d'indiquer, l'époque de la plus forte pèche ; à ce moment, jusqu'à trente bateaux appareillent tous les jours dans ce but. Vers l'époque du carême Saint-Pierre, la pèche diminue déjà sensiblement. Durant leur morte saison, entre deux carêmes, les pêcheurs utilisent leurs canots au transport du sable, du foin, etc., et surtout des légumes et herbes des potagers du détroit de Taman. On arrache ordinairement les Moules à l'aide d'une drague carrée que l'on appelle piège et dont on se sert également à Théodosie pour lever les Huîtres ; cependant, la drague aux moules est fabriquée avec plus de soin, d'une façon plus élégante, si l'on peut appliquer ce mot à ce travail grossier de forgeron. Le fond de la drague est un étroit cadre de fer ayant sur r",05 de long, environ m ,30 de large dont les longs côtés sont fermés par de larges (0 rn ,07) lames ou couteaux, le bord tranchant en haut et inclinés l'un vers l'autre sous un angle déterminé, de telle sorte que l'espace entre leurs bords supérieurs est plus considérable (environ m ,29) qu'en bas (0"',225). Le degré d'inclinaison des couteaux semble avoir une importance particulière et, en commandant sa drague à. un forgeron, chaque pêcheur surveille d'une façon spéciale cette partie de sa confection, ayant acquis chacun, par son expérience personnelle, des indications différentes. De sorte que ces dragues présentent toujours certaines -diffé- rences de détail sans s'écarter cependant du modèle -que nous décrivons comme type de ces appareils. Le cadre porte à une de ses extrémités une poignée 'de fer fixe et à l'autre un filet. La poignée, en forte tringle-de fer (jusqu'à 2 centimètres de diamèt